RENÉ
smÉ , le plus populaire des princes de la seconde maison d'Anjou , si renommée par sa popularité , avait eu pour apanage le comté de Guise, à la mort de Louis II son père. Bientôt il se concilia l'affec* tion du cardinal Louis, évéque de Verdun, son grand-onclè maternel, qui lui céda le duché de Bar dont il portait le nom. Bené eut aussi la Lorraine par son mariage avec la princesse Isabelle, fille unique et héritière de Charles II, duc de cette province, quoiqu'un prince lorrain, le comte Antoine de Yattdemont , en réclamât la possession , comme d'un fief masculin qui ne devait pas sortir de sa feunille. Le comte de Y audemdnt aurait lutté vainement contre René , s'il n'eût été secouru par lé duc de Boui^ogne , ennemi déclaré de la maison de France et de celle d'Anjou. La guerre s'étant engagée, le sort des armes se déclara contre Bené qui fut défeiit à Buignéville en Lorraine et conduit prisonnier au château de Dijon avec son jeune fils. C'était au moment où il venait d'être appelé à la possession du comté de Provence par le testament de son frère Louis III.
Vidal de Cabanes, jurisconsulte d'Aiz, vint lui apprei^re dans sa prison la mort de Jeanne II et le saluer comme roi de Naples. René , ne pouvant gouverner ses états , en confia Tadoûnistration à sa femme Isabelle. Cette princesse, douée d'une ame forte, se rendit aussitôt en Provence où régnait un calme parfait. Le royaume de Naples n'était pas si beureux. Deux partis le troublaient encore. C'étaient les Provençaux, ou Angevins, et les Aragonais. Un tiers parti, celui du Pape, s'y donnait aussi du mouvement. Les uns et les autres fidndaient leurs droits sur des ûdts assez compliqués. Les Provençaux excipaient de l'acte d'adoption £dt en ûiveur de Louis I^^ d'Anjou par Jeanne F^ qui, pour punir l'ingratitude de son cousin Charles de Duras, avait déshérité la branche de ce nom. Mais comme cette branche était éteinte , et comme il ne restait plus dans aucune ligne aucun descendant de l'ancien Charles d'Anjou, conquérant du royaume, on conçoit qu'Alfon^ d'Aragonpût se mettre aussi sur les rangs. Ce prince prétendait avoir un droit d'hérédité antérieur à celui de la maison d'Anjou, droit qui avait été transmis à la maison d'Aragon par Constance , fille deManfred. En effet, Alfonse régnait déjà en Sicile comme le plus proche héritier des Normands qui avaient fondé ce royaume, et de la maison de HohenstaufFen qui avait hérité d'eux par les femmes. Toutefois ce droit de succession paraissait invalidé parVlUégitimité de Man-
« fred qui l'avait transmis et par une prescription de
h cent soixante-quinze ans. Âlfonse Y fondait son
B droit sur un autre titre , et ce titreétai t son adoption
î par Jeanne II. Cotte reine, il est vrai, l'avait révo-
i quée en faveur de la maison d'Anjou. Mais Alfonse
I soutenait que la révocation était nulle parce que
i faite par deux parties contractantes, il fallait, pour
[ la détruire, le concours des mêmes parties, et non
I pas le caprice d'une seule (i). D'un autre coté, le
, pape Eugène lY réclamait pour la directe du Saint-
[ Siège un royaume qui avait été inféodé aux trois
s maisons de Hauteville , de HohenstaufiTen et d'An-
^ jou , S008 la condition expresse qu'il retournerait
I à l'Église, à Textinction de la ligne légitime, ^ et
cette ligne était également éteinte dans ces trois maisons. Mais Eugène lY , qui avait au moins autant de droits que ses deux compétiteurs, était le ^ plus mal partagé de la piiissance. Bien misérable
est la valeur du droit lorsque la force seule peut juger le litige. Le Poiràfe , alors chassé du territoire de l'Église, cachait à Florence sa honte et son désespoir. Un instant néanmoins il releva sa tête humiliée. Par sa Bulle du ai février i435 il interdit aux deux rivaux de faire valoir leurs prétentions par les armes et aux peuples de leur obéir (a). Le peuple de la ville de Naples , attaché à la mé-
(i) Simonde de Sismondi , ouy. cité, t. ix, eb. lxtix. (a) Raynald, AnnaL Eoclét., t. xtiii.
moire du comte Louis IIF, se déclara poar son frère René^d'Ânjou. Il reconnut un conseil de régence composé de seize seigneurs nommés par Jeanne II , et leur adjoignit un* commission de vingt députés. A Capoue et dans d'autres villes , plusieurs barons avaient arboré les drapeaux aragonais. Alfonse, qui était toujours en Sicile, voulut encourager ses partisans ^«sn mettant le siège devant Gaête. Un événement de la plus haute importance parut favoriser la cause de la maison d'Anjou. Le duc de Milan soutenait cette cause ; et les Génois, ses sujets, armèrent unejElotte<{ui s'avança contre l'escadre espagnole. Le combat^ s'engagea , le 5 août 1435, devant l'île de Pcmaa. L'avantage du nombre semblait donner la victoire aux Aragonai& Cependant ils furent battus. Alfonse^ ses deux frères, et les principaux barons qyi l'avaient suivi tombèrent au pouvoir des vainqueurs (i).
En même temps Isabelle recevait en Provence de nombreuses marques de dévouement et d'affeotion.. Les états s'empressèrent de lui ofiBrir des subsides qui lui donnèrent le moyen d'armer cinq galères à Marseille. Elle reçut à Aix les seize barons napolitains que Jeanne II avait chargés de l'admi* nistration du royaume pendant l'absence de René.
(i) Uherti FoUetœ, li?. x. — Joann, Stell» , Annal, Gemsats,, p. i39. — Vol. II des Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet. — Mariana, liv. XXI , ch. IX.
Cette députation pressa vivement la régente de venir prendre elle-même les rênes de l'état, jusqu'à ce qu'il plût au Ciel de terminer la captivité de son époux. Isabelle 'ne voulut pas mettre à la voile avant de s'être assurée des secours du duc deMilan vers lequel elle envoya Micolaî, archevêque d'Aix, le vicomte de Reillane , Yidal de Cabanes et Cbarles de CastSlon. Au moisde septembre i436 elle partit de Marseille avec ses cinq galères, vint mouiller en vue de Fréjus, et prit à son bord Jean Benaad, évêque de cette ville, qui avait été ambassadeur du roi de France au concile de Bàle où il s'était distingué par ses lumières et par ses vertus. Le i8 octobre, Isabelle débarqua heureusement à Ifaples, entra au château Capouan, ancienne demeure des princes de la maison d'Anjou , puis elle traversa la ville «ous un magnifiquedais de velours brodé d'or, et fut complimentée par !e comte de Nola à la tête des seize barons qui formaient le gouvernement provisoire. Aussitôt après, tous prêtèrent serment de fidélité; et à leur exemple, les nobles, de même que les députés de toutes les classes du peuple, proclamèrent la nouvelle reine de Naples.
Isabelle n'apportait pas d'ai^nt. Elle ne con* duisait qu'un petit nombre de soldats; elle avait trop compté sur les partisans de sa &miUe à la merci desquels elle fut forcée de se livrer. Sur ces entremîtes le duc de Milan changea de politique.
Alfonse V son captif le subjugua par les graœs de son langage, par la noblesse de ses manières, par les ornemens de son esprit , par la grandeur de sod caractère, par la beauté de sa figure, car la nature avait prodigué à ce roi non-seulemenf toutes les qualités qui séduisent le cœur , mais aus^i toutes celles qui éblouissent les yeux ; et lui , qui se savait pourvu de ces brillans avantages , il en gisait, au profit de sa gloire et de son ambition y avec plus d'adresse et de convenance que n'aurait pu le Êiire aucun autre homme de son temps. LeducdeMilan lui rendit la liberté, et une étroite alliance fut condue entre les dauz princes. Les Génois ne purent contenir leur indignation en voyant ainsi gaspiller les fruits de leur victoire. Us prirent les armes, chassèrent la garnison milanaise , et prodamèrent leur indépendance. Isabelle put alors juger des difficultés de son entreprise. Il est vrai que le pape Eugène IV embrassa la défense de René. Mais cette détermination n'ajouta pas beaucoup à la force de la maison d'Anjou en Italie.
Seulement l'heureuse intervention d'Eugène IV et de la cour de France hâta l'élargissement du roi-comte. Cette liberté fut payée bien cher, car le prisonnier ne l'acquit qu'au prix de deux cent mille florins d'or (i). Mais René conserva la Lor-
(i) Un million neuf cent trente mille francs de la monnaie actuelle.
DE PROYEIiCE. 411
raine , quoiqu'on ne lui eût déclaré la guerre que pour lui enlever cette proyince. Le mariage futur de sa fille Yolande avec Ferry, fils aîné du comte de Yaudemont son compétiteur , fut Tune des principales conditions du traité terminé àBruxelles le a8 janvier 1437. Après avoir donné ses premiers soins à la Lorraine, René visita TAnjou où il condnt le mariage' de Jean, son fils aîné, avec Marie de Bourbon y nièce du duc de Bourgogne. Les vœux les plus ardens l'appelaient en Provence. Il se rendit à ces vœux honorables , et vint , en descendant le Rhône y débarquer à Arles le 7 décembre, au milieu d'une foule immense , ivre d'enthousiasme et de joie. L'antique métropole des Gaules étala ses ornemens de fête, présenta un tableau magique. Les travaux furent suspendus pendant plusieurs jours. On ne voyait que danses, festins» représentations allégoriques, réjouissances popuraires, pompes resplendissantes. On n'entendait que décharges d'artillerie , son des cloches , accords variés de musique joyeuse. Le vénérable archevêque d'Arles , Louis d'AUemant, cardinal de Sainte- Lucie, ordonna une procession générale qui parcourut toute la ville en portant les reliques de ses premiers pasteurs. Saint Césaire et Saint Honorât. L^s principaux seigneurs et les bourgeois notables ne bornèrent point à des démonstrations stériles l'expression de leur dévouement. Ils offrirent à René un don gratuit de cent mille florins d'or, au
nom des Provençauit jaloux de contribuer à la fois aux frais de sa rançon et au recouvrement du royaume de Naples (i).
Le comte de Provence se rendit ensuite à Aix^ où il arriva le 1 3 décembre. Il reçut les États-Généraux qui le supplièrent d'accepter ea monnaie courante la somme qu'on venait de voter à Arles. Deux jours après il partit pour Marseille, où son entrée fut un magnifique triomphe. Là aussi il y eut de pompeuses fêtes , là aussi la joie publique se manifesta avec des transports passionnés , avec un bruyant abandon. Le prince logea à Fabbaye de Saint- Victor. Dans une des i^ftstes salles de ce monastère célèbre on avait élevé un tî^ône élégant et riche. Le prince s'y assi^, et devant Charles de Poitiers, gouverneur de Provence, Bertrand de Grasse, sire de Bar, viguier de MasseiUe, les consuls, les membres du conseil municipal et les notables habitans, il jura , sur les Évangiles , d'observer religieusement les chapitres de paix et tous les privilèges de la commune. Les consuls s'avancèrent ensuite aux pieds du trône et prêtèrent à René serment d'obéissance et de foi. Au même instant une foule impatiente pénétra dans la salle en flots impétueux, et chacun leva la main droite en signe d'hommage.
René retourna bientôt à Aix. Au milieu des
(i) DeVilleneave-Bargeinoiit, Hist. de René d'Anjoa, 1. 1, lir. ni.
DE »OVENCE. 4i3
jeux et des fêtes y il y eut une cérémonie singulière qui peint, on ne peut mieux, les mœurs du quinzième siède. Le chapitre de l'église métropolitaine offrit au comte-souverain le titre de chanoine honoraire. Ce prince, l'ayant accepté^ fut introduit en présenoe de Tarcbevéque Nicolai , dans la basilique de Saint-^Sauveur, déposa son épée, couvrit sa cotte d'armes du surplis de chanoine, prit l'aumusse y et jura sur les Livres Saints de conserver et de défendre, toute sa vie , les statuts et les privilèges de la cathédrale d'Aix (i).
Après avoir reçu les députations des villes voisines et publié des ordonnances sur diverses matières d'administration et de police , René retourna à Marseille pour y hâter les préparatifs de la guerre de Naples. Pendant qu'il consacrait tous ses soins à cette expédition importante , la ville d'Aix fut le théâtre des troubles les plus déplorables. Asturge Léon, jeune juif aecusé d'avoir blasphémé contre la Vierge Marie , €n prononçant dfi sa nlaine et profane bouche que c estait une femme de peu (a) , n'avait été condamné qu'à cent livres d'amende par le tribunal suprême. La populace trouva la punition trop douce pour un crime de cette nature, caç, dit un écrivain provençal, la^filte
(i) Écritures du notaire Albain Félix, citées par Honoré Bouche, \. n, liy. IX, sect xv. — Pitton , liv. m , ch. ix. — De Villeneuye, ibU.
(a) César Nostradamus , ouy. cité, 6* partie.
414 mSTOIRE
dAix a toujours esté attachée aux intérêts de la Très-Sainte Mère de Dieu (i). G>mme on ne pouvait expliquer la sentence par des raisons d'équité naturelle et de tolérance rdigieuse , on crut que les juges avaient été gagnés à prix d'argent. La foule exaspérée pilla les maisons des jui&, maltraita ces malheureux, courut sur eux jusqu'à Pertuis où ils avaient une riche synagogue, & cause du commerce des blés qui leur donnait le moyen de £ûre l'usure. Les consuls d'Aix firent une levée de soldats, passèrent la Durance et calmèrent l'émeute. Les coupables étaient trop nombreux pour qu'on pût exercer contre eux des poursuites crimindles. Toutefois René jugea convenable de concilier sa démence avec les droits de la justice. Il accorda une amnistie aux habitans d'Aix, mais en même temps il transféra à Marseille le tribunal suprême.
A peu près à la même époque, la Provence vît des scènes beaucoup plus affreuses de crédulité ^
de Êinatisme. Jean Féraud, riche bourgeois de la ville d'Apt , accusé d idolâtrie , fut puni de mort et dépouillé de tous ses biens. A Roquebrune on condamna deux femmes au supplice du feu , pour des maléfices exercés contre un grand nombre depersonnes , voire même contre les bêtes des champs (a). A Hyères on poursuivit deux autres femmes com-
(i) Pitton , liv. III, ch. ix.
(a) César Nostradamut , ibtd.
*• me sorcières, et voici ce que le peuple leur repro-
il; chait, au dire du vieil historien Nostradamus (i)
k qui lui-même a j oute une pleine foi aux fables les plus
s: ridicules : <c ces maudites, pour certaine inimitié
k « conçue contre deux jeunes mariés, les ensorcelè-
^ oc rent si puissamment au moyen d'une certaine
B <c bourse qu'elles ouvraient et fermaient avec quel-
t « ques estranges paroles marmottées, qu'elles ar-
g a restèrent entièrement la £siculté de l'acte qui est
., <r communément recherché en telles affaires entre
n ce personnes jeunes à qui le sang boult; de sorte
^ « que lorsqu'ils venaient à se joindre, une telle
^ (c impuissance les saisissait que leur amour se
ce changeait tout aussi tost en hayne extrême, sans « pouvoir toutefois imaginer l'occasion d'un tel <c déÊint et inhabileté. y> Ces deux malheureuses s'enfuirent à Tarascon. Mais les officiers d'Hyères les y suivirent et les appréhendèrent au corps. On trouva dans leur chambre enfumée une bourse de peau de chat, oeuvre satanique, complétant la preuve du sortilège. Comme personne n'osait toucher cette bourse mystérieuse et redoutable, on força un rabin juif à s'en saisir, et elle fut envoyée au tribunal suprême d'Aix pour y servir de pièce de conviction. Les deux accusées y furent aussi
(i) Cet écrÎTain prétend qu'il n'est pas difficile de trouTer des sorcières, car, dit-il , elUsne sont pas trop mal aisées à cognoistre à leurs grimaces hypocrites et à leurs façons de parler.
tran^féréps; et le tribanaly dans son imbécillité barbare , ordonna qu'dies seraient brûlées Tives et que leurs cendres seraient jetées au vent; ce qui fut exécuté dans la ville d'Hyères.
Deux ridbes habitans de cette commune, les frères Antoine et Monet Fabri, prêtèrent des sommes considérables à René dont l'énorme rançon avait épuisé les finanpes. lie vicqmte de Reillane et Vidal de Cabanes vinrent aussi à son aide. Mais toutes ces ressources étaient insu£Ëbantes ; les états de Provence ne pouvaient plus rien fournir ^ et l'expédition de Naples semblait paralysée. Isabelle de Lorraine avait besoin de prompts secours. Cette princesse soutenait contre Âlfonse une lutte inégale, bien que sa prudence et ses vertus l'eussent rendue chère aux partisans de la maison d'Anjou. Heureusement la république de Gènes , toujours ennemie des Aragonais, fit cause commune avec les Angevins. Le doge Campo-Fregozo envoya des ambassadeurs à René pour lui offrir ses services. Le roi-comte les accepta , et bientôt après sept galères génoises entrèrent dans le port de Marseille.
René s'embarqua le 1 5 avril i438, emmenant avec lui les troupes qu'il avait pu rassembler. 11 relâcha à Gènes et parut devant Naples Iç 9 mai ; trois jours après il entra dans sa capitale , monté sur un cheval blanc, revêtu de ses habits royaux, la couronne sur la tête et le sceptre à la main. Un
de ses premiers actes fut de rétablir à Aix le tribunal suprême qui avait été transféré à Marseille.
Les Aragonais occupaient la plupart des provinces napolitaines , et le principal corps d'Âlfonse était réuni auprès de Castelviezo. Toutes les dispositions de ce prince annonçaient le désir de traîner la guerre en longueur; au contraire René ^ qui s'était dirigé vers l'Abruzze, brûlait d'impatience d'en venir aux mains ; il donna l'ordre de marcher en avant. Mais Alfonse se hâta de battre en retraite ; tandis qu'il se rapprochait de Gaëte , René s'empara d'Aquila où il se disposa à cantonner une partie de son armée : mais apprenant le mouvement des Aragonais, il revint sur ses pas, rencontra sous les murs de Noie les troupes d'Alfonse , fondit sur elles et les tailla en pièces. Ensuite il résolut d'emporter le Chateau-Neuf que ses soldats bloquaient depuis son arrivée à Kaples. Mais la garnison se rendit sans attendre l'assaut dont on la menaçait.
René, tranquille dans sa capitale^ mit ses troupes en quartier d'hiver, et en 1439 le retour du printemps amena la reprise des hostilités. Le roicomte se dirigea de nouveau sur l'Abruzze où la plupart des places se rendirent à la première sommation ; quelques autres se laissèrent assiéger» mais ne tardèrent pas à ouvrir leurs portes, et René se vit maître de la province entière. Alfonse s'en inquiéta peu; une flotte nombreuselui garan-
tissait la possession de Gaëte, et ce fut sur la capitale elle-même qu'il voulut tenter un coup de main. Il arriva brusquement sous les murs de Naples le ai» septembre, étendit aussitôt ses lignes autour de la ville , et parvint à s'emparer du Château de l'Œuf. Il allait tenter un assaut général , lorsque des pluies excessives le forcèrent de se replier sur Capoue, et de là vers Gaè'te. René quitta l'Âbruzze et vint encourager par sa présence les habitans de Naples.
Jusque-là les deux compétiteurs avaient balancé leurs pertes et leurs avantages. Mais le général Jacques de Caldora y le plus ferme appui du parti d'Anjou , termina sa carrière le i8 novembre 1439. Dès ce moment les affaires de René ne cessèrent de décliner; il ne recevait aucun secours de Provence ni de ses autres états ^ et rien ne pouvait lui garantir la fidélité d'un peuple inconstant que Ton poussait à la révolte. Aussi apprit-il avec joie que Charles VII, roi de France, envoyait une ambassade à Alfonse pour lui offrir sa médiation. René, de son côté, proposa au roi d'Aragon une trêve d'un an ; mais ce prince venait d'obtenir un triomphe politique en décidant le pape Eugène lY à demeurer neutre entre lui et son rival. Ses agens en outre lui rapportaient les nouvelles les plus encourageantes , et sa réponse aux ambassadeurs français fut de nature à ne laisser aucun espoir d'accommoderoen t.
Antoine deCaldora^ fils de Jacques, avait hérité de la bravoure de son père , mais non de son attachement à la maison d'Anjou. Cachant ses desseins perfides sous le voile d'une soumission aveugle , déjà il tramait la perte d'un prince confiant qui l'accablait de bienfaits. La Calabre entière se soumit à Alfonse. Le prince de Tarente, Jean-Ântoine Orsini , rangea toutes les villes de la Fouille sous l'obéissance des Aragonais. La seule ville d'Aquila resta fidèle à René avec les places frontières de la marche d'Ancône que Sforza possédait toujours (i).
Alfonse recommença le siège de Naples où commandait Isabelle de Lorraine. Dans l'été de i44o René quitta Renevent pour secourir sa capitale. Rientôt il se trouva en vue d'up passage que défendaient de fortes lignes d'Aragonais , et ses troupes culbutèrent leur avant-garde. Alfonse , qui était malade, se fit porter dans une litière et envoya le reste de son armée pour soutenir ses premières colonnes; mais il fut lui-même obligé de faire retraite. René se promettait une belle victoire et même il croyait voir tomber son rival en ses mains; restait un dernier corps d'Aragonais qui n'opposait qu'une faible défense et commençait à plier. Tout-à-coup la défection d'Antoine de Caldora vint changer la face des choses. René perdit tous ses avantages et rentra dans sa capitale.
Mi
(i) Simonde de Sismondi, t. ix, ch. i.xx.
La citadelle d'Averse, si nécessaire à la sûreté de Naples, fut livrée aux ennemis. Acerre arbora aussi les drapeaux d'Aragon. Le prince de Tarente, envoyé par Eugène IV dans la haute Abruzze avec une armée de dix mille hommes pour soutenir la cause de René, ne se signala par aucun succès, et rentra dans les états de l'Église. L'année i44^ ne fut marquée que par des revers, et la suivante ne commença pas sous de meilleurs auspices. Le roi d'Aragon s'était emparé sans combat de l'île de Caprée. Il se dirigea sur Pouzzol qui capitula faute de vivres* La Torre del Greco , seul poste important qui restait aux Napolitains , se rendit aussi. En même temps la flotte aragonaise captura une galère provençale chargée d'argent et de munitions; ce qui ruina sans retour toutes les espérances de René.
Alfonse ramena ses troupes devant Naples, et resserra tellement cette ville que les vivres s'y élevèrent bientôt à des prix exorbitans. On se nourrissait d'herbes ou d'animaux immondes (i).René, ne voulant plus exposer sa femme et ses enfans aux rigueurs d'un siège périlleux , se hâta de les envoyer en Provence. Ce prince partageait les privations et les souffrances des Napolitains ; parcourant les rues de la capitale , il ranimait le courage abattu du peuple. Une grande partie de la jeunesse prit .
(i) Giornali Napoletani, t. xxi.
les armes en faveur du roi-comte; mais ce dévouement n'améliora pas ses affaires* La hideuse famine, redoublant de fureur, frappait une multitude de victimes. Un maçon, nommé Annello, indiqua au roi d'Aragon un aqueduc abandonné, par lequel Bélisaire, neuf siècles auparavant, était venu surprendre les Goths , possesseurs de Naples. Dans la nuit du a au 3 juin i44^9 Annello conduisit deux cents soldats aragonais dans cet aqueduc qui venait aboutir à une tour; en même temps Alfonse fit donner l'assaut pour distraire les assiégés , et les Aragonais entrèrent dans la ville par deux endroits différens. En vain le courageux René s'élance sur les ennemis^ en renverse plusieurs , se fraye un passage sur leurs corps : un soldat catalan s'attache à lui , le menace d'un poignard , et le somme de se rendre. René se débarrasse de ce téméraire par la décharge d'un coup de sabre qui fait rouler sa main dans la poussière. Alors le prince , à côté duquel plusieurs chevaliers venaient d'être pris, court s'enfermer dans le Château-Neuf.
La ville fut pillée pendant plusieurs heures. L'heureux Alfonse y fit son entrée sur un char de triomphe, attelé de quatre chevaux blancs; de riches tapisseries ornaient les principales rues , et l'encens fumait devant le vainqueur. Les forteresses de Caprana et de Capo di Monte se rendirent au bout de quelques jours; celles de Château-Neuf et
de Saint-Elme demeurèrent encore au pouvoir de René. Ce prince s'embarqua sur une galère génoise, emmenant avec lui les débris de son armée, etfit rendre aux Aragonais les deux forteresses dont il était maître, afin de ne pas prolonger inutilement les souffrances du peuple napolitain. Il fit voile jusqu'à Porto-Pisano, où il relâcha pour se rendre à Florence. Il voulait avoir une entrevue avec le pape Eugène IV qui , déposé par le concile de Baie , avait convoqué un autre concile dans la capitale de la Toscane. Eugène reçut René avec les plus grands honneurs; il lui donna au nom de rÉglise la couronne d'un royaume que ce monarque fugitif était contraint d'abandonner (i). Il s'efforça aussi de le retenir en Italie en lui promettant le secours de puissans alliés ; mais toutes ces instances ne purent ébranler René qui se dirigea vers Gênes. Après avoir conféré avec le doge , le roi-comte prit la route de Marseille où il débarqua au commencement de novembre (a).
Ses malheurs excitèrent en Provence un intérêt général. L'infortune supportée avec dignité fut toujours en possession du respect des hommes; au contraire, la vue d'un bonheur éclatant les fatigue, quand il ne les irrite pas. Nous sentons que
(i) Raynald, Annal. Eoclés. , i443 » S i3.
(a) Même année i44a. — Giomali Napoletaiù, t. xxi. — Vherti FoUetœ Genuens, Hist,, liy. x. — Barthol , jFocm Rerum GesUw, jiU fonii Régis y liv. vu. — Mariana, liy. xxi, ch. xyii.
^ cette exception blessante ne se rapproche pas assez
fc de notre nature pour avoir droit à nos sympathies.
I Sitôt que René fut arrivé à Marseille , les états du
[ comté-uni lui offrirent un don de soixante mille
: florins. Us présentèrent aussi la somme de vingt
mille florins à son fils et à Tcpouse de celui-ci. René prit des mesures pour repousser les Catalans qui menaçaient les côtes provençales; plusieurs seigneurs napolitains y attachés à sa fortune, avaient abandonné leur patrie pour le suivre.il s'empressa de les dédommager de leurs pertes. Jean de Cossa reçut y avec la dignité de sénéchal , la terre de Marignane , celle de Gignac et la baronie de Grimaud. Alagonia, comte de Policastro, fut gratifié du château de Meyrargues, ancienne propriété de la maison des Baux y ensuite de Raimond de Tu* renne, auquel on l'enleva pour crime de félonie (i). Des troubles désolaient la Lorraine; les Anglais fesaient des progrès rapides dans le Maine et l'Anjou. René visita ces états en i443» après avoir laissé la Provence dans une paix profonde ; il se rendit ensuite à la cour de France, et chargé des pleins pouvoirs de Charles YII , il conclut d'abord une trêve, un peu plus tard un traité de paix entre ce prince et Henri VI, roi d'Angleterre. Ce fut pendant ces négociations que René reçut la pro* position du mariage de la princesse Marguerite,
(r) Hon. Bouche « t. ii , liy. ix , sect. iv.
sa seconde fille , avec le monarque anglais. Cette union fut célébrée à Nancy, en même temps que celle de Yolande , fille aînée de ce souverain, avec Ferry de Vaudemont. Le roi de France y assista; le duc de Suffolk y vint au nom du roi d'Angleterre. Charles YII que René reconduisit jusqu'à Châlons, lui témoigna son amitié et sa reconnaissance ^ en déterminant le duc de Bourgogne à rendre quelques places de la Lorraine dont il était demeuré détenteur, et à faire remise des sommes stipulées dans l'acte de rançon du a8 janvier 1437.
Le roi-comte fixa momentanément sa résidence dans l'Anjou, et ne négligea pourtant pas le gouvernement de Provence. En i446 il apprit qu'une sécheresse affreuse, causée par la fureur du mistral^ désolait ce pays. Les récoltes avaient été détruites, les sources étaient taries. Touché d'une tcfle calamité , René exempta de tout impôt pendant un an les villes , bourgs ou villages que le fléau avait frappés avec le plus de violence.
A la même époque le dauphin de France, qui fut depuis le fameux Louis XI, s'étant brouillé avec son père Charles VII qui languissait auprès de ses maîtresses , quitta Chinon pour vivre loin de la cour. Il prit la route de la Provence, sous prétexte de remplir un vœu de piété en l'honneur de Saint Louis,évêque deToulouse. René voulut que l'héritier du trône de France trouvât ds^ns ses états l'accueil le plus flatteur. Louis, reçu au couvent desDomini-
caÏDS d'Aiz, parut ne s'occuper que de pratiques de religion. Il visita le célèbre hermitage de la Sainte-fiaume, y laissa une pieuse ofîrande, se rendit ensuite à Saint-Masimin , et arriva à Marseille le 7 mai i447- Nicolas de Brancas, évêque de cette ville, suivi duviguier, des consuls etde tout son clergé, reçutle prince devant l'églisedes Frères Mineurs. Le cortège se forma alors en procession^ C!t des prières solennelles furent chantées dans tous les temples (i). Louis setransportaàTarascon pour adresser ses prières à Sainte Marthe, patrone de cette ville. Il sortit ensuite de Provence et se fixa dans le Dauphiné.
René, éprouvant le besoin de parcourir ses états tour à tour, quitta l'Anjou et vint successivement séjourner à Aix, à Marseille, à Arles. Il venait de créer un ordre religieux et militaire sur les principes épurés de l'ancienne chevalerie ; c'était l'ordre du Croissant. Au printemps de Tannée i^^'Reué fixa sa cour au château de Tarascon (i) , sur les bords fertiles du Rhône qui baigne en écumant ses élégantes murailles. Tarascon devint alors le centre des plaisirs et des fêtes. On y vit affluer un nombreux concours de gentilshommes et de bdles dames. Il en arriva de tou-
(i) LouTcl, Add. et Illiutnitioii* à l'Hût, de Prorenee, t. ii, p. — HisI, àei Étéqnet de Marseille, (. m, lïv. un. (i) Ce cfattean fat lenniné par le conte Lonû n en ijoo.
tes les cités de Provence , du Gomtat-yeiiaissiii et du Languedoc. Il y eut des déguisemens romanesques, des danses variées, des jeux de toute espèce. Les joutes et les tournois occupèrent aussi les loisirs d'une noblesse toujours avide d'émotions belliqueuses. Au milieu des riches prairies qui environnent Tarascon, des seigneurs renommés rompirent plusieurs lances. Un pas d'armes fit surtout grand bruit. Ces pas étaient des lieux , comme des ponts ou des chemins , qu'on ne pouvait traverser sans en combattre les gardiens : les chevaliers qui tenaient le pas attachaient leurs écus armoriés à des arbres, à des pals ou à des colonnes; ceux qui voulaient acquérir de Fhonneur dans ces jeux touchaient un des écus avec leurs lances, de sorte que le propriétaire de l'écu était obligé de combattre , et le vaincu devait donner au vainqueur le prix convenu (i). Là parurent en foule , avec leurs bannières déployées, des chevaliers français ou provençaux , parmi lesquels on remarqua le neveu du célèbre prévôt de Paris, Tanneguy du Châtd , monté sur un cheval superbe, décoré de trois plumes d'autruche et d'une housse noire semée de lettres d'or. Ce cheval portait en même temps la jeune dame de Pontevès-Cabannes ; le 8 juin ces
(i) Honoré de Sainte-Marie, carme déchaussé. Dissertations Historiques et Critiques sur la Cheralerie, lîy. i, p. 187. — De la Colqmbière , Science Héroïque, ch. xi.in. — Du Gange, Dîssert. Yll sur l'Hist. de Saint Louis. — Farin , Théâtre d'Honneur, t. ii. Ut. x.
^ brillantes fêtes cessèrent, et il fallut se séparer après
B avoir pris congé de René, ce Mais, assure le sire de
8 « Beauvau (i), ce ne ftit pas sans de vifs regrets
<c que les chevaliers s'éloignèrent des belles proi ce vençales qui, de leur côté, soupiraient du dé-
« part de leurs admirateurs. Pensez , dit-il , si l'on et dut estre rebelle à les accompagner à Avignon , : a Arles et Carpentras ! Pendant un trajet qui leur
« semblait si court , les damoisels cherchèrent à <c amuser les voyageuses par de gracieux devis , ou ce le récit d'historiettes divertissantes. Aucuns aussi ce d'amourettes parlèrent, v
Charles YII, secouant sa léthargie, résolut enfin de reprendre sur les Anglais toutes les places " qu'ils occupaient en France. Bené partit pour le seconder y et emmena sous les drapeaux français son fils le duc de Calabre y son gendre Ferry de Vaudemonty et l'élite de la noblesse provençale. Rouen ouvrit ses portes à cette armée. Charles YII y fit son entrée solennelle le ii novembre i449» et le comte de Provence y tint la droite du monarque vainqueur. La Normandie entière fut soumise aux armes françaises. La Guienne subit le même sort , et bientôt il ne resta presque rien aux Anglais. René n'acheva pas cette rapide et glorieuse campagne y parce que ses affaires le rappelèrent dans le duché d'Anjou.
(i) Louis deBeauyau, capitaine det gardes de René» nous a laissé une curieuse relation de l'un de ces toiunois où il figura lui-même.
En même temps le cardinal Louis d'Allemand, archevêque d'Arles, mourut à Salon (i). Ce prélat vénérable était bien digne d'occuper le siège de Trophime, de Césaire, dllonorat et des autres pasteurs illustres qui avaient fait la gloire de l'Église Arlésienne. La renommée de ses vertus s'était étendue au loin. On le réputait saint et on lui attribuait des miracles. Son corps fut transféré de Salon à Arles , où on lui fit des funérailles d'une étonnante magnificence. Les habitans de ce grand diocèse y assistèrent presque tous. On y compta le clergé, les ordres religieux et le peuple de vingt-trois villes (a).
Deux ans après, une peste violente ravagea la. Provence , et René se hâta de revenir à Aix. Souverain bienfaisant, il prit avec sagesse toutes les mesures dictées par le bien public dans ces circonstances calamiteuses. D'autres soins l'occupaient aussi. Instruit à l'école du malheur, il savait mettre à profit les leçons de l'expérience et ne se laissait pas séduire par des promesses de gloire décevante. Toutefois, en sa qualité d'homme, ne devait-il pas fournir son tribut à la faiblesse humaine? Pouvaitil ne pas regarder la couronne de Naples comme le patrimoine de sa famille, comme un bien dont il fallait tenir compte à ses enfans? Plein d'inquié-
(i)Le i6 septembre i45o.
(a) Saxi , Pontif, Ardat. p. 353.
tude et d'émotion y il observait les événemens qui se déroulaient en Italie. Philippe-Marie , le dernier des Visconti ducs de Milan j était mort en 1447 y ^^ ^^^ trépas/ en rompant l'équilibre des intérêts politiques j remua de nouveau le sol italien y si souvent remué par des révolutions. Le peuple milanais se constitua en république, et les autres villes de la Lombardie se donnèrent aussi un gouvernement populaire. Milan , attaqué par les Vénitiens, menacé par le roi Alfonse, par les Savoyards, par les Français, qui tous voulaient se partager l'héritage des Visconti , demanda l'assistance de François Sforza , gendre de Philippe-Maf rie. Ce chef ambitieux de soldats mercenaires défit
l'armée vénitienne et rendit à ses protégés de mé^ morables services. Cependant il les abandonna peu après , passa avec ses troupes au service de Venise, et força les Milanais à le reconnaître pour duc. D'un autre côté la guerre éclata entre Alfonse d'Aragon et les Florentins, et il y eut un changement dans les alliances des puissances italiennes. Pendant long-temps les deux républiques de Florence et de Venise avaient tenu tête à Alfonse et au duc de Milan; mais lorsque Florence, infidèle à son ancien système, s'allia au duc François Sforza, Venise dut se rapprocher d'Alfonse. Le roi d'Aragon et la République Vénitienne, soutenus du marquis de Montferrat et du duc de Savoie, manifestèrent l'intention d'envahir le Milanais. Alors
Sforza , qui avait toujours entretenu des relations amicales avec le comte de Provence , le supplia de venir le joindre en Lombardie. Les Florentins réclamèrent aussi le secours de René, promettant qu'à leur tour ils le seconderaient dans la conquête de Naples. Ce prince consulta le roi de France , qui l'encouragea dans son entreprise et lui fournit même quelques soldats.
René se préparait à franchir les Alpes, lorsqu'une sédition imprévue éclata dans la ville de Gap. L'évéque y avait usurpé la souveraineté, qui appartenait aux comtes de Provence, et de plus les habitans de cette commune étaient encouragés dans leur révolte par l'ambitieux dauphin de France. Ce prince leur envoya le jurisconsulte Guipape, conseiller au parlement de Grenoble, pour opérer la réunion de Gap au Dauphiné. Mais René se rendit au milieu des Gapençois, les ramena à des sentimens d'obéissance , et Guipape partit sans accomplir sa mission. Le souverain-comte , débarrassé de cet obstacle , donna tous ses soins à l'expédition d'Italie. Il se mit en route au mois de septembre i453, et se vit arrêté dans les Alpes par le duc de Savoie, qui ne voulait pas lui accorder le passage. Après bien des négociations , le duc de Savoie permit enfin à l'armée franco-provençale d'entrer en Lombardie (i).
(i) Machiavel , Itt, liv. vi.
René fut reçu au camp de Sforza avec d'autant plus de joie qu'on l'attendait avec nne vive impatience. Cependant le duc de Milan ne voulut pas contraindre les Vénitiens à une bataille générale. Il se contenta de donner, le 19 octobre, un assaut à la forteresse de Pontevico, et les vainqueurs y entrèrent par la brèche. Les soldats de René massacrèrent tout ce qui se présenta devant eux. Ils n'épargnèrent pas même ceux qui s'étaient déjà rendus prisonniers aux troupes de Sforza. Ces troupes, croyant voir dans un acharnement aussi barbare l'effet d'une haine universelle contre toute la nation italienne, chargèrent les soldats de Bené avec tant de fureur que Sforza eut beaucoup de peine à séparer les combattans (i).
Cette rage inouïe glaça d'une telle épouvante les habilans de l'État de Brescia qu'ils s'empressèrent de se soumettre. L'armée vénitienne , atteinte à son tour de cette terreur panique, s'enfuit en désordre jusqu'aux portes de Brescia, où on ne voulut pas la laisser entrer. Tout le Bressan et tout le Bergamasque se soumirent au duc de Milan. Toutefois ces succès ne profitèrent pas au comte de Provence. Les soldats de ce prince étaient abreuvés de dégoûts et demandaient à être reconduits dans leurs foyers. D'ailleurs ils se sentaient humiliés de leur infériorité dans la guerre, car la dis-
cipline avait alors Tavantage sur la valeur impétueuse, et la tactique italienne l'emportait sur celle des autres peuples. René , désabusé de l'espoir de conquérir Naples, partageait l'impatience de son armée. Sforza se rendit auprès de lui à Plaisance pour le retenir; mais René fut inébranlable dans sa résolution. Seulement , comme il lui importait de tenir Alfonse en échec , il promit que son fils Jean d'Anjou, duc de Calabre, viendrait l'année suivante occuper sa place en Italie. Après quoi il retourna en Provence. Le duc de Calabre arriva à Milan le ao février 1454» à la tête de trois cents gentilshommes. Ce prince fut bientôt découragé par l'inconstance de ses alliés. Le désir de la paix était devenu général. Constantinople venait d'être prise par les Turcs, et cet affreux événement remuait toute la Chrétienté, saisie de terreur. La chute de la ville impériale, regardée comme le boulevart des pays civilisés, semblait ouvrir l'Occident aux Barbares. Les puissances italiennes se reprochèrent leurs guerres impies; et le pape Nicolas VJ, intéressé à tourner les armes des princes chrétiens contre les Ottomans victorieux , parvint à faire signer la paix à Lodi, le 9 avril 14^4 > entre François Sforza et le doge de Yenise. Le 3o août suivant les Florentins entrèrent dans cette alliance. Alfonse , après avoir long-temps refusé sa ratification, parce qu'il se croyait appelé à dicter la paix et non à la recevoir, accepta le traité de Lodi le a6 janvier i455, pour
maintenir le repos public. £n cet état des choses, le duc de Calabre^ à l'insu duquel on avait agi, se hâta de revenir en Provence, sans avoir recueilli le moindre fruit de son expédition.
Isabelle de Lorraine était morte depuis deux ans; et, leiosepteAibrei455, Kené contracta à Angers un second mariage avec Jeanne, filledeGuiXIU, comte de Laval, descendant d'un des premiers barons de la cour de Louis-le-Débonnaire. Un mois après il se rendit en Provence avec sa jeune épouse. Les députations des principales villes s'étaient rassemblées dans la capitale du comté-uni pour donner à leurs souverains des marques d'affeclion et de fidélité. Arles leur offrit six coupes d'argent et. quatre cents ducats d'or destinés à deux flacons de vermeil. Aix , Tarascon et Saint-Remy leur présentèrent de la vaisselle d'argent. La communauté des Juifs établis dans la Province fit un cadeau du même genre. Marseille envoya deux cents ducats d'or qui devaient être employésà l'acbat de belle cire (i), laquelle était alors un objet de luxe et d'opulence.
Les affaires d'Italie troublèrent encore le repos du comte de Provence. Pierre de Frégose, doge de Gênes, cherchant un appui contre les diverses factions qui menaçaient sans cesse la république, résolut de la mettre sous la sauvegarde d'un puissant protecteur. Par un traité conclu au mois de
(l) CéMT Nottradamn*, oirf. dl^, 6' partie.
434 mSTOIRE
février 1458, il transféra à Charles Vil, roi de France y la seigneurie de Gènes; toutefois il réserva à sa patrie les droits d'une ville libre. Charles VU désigna pour son lieutenant le duc de Calabre^fils de René 9 et le duc arriva à Gènes» le 1 1 mai, avec dix galères provençales chargées de troupes. Les magistrats vinrent lui prêter serment au nom du peuple y et le prince jura à son tour de respecter les lois génoises. Aussitôt Alphonse Y se prépara à combattre le fils du comte de Provence, et Bernard de Villa-Marina , son amiral , vint bloquer le port de Gènes. De leur côté, les patriciens exilés descendirent des montagnes à la tète de leurs partisans, pour mettre le siège devant la ville. Le duc deCalabre attendait un prochain assaut, lorsqn^on apprit que le roi Alfonse était mort le ay juin . La flotte des assiégeans n'eut rien de plus pressé que de gagner le large. L'armée des Mécontens se retira de même dans les montagnes.
Alfonse laissait la couronne de Naples à Ferdinand son fils naturel. Ce jeune prince, au moment de la mort de son père, parcourut à cheval la ville de Naples, fut partout salué par les acclamations du peuple , et prit possession du trône. Mais les barons napolitains, connaissant le caractère du nouveau roi, désiraient se soustraire à sa domination. Ils s'adressèrent au duc de Calabre, lequel, avant de s'engager dans cette entreprise, voulut se concilier l'amitié du duc de Milan. Il lui envoya en ambas-
sade Jean de Cossa et l'Évêque de Marseille ; lui promit d'épouser sa fille, lui fit espérer les plus brillaus avantages. Mais Sforza, soumettant toutes ses afîections à la politique , avait contracté des liens intimes avec la maison d'Aragon. Au lieu d'accorder son assistance au duc Jean , il prépara contre lui des intrigues secrètes. Pierre de Frégose , le même doge qui avait livré Gènes aux troupes franco-provençales, se plaignait de cequ'on n'observait point envers lui ou envers sa patrie les conditions convenues. Sforza l'accueillit dans le Milanais, lui permit d'y former une armée, el d'envahir l'état de Gênes au mois de février 1459. En même temps Villa-Marina bloqua la ville du côté de la mer. Cependant le duc de Calabre repoussa tous ses ennemis. Digne fils du bon roi René, il n'agissait que comme le magistrat d'une ville libre, et méritait l'amour des Génois. U reçut les propositions d'Orsini, prince de Tarente, qui formait un parti contre le nouveau roi de Maples et travaillait en iaveur du comte de Provence; Le duc Jean communiqua ces propositions au sénat de Gênes, lequel vota pour lui l'armement de dix galères, de trois vaisseaux de transport, et un subside de soixante mille florins (1). René, de son côté , fit armer à Marseille une flotte de douze galères qui joignit celle de son fils.
(i) Simoneta, Iît, xxn. — Vhni PoUtta Gaaitat. HUl., lit. x\. — Bernard Corio , But. MUanati, p. vi.
Ferdinand de Naples, averti de ces préparatifs, envoya de Targent à Pierre de Frégose et le mit en état de rétablir son armée. Frégose s'approcha de Gènes, tenta une escalade, et pénétra dans la ville où il périt les armes à la main. Ses troupes découragées se dispersèrent aussitôt. Après cette victoire, le fils de René regardant la sûreté de Gènes comme suffisamment garantie, s'embarqua le 4 octobre. Il arriva sur les côtes du royaume de Naples, et les principaux feudataires se soulevèrent en sa faveur. Le prince provençal s'éloignant de sa flotte, entra dans Aquila, et de l'Abruzze il passa dans la Pouille.
Ferdinand, à la nouvelle de l'invasion de son rival, revint en hâte de Calabre à Naples, et de suite il envoya des ambassadeurs à Florence et à Venise pour demander du secours. Le duc Jean réclama aussi l'assistance de ces deux républiques. Les Florentins , sur le point de se décider pour ce prince, furent retenus par François Sforza; ils s'engagèrent à la neutralité , et les Vénitiens suivirent leur exemple. Une autre politique dirigea le pape Pie II; on le vit consacrer au soutien de la maison d'Aragon les trésors et les armes qu'il avait rassemblés pour la guerre contre les Turcs- D'autre part, la flotte génoise parut sur les côtes de la Campanie pour favoriser l'entreprise du comte de Provence, et Jean s'approcha de Noie pour en former le siège. Ferdinand vint à sa ren-
^ contre , après avoir joint à son armée celle q
^. envoyait le Souverain-Pontife. Jean se retira
une sorte de presqu'île formée par deux ri qui sortent de montagnes impraticables ^ et 1^ après un cours de deux milles dans la plaii
réunissent pour se jeter dans la mer. Cette f cation naturelle, appuyée par le château de S était des plus l'edoutables; néanmoins Ferd résolut de combattre. Un piisonnier que les vençaux avaient relâché, lui indiqua un pî au travers de3 montagnes pour entrer dans la qu'île. Il y pénétra dans la nuit du 7 juillet et ses soldats , croyant avoir déjà vaincu , se d dèrent pour piller. Us furent mis dans une d^ complète. Ferdinand n'eut que le temps de & ver à Naples, suivi d'une vingtaine de cavj La plus grande partie de l'armée aragonais meura prisonnière , et l'on trouva parmi les i Simoneta, général des troupes pontificales (i Entre tous les capitaines provençaux qui s tinguèrent dans cette journée, on cite Glane Renaud d'Allein , Barras , Castellane , Gon d'Arbaud, Grasse, Sabran, Pontevès, Villen Blacas,Gerente, Demandols,Puget, Grille, La Forbin et Porcellets (a). La bataille de Sarn rait probablement livré le royaume de Nap
(i) Joann, Simoneta , liv. xxvii. — Jovianus Pontanus , liv. i
— Cronica Ji Bologna, t. xviii. — Commentarii Pu Papœ, Viy
(a) D*Hozier» Tahlescontenaot les nomades Provençaux il
fils de ReDéy si oe prince, aussitôt après sa vicloûre^ s'était présenté sous les murs de la capitale. Il perdit son temps et ses forces à réduire les petites villes de la Campanie, passa sans avantage Tété de 1460 9 et au commencement de Thiver il mit ses troupes en quartier dans la Fouille.
Sur la demande de René, les états de Provence ordonnèrent qu'une dîme extraordinaire serait levée dans tout le comté-uni pour subvenir aux frais de la guerre de Naples. La ville d'Arles ayant dit valoir que, dans les guerres précédentes , die avait fourni aux souverainsK^omtes de nombreux secours en hommes et en argent, fut seule déchaînée de cette imposition (i). Les habitans de Gap et de son district refusèrent de payer le tribut, et s'adressèrent au roi de France pour obtenir des lettres de sauvegarde. Les embarras et les soucis de René favorisèrent leur entreprise; et le Gapençois, séparé de la Provence, fut uni au Dauphiné (a).
Le duc de Calabre était toujours dans la Fouille avec l'élite des gentilshommes provençaux , et le roi Ferdinand travaillait à se fortifier dans Naples. Mais il ne pouvait y parvenir, car ses trésors étaient épuisés; et il désespérait d'obtenir les secours dont il avait besoin, lorsque sa femme Isabelle trouva le moyen de lui fournir d'abondan-
(i) Saxi, Pon^, jtrdai, , p. 36i.
(9) Guîpape, Qaest 55 1 et 56o.
tes ressources. Elle porte avec elle ses enfEins dans les ^ises , les rues et les plaoes publiques, suppliant les passans de contribuer à défendre les petit8*-fib d'Alfonse^e-Magnanime. £t comme cette princesse , courageuse dans le malheur, uni9sait la modestie à la graoe , comme elle avait reçu du Ciel une douce éloquence à laquelle Texaltation de Tamour maternel donnait encore la plus touchante dignité, elle émut jusqu'aux larmes le peuple napolitain accessible à toutes les émotions passagères , et personne ne résista à l'illustre solliciteuse. On s'empressa de donner aux commissaires royaux de l'argent, des armures, des munitions de toute espèce (i). Sur ces entrefaites, il y eut à Gènes un soulèvement populaire. Depuis long-temps cette ville, déchirée par des partis implacables, semblait placée sur un sol volcanique. Au départ du duc de Calabre > Charles YII y avait envoyé Louis de la Vallée en qualité de gouverneur. Le 9 mars 1461 le peuple prit tes armes contre la garnison française qui se retira dans la forteresse du Castelletto. Les plébéiens avaient à peine obtenu la victoire que déjà ils se divisaient entre deux anciennes Cftctions, et le jour même où l'on secoua le joug des Français , il se livra plusieurs combats dans l'enceinte de la ville entre les ArAornes et les Frégoses. Enfin les deux partis se réconcilièrent.
(i)J(mamts Pontamu^ Ut. i» p. 3^. — Sismondi, out. cité».
Ch. LXXTII.
440 fflSTOlRE
et Prosper Adorne fut élu doge à runanimité des suffrages (i). Alors on ne pensa plus qu'à chasser la garnison française du Castelletto.
Cette révolution imprévue ne pouvait que contrarier les opérations du duc Jean dans le royaunae de Naples, car les galères de Gènes étaient toujours prêtes à transporter des munitions et des soldats de Provence en Calabre, et les ports liguriens offraient des lieux de relâche aux navires provençaux. Cependant Charles VII, préparant sa vengeance , rassembla six mille hommes dans ses provinces méridionales^ et pria René de se mettre à la tête de cette armée. Au mois de juillet 1461 le comte de Provence partit de Marseille et fit son entrée à Savone. Il y fut joint par la plupart des patriciens génois , impatiens d'abattre le parti populaire qui venait de triompher. A l'approche de ces forces considérables , la ville de Gènes s'émut de frayeur» mais ce premier sentiment fit bientôt place à un sentiment plus noble d'énergie patriotique. L'archevêque Paul Frégose, avec la fleur de la jeunesse génoise, se chargea de la défense des montagnes. Le doge Prosper Adorne prit sur lui celle de la ville. Les troupes de René s'avancèrent jusqu'à San-Pier d'Arena , et la flotte franco-provençale jeta l'ancre en fttce de ce faubourg. Le troisième jour, 17 juillet, René donna ses ordres pour attaquer
(i) Ulferti Folietœ, liv. xi. — Cr^fnica £ Bùlo^na, t. xmi. — W. Giustiniani , liv. v.
les hauteurs. Son armée , partie du couvent de San- Benigno, marcha en trois divisions pour s'emparer de la montagne qui domine ce monastère. Elle força la première éminence; mais la nature du terrain rendait facile la défense des Génois , tandis que les soldats de René, accablés par le poids de leurs armes et par une chaleur étouffante, voyaient devant eux des aspérités toujours nouvelles , des escarpemens toujours nouveaux. La victoire pourtant flottait encore incertaine, lorsque dans les rangs des Génois on fit circuler la nouvelle qu'un corps auxiliaire de Milanais arrivait â marche forcée. Les assaillans, saisis d'une terreur panique , commencèrent à tourner le dos , et vainement le corps de réserve essaya de les soutenir. Les soldats du comte de Provence, renversés sur le revers des collines, furent acculés sur le rivage, et jamais il n'y eut une défaite plus complète : deux mille cinq cents hommes restèrent sur le champ de bataille , et un grand nombre de fuyards se noyèrent en voulant gagner leurs vaisseaux à la nage. Un écrivain italien (i) accuse René d'être resté, sur une galère, tranquille spectateur de la défaite de son armée et d'avoir ordonné à sa flotte de s'éloigner, abandonnant les siens à la colère des vainqueurs. On s'accorde généralement à ranger cette accusation dans la classe des mensonges inspirés par la haine et l'esprit de parti.
(i) Jean SimoneU, liv. xxyiii.
lit!
René retourna en Provence et laissa son fils dans le royaume de Naples où la guerre se continuait. Cette guerre était presque renfermée dans Fenceinte de la PouiUe^ lorsqu'on y vit paraître un capitaine redoutable qui changea la fêce des choses. C'était le prince d'Albanie , Georges Castriot , surnommé Scanderberg, qui avait rempli l'Orient du bruit de ses exploits et de sa renommée dans une carrière pleine de prodiges» Ce valeureux champion de la Foi Chrétienne contre les soldats de Mahomet exerçait sur les esprits la plus forte comme la plus noble des autorités , celle que donne l'admiration et que la reconnaissance consacre. Il débarqua en Fouille avec huit cents Albanais pour secourir le fils d'Alfonse d'Aragon dont il avait souvent obtenu l'assistance. Ferdinand , grâce à ce renfort y recouvra bientôt l'avantage. Le aa avril i46a il s'empara de Sarno, et soumit à ses lois la terre de labour ; mais le manque d'argent le força de rester dans l'inaction , tandis que les troupes du duc de Calabre prenaient plusieurs places. Au mois d'août 9 Ferdinand 9 soutenu par Scanderber^, passa de la Campanie dans la Fouille, et dès lors il ne fit que marcher de succès en succès. Le duc de Calabre voulut lui fsiire lever le siège du château d'Orsaria, et une escarmouche, engagée le i8 du même mois entre les deux armées, se changea bientôt en un combat général. L'armée provençale, jtoumée à deux reprises , fut enfin mise en déroute. Le duc
de Calabre alla rejoindre Oraioi, prince de Tareate, laissant toute la Fouille au pouvoir des Aragonais.
Mais Orsini, vieux et malade, avait besoin de repos. Désespérant du triomphe de la maison de Provence, il se hâta de conclure avec le roi de Naples un traité qu'il négociait depuis long-temps, et un armistice fut signé le i3 septembre i46a.
Le duc de Calabre prit ses quartiers d'hiver dans l'Abruzze, et cette province devint le théâtre de la guerre, au printemps de i463. Le prince provençal y eut quelques succès. Toutefois ces avantages parties n'amélioraient guère ses af&ires générales. Lavilled'Aquilaetla plus grande partie derAbruzze se rendirent aux Aragonais. Enfin le duc de Suessa , dans les fiefs duquel se trouvait alors le duc Jean , capitula le dernier; eu sorte que le malheureux fils de René, trahi de toutes parts, sans espoir, sans ressources, se vit forcé de chercher un asile à l'Ile d'Ischia.
Au printemps de i4Mf René partit de Marseille avec dis galères pour secourir son fils; et après avoir délibéré avec lui sur l'état de leurs afbires, ils sentirent tous deux que leur cause était à jamais perdue et qu'il allait renoncer à )a conquête chimérique du trône de Naples. Ils se rembarquèrent donc et retournèrent à Marseille (i). Ainsi
(i)GiBiiiH>ne, Iiloria CivUt, tte., lïr. xxtii, cli. i liv. XXX. — JoT. PouUdo» , lir. vi. — Simonde de Sitmoix]) lÎT. Lixrni.
finit le règne des comtes de Proyence dans le royaume des Deax^iciles. Deux siècles s'étaient écoulés depuis l'investiture donnée à Charles I*' par le pape Clément IV; et cette possession , tantôt réelle, tantôt fictive et purement honoraire, avait été pleine d'orages, de calamités, devieissitur des de toute espèce. Les souverain»<X)mtes y trouvèrent, il est vrai, l'occasion de déployeryles uns, une valeur brillante, les autres, de douces vertus. Misérable avantage acquis aux dépens des peuples toujours foulés dans la lutte des rois.
Le temps paraissait avoir sanctionné la séparation des pays démembrés du comté-uni de Provence et de Forcakjuier, au profit d'Amédée Vn de Savoie. Mais Bené ne pouvait se faire à Vidée de cette séparation définitive , et plusieurs questions de légalité s'agitaient dans son esprit. Est-il permis à un prince de démembrer ses états ? Une tutrice peut-elle valablement aliéner les biens de son pupile ? La prescription est-elle admise entre les souverains ? N'y a-t-il pas pour eux un droit exceptionnel, des règles spéciales? Nous sommes tous portés à résoudre dans le sens de nos intérêts les questions qui se débattent , et René n'était pas fait d'une autre façon. Les hommes les plus sages et les plus éclairés ont toujours avec le vulgaire des points de ressemblance , et l'on voit bien que la nature a pétri dans un même moule tous ces cœurs enchaînés par les mêmes besoins , par les
mêmes faiblesses. René ne voulut pas que son silence autorisât la possession dont il se plaignait. Le 29 novembre 1^64 il envoya à la Cour de Savoie son avocat fiscal, pour protester contre les actes de cession de Nice, de Puget-Théniers, de Barcelonette , et pour sommer en même temps cette cour de faire restitution. Pauvre Bené, encore tout meui^ tri de ses guerres de Naples! ce mouvement de fierté n'allait pas à sa taille et n'était bon qu'à blesser au cœur son pouvoir. Le comte de Savoie répondit que ses titres de possession étaient irrécusables et solennels, et qu'il saurait les maintenir avec l'aide de Dieu et de son épée (i). Comme on le pense bien , René ne donna aucune suite à cette affaire , et de nouvelles agitations la lui firent perdre de vue.
Par un de ces changemens si communs sur la scène politique, le comte de Provence, qui soupirait après la paix , se trouva pourtant engagé dans une autre guerre, au milieu de ces mêmes Aragonais auxquels il avait disputé la couronne de Naples. Le frère d'Alfonse V, Jean II, roi de Navarre, lui avait succédé sur le tràne d'Aragon , sans vouloir céder la Navarre , héritage de sa première femme, à son fiU Charles , comte de Viane , comme il s'y était obligé. Sa seconde femme, Jeanne Henriquez, qui lui avait donné pour fils le fameux Ferdinand-
(0 Gaufridi , 1. 1 , Iît. tiii. — DuriQle , l. 11 , lir. iï, eh. it.
le-Catholique , excita son ressentiment contre ses en&ns du premier lit. C'était à Ferdinand que Jean voulait transmettre ses états , et il avait foit la guerre au comte de Yiane dont la cause était embrassée par le roi de Castille. Les Catalans se soulevèrent en faveur de leur prince héréditaire , et le roi Jean se défit de lui par le poison, le !i4 août i46i (i). Le comte de Yiane laissait deux soeurs , héritières de ses droits. Jean sacrifia l'aînée , Blanche, épouse séparée du roi de Castille , à la cadette Éléonore , qui fut reine de Navarre, et qui avait épousé le comte de Foix. Blanche, livrée à Éléonore, fut enfermée au château d'Orthès et y périt empoisonnée en 1464 (s)- Les Catalans, indignés de tant de crimes, se séparèrent du royaume d'Aragon et appelèrent au trône don Pedro, in&nt de Portugal. Celui-ci étant mort en 1466, ils jetèrent les yeux sur René qui, par sa mère Yolande, était petit-fils de Jean P', roi d'Aragon, mort en iSgS. La régence de Barcelone envoya une solenndle ambassade au comte de Provence, en 14679 pour lui offrir le trône nouveau et pour le supplier de dissiper par sa présence les restes remuans du parti portugais. René , accepta en faveur de son fils, le duc de Calabre, les offres de la régence
(i) Annal. Eoclés. , Raynald, x46x , $ x3o. — Mariana , Ut. xxm cil. II. — Marineus ^aduSy liv. xm.
(a) Mariana y liy. xm, ch. ir.
barcelonaise. L'année suivante , le duc franchit les Pyrénées à la tête de boit mille Provençaux , Angevins et Lorrains, he i" de mai il attaqua les Portugais près de Roses , les défît, marcha ensuite sur Tinfont don Ferdinand que Jean H avait nommé vice-roi en Catalogne, et le mit aussi en pleine déroute. Le duc de Calabre, se voyant obligé de disséminer ses troupes dans les garnisons, repassa les Pyrénées pour recruter de nouveaux soldats.
Il entra en Provence par Tarascon . I^es États- Généraux lui firent un don de quatre-vingt mille florins; AHes lui en ofïrit quarante mille (i). Le 7 novembre t 469, le prince provençal retourna en Espagne. Au printemps de 1470 il reprit ses opérations militaires sous les plus hrillans auspices. Chéri du peuple Catalan , honoré de l'estime universelle, il reçut la soumission d'un grand nombre de villes; et bien qu'il eût fourni ses preuves en valeur , il fit plus de conquêtes par sa justice et par sa magnanimité que par la puissance de ses armes. Toutes les fois qu'il paraissait dans les rues de Barcelone , le peuple lui donnait de bruyantes marqua d'amour. Ce bon prince avait devant ses yeux un brillant aveni r , lorsqu'une maladie contagieuse l'emporta à Barcelone, le 16 décembre 1470 , k l'âge de quarante-cinq ans (a).
- RnfB, HÛL det Comte* de
(i)S^,ou
.rit*, p. 366.
(s)H*ritiut n>T«nc«.
liv. xim, cl
Sa mort mit fin en Espagne à la résistance des Catalans et aux dernières espérances du parti d'Anjou (i). Kené perdit toutes les joies du monde en perdant ce fils adoré , idole de son cœur , appui de sa vieillesse ; et la philosophie chrétienne , dans le sein de laquelle il se réfugia , put seule verser sur ses douleurs un baume adoucissant. Accablé de dégoût et de lassitude ^ désabusé des vanités mondaines , des grandeurs périssables ^ il résolut de rester étranger aux évéaemens politiques, et n'eut garde de mettre son repos à la merci delà fortune. Il avait choisi pour retraite le château de Beaugé dans l'Anjou , lorsque le roi de France , Louis XI , sans autre droit que celui du plus fort , jeta sur cette belle province un œil ambitieux comme sur une proie facile. Saisissant le plus frivole prétexte, il encombra de soldats la route de Tours à Angers , lui-même entra comme un allié dans la capitale de l'Anjou ; mais tout-à-coup il somma le gouverneur du château de lui en ouvrir les portes , y installa une garnison et se proclama maître de la province. René ne s'émut point de cette trahison infâme. Chez lui c'était un parti pris ; c'était aussi la loi de sa situation, oc Le noble roy oyant racompter <c la perte de son pays d'Anjou , que tant il aymait , ce dict : je ne offensai oncques le Roy de France j
(i) Gaillard , Hist de la Riralité de la France et de TEspagne, Hv. III , ch. III.
DE PROfVEWCE. 449
« par <(uoi il me deust faire un tel tour... U n*aura <€ point de guerre avec moy j car mon âge de « soixante-cinq ans ne s'adonne plus aux armes « et n'en saurait porter le travail. Mais Dieu , qui <c est vray juge, jugera entre luy et moy. Jà longce temps que j'ai proposé de vivre le reste de ma « vie en paix et repos d'esprit , et le fbray ,s'ii est « possible (i). y> René tournant ses regards vers la Provence , le seul de se» états qui lui offirit déSsormais un asile assuré , se Mta de quitter le pays qui l'avait vu naifre. Piendant qu'il cheminait vers aa destination , Louis XI : lui envoya demander l'abandon de ses autres domaines y moyennant une pension viagère de soixante mille floribs. Le duc de Bourbon et le connétable de St. -Paul, indignée de la conduite du roilde France , engagèrent Uené à se placer sous la sauvegarde de Gharles^le-Téméraire , duc de Bourgogne , le setd qui put.foire jus^ tice de ces exigences ty k^nniques* Ces négociations transpirèrent > et Louis XI fit citer René devant le parlement de Paris^ En même temps il envoya des troupes en Champagne, afin dea'empArer du dncbé de Ban
René, après avoir protasté; contre ces usurp*tion$y arriva en Provence vers la fin de Tannée 1473, et résida il'abord au modeste château de Gardanne. Ensuite il fixa son séjour à Aix.. Il y
, (1) Bow^^gpô, AoBAlet d'Anjou.
450 HISTOIEE
possédait une Bastide y et venait aussi. à Marsdlle où il se plaisait beaucoup. La perte de son fra^, le comte du Maine ^ ouvrit toutes les blessures de sou cœur. Il couoeotra ses aficotîons sur le jeune Charles , son neveu > fife de ce frère regretté , et lui donna en mariage Jeaime de Lorraine 9 sa petite-fille. René pensa ensuite à régler sa succession. Le duc de Boorgc^ne et le roi de France la convoitaient avec une^te ardeur j mais aucun d'eux n'avait Fe^otr d'en être maître immédiatement après la mort de René qui pouvait choisir pour son héritier ou son neveu Charles do Maine^oa soapetil^fils&taéll, filsdela princesse Yolande et du prince lorrain Ferry de Vandemont. René donna la préférence k un prince de sa maison« Il n'aimait pas ceux de Lorraine qui avaient été la cause de ses premiers malheurs. Pour le moment Louis XI n'avait rien de plos à désirer» car Charles du Maine , tout maladif et jusqu'alors sans postérité, hii témoignait beauéoup de dévouement , et il était feoile de voir que la suceess&oa de René ne serait entre ses maiM qu'un dépôt passager qui reviendrait bientôt au roi de France. Ce monarque > ajrant ainsi in^nét à ménager René , changea de poUfiqoe à son égard* U lui rendit le duché d'Anjou^ ne fit auctmie eMreprise contre )e duché dé Bar ) combla de bionveillinoe les ministres provençaux , et principalement Palamède de Forbin , conseiller intime du comte de Provence.
Ce fat au mois d'août 1 474 qi^^ René convoqua à Aîx les dépurations desÉtatd/et leur notifia le tes^ tament dont il atait arrêté les bases le aa juillet, dans une maison de éatnpagne prèi^ de Marseille. Le 8 octobre, le conseil municipal d'Arles députa à Charles du Maine, le syndic André des P6rcelléts , l'assesseur Jean Baslin , et le conseiller Saint-Mar*^ tin, pour prêter Hommage à Thérîtier ftitur du comte de' Ptt>veDCei Le jeune prince, sef rendit à Arles, et y fat reçu atec des trans?ports de joie. Les autres villes provençales applaudireilt aussi à l'aéte qui leur promettait pour souverain uu prince d'Anjou. Dès cet instant îl y eut entre Renié et Louis XI un échange de politesses et de démons-; frations^ amicales.
Au mois de mai i4'j6, René se rendit à Lyon s'uivî de Palamède de Forbin-, et il eut une enti^* vue ayee Louîs XI pour régler quelques afiBafires ecclésiastiquesi, à la demande de la Coufr de Rome. Le mronarque français le combla de prévenances ; il ne cessa aussi d'accôrder ses faveurs intéressées à Palamède de Forbîn, et te personnage influéut Idi promît que la Provence Serait unieà la couronne française , si, domme^ txftit Tantaonçâit ; Charles du Maine mourait sâhs enfknsi.
Le comte dèPirovencef prit^rtngé de LouisXIet rétourna aussit^ jr Aîl.RèiiélI, s&h petit^^ls, ne tarda pas de se rèntfreaiiprès deluk Ce jéùne prîncè de Lorraine venait de s^ç^ôWvrtrde gtoftnj; tfàbit^d
452 HISTOIBtE
à la mémorable bataille de Morat ^ pu il combattit avec les Suisses contre le duc de Boui^ogoe, ensuite devant Nancy, où le duc, colosse d'orgueil y tomba parmi les morts. La grâce , la noblesse , l'affabilité du vainqueur de Charles-le-Téméralre cbar» mèrent la plupart des seigneurs provençaux, et Ton crut un ipoment que la succession du souverain^comte lui serait devenue. Charles du Maine était bon , juste , pi|9ux ; mais il avait un de ces caractères co^^omups qui vont toujours terre à terre ^ et il ne pouvait soutenir le parallèle avec son parent de Lorraine , qui paraissait orné de qualités brUlantes. Pour l'un il y avait de l'estime, pour l'autre de l'enthousiasme. Le premier était
soutenu par Palamède de Forbin , toujours fidèle à son sys^ècpe politique et à s^ engagemens avec Louis XI. Le second avait pour appui Jean de Matb^ron; , que René hoi^ora^ t aussi de son intime confiance. Ce monarque fut sur le point de changer .ses dispositîçns testamentaires. Mais de Forbin, usant de fou^ ses moyens d'influence, déployant toutes les res^urces de son, çsprit , l'emporta sur M^t^qron , et René se ra£fenni|t dans son premier dessein* Louis XI ciaign^t que de nouvelles intrigues ne compromissent ses intérêts à la Cour Provençale, y envoya, le 8 septembre 1478, François de Gênas, son surinteiidaijtt des finances, cl^argé de faiire à René un don ^ spUante-un nulle flpôns, pcmr. le liçr p^^ la g^titi^e^ et le prince
DE raOTEWCE. 453
lorrain ^ déçu dan» son espoir^ sortit bien vite de Provence.
Chi place vers cette époque un événement plus digne de figurer sous te r^ne dNin prince barbare que soàà celui dd bon Kené. Asturge T-.éon , ce juif qui) en i436, avait excité une émeute à Aîx par ses blasphèmes contre la Tiei^ Marie, était devenu vieux sans devenir plus prudent. Travaillé d'une intempérance de lâ[ngue, il fut surpris blasphémant de recbef contre la Mère du Christ , et on Fabandonna au tribunal suprême d'Aix. L'indignatkm populaire était à son comble , mais Léon n'en eut que plus d'audace. Bourdigné assure que l'impie tf au lieu de reconnaître ses erreurs y répé* « tait encore plus de vilainîes et opprobres que «c auparavant... Il fut condamné à estre despouillé c tout nu, en un écha£inid dressé au droit de sa it maison, et à estre escorché vif (i). » A la veille du Mpplice y les parens et tes amis du coiMiamné , persuadés sans doute qu'il serait facile d'adbieter sa grâce, firent proposer dandestinanent au souverain-comte une somme de vingt miUe florins. René fit d'abc»rd semblant d'accepter ce don ; et, suivant te dire du mémo chroniqueur, « il entra dans oc une chambre en laquelle estaient cinq à six de « ses plus familiers domestiques (a) , et leur dit
(i) Aimoles d'Anjou.
(a) Le mot domestique signifie ici conseiller, cottftisan.
454 HISTOAftË
<c ep souriant : Or ça» galants ^ il oe tient qu'a moi (c que je n'aye vingt mille florins. Lors leur raa compta comment les juife les luy avaient voulu « donner pour saulver la vie à leur compaignon . ^ « Et tous les seîgpçur& là présens furent d'opi* <c Bipn qu'il devoit prendre Iqs florins , et laisser « ^er le paillard au diable,
« Comment 9 dit alors Iç roi, vous vouldriez que flc je laissasse arrière 1^ injures que par ce traîstre « ont été dictQs à la Mère de Dieu et que je en « vendisse la pugnition? Certes, se ainsi estait, je « serais mauvais justicier , et combien (qooiqae) «*pour le présent je aye de très maulvaises affiii-» « res , pour lesquelles ceste péoune me serait très ec nécessaire \ toute foys aymerais-je mieulx ea «c avoir perdu dix fois autant, que ma bonne « maîtresse ne fut vengée. A Dieu ne plaise qu'il « soit dict d'homme lie escript es chroniques que « un si énorme crime soit de mon règne denauré <r impuni. »
On ajoute que Jean de Matheron alla trouver la communauté des juifs d'Aix et lui dédara que puisqu'ils avaient eu Taudace d'offrir de Tor à leur roi pour sauver Astur^ Léon, on les condamnait à exécuter eux-mêmes le jugement prononcé contre ce criminel.
« De ceste sentence, continue Bourdigné, fii- « rent les juifs si étonnés , qu'ils se prirent à regarcc der Tun l'autre moult piteusement, p Alors ils
bien vite à Matheron ta même somme de vingt mille florins pour se soustraire à une ignominie douloureuse* Au moment de Texécution quatre gentilshommes d'Aix , un masque sur le visage , montèrent sur l'échaÊtad y en éloignèrent le bourreau et remplirent eux-mêmes son office^ pour Vcunour qi£ ils portaient à la Sainte Fierge (i).
La samté de René , altérée depuis long-temps , s'affaiblit davantage en i479; ^ 1^ peste , qui ravagea de noirveau la Provence , brisa le coeur de ce prince en frappantses regards des plus cruelles images. Les soins de la bienfaisance ^ les travaux de la charité , achevèrent d'épuiser ses forces. Comme il connaissait le danger de son état, il renouvela , vers la fin de juin 1480 , ses dispositions en faveur i L % ti de Charly du Maine, désignant après lui, s'il ne laissait pas d'enfant mâle , le roi Louis XI pour son héritier* Après quoi il secoua les liens qui l'attachaient encore au monde et tourna toutes ses pensées du côté du Ciel. II fit appeler sa femme Jeanne de Laval , son neveu Charles du Maine , son Gonfiasseur Elzéar Garnier, prieur d'un couvent de Saint-Maximin, le sénéchal Pierre de la Jaille , Fouqœt d'Agoult ^ Palamède de Forbin et Jean de Matheron. Les venant tous autour de son lit funè^
(i) Bouche , t. II, liv. ix, «ect. iv. — Pitton, liv. m , ch. x. — Villeneuve, t. m, liv. tiii. — Saint- Vincent, Mémoires sur la Provence.
456 HISTOIEE
bre f il leur adressa. les plus touchans adieux et donna en parliculier les plus sages conseils à son successeur Charies du Maine. Il lui recommanda d'aimer ses peuples xxMnme il les avait aimés hiimême ; de n'oublier jamais l'assistance que les Provençaux lui avaient fournie en tous ses besoins. Sout^nezH^ous y ajouta-t-il^ çue Dieu veut que les rois lui ressemblent bien plus par leur débonnaireté que par hur puissance (i). Ensuite il voulut demeurer seul avec Ëizéar Gamier , se fit lire divers passages des livres saints , et se livra à des réflexions pieuses sur les textes qui le frappaient, n exhala ainsi son dernier soupir à Aîx , sans douleur, sans agonie, le lo juillet 1480, à llf^O deux heures après midi, âgé de .soixante*douze
ans trois mois. moins six jours, et dans la quarante^eptième année de son règne.
René avait ïine taille avantagjeuse , des yeox bruns , le nez court et un peu arrondi par le bas, une bouche asse? gracieuse. On remarq[uait sur sa lèvre inférieure la cicatrice d'une blessure qu'U reçut, dans sa jeunesse, au combat de fiulgnéville. L'ensemble de ses traits présentait., avec le caractère de la bonté, une teinte de mélancolie, et manquait pourtant de noblesse. Dans sa vieillesse, sa têle resta couverte d'un bonnet de velours noir. Ses cheveux coupés en rond, sa fraise en fourrure brune , sa
(i) Gaufridy, 1. 1, liv. vin.
longue robe , le chapelet qu'il tenait ordÏDairement daDS ses mains , lui donnaient une tournure monacale.
Aucun prince ne reçut à sa mort un j^us lar^e tribut de sincères regrets, d'hommages solennels. Le deuil fut général en ProTence. Partout Ton vit des drapeaux funèbres, partout Ton entendit le panégyrique touchant du monarque chéri. Ses restes inanimés furent exposés pendant trois jours à la 'vénération populaire, et le i4 juillet on célébra magnifiquement ses obsèques en présence des députés des villes voisines, des cours souveraines de justice et de tous les habitans d'Aix portant des flambeaux à la main. Les officiers du palais et les domestiques de René y assistèrent fondant en larmes. Les mes étaient tendues de noir, et le silence religieux de la multitude attri^e n'était interrompu que par le son des cloches et par la voix des prêtres. Cette cérémonie, préaidée par Fouquet d'Agoult, dura jusqu'au soir, et le corps iiit déposé dans la métropole de Saiut-Sauveur. René , par une de ses dispositions testamyentaires, avait ordonné sa translation à Angers» auprès de la royne Isabeau f son espouse très-chière. La population d'Aix témoigna un vif mécontentement lorsqu'elle apprit que Jeanne de Laval se disposait à obéir aux dernières volontés de son époux. Il y eut, sur ce point, des protestations véhémentes , et les principales villes de Provence demandèrent qu'un mausolée,
458 mSTOIRE
digne du maître qu'elles pleuraioiiti fût élevé dans la capitale ^ aux firais du pays , comme ud moooment de reconnaissance et d'amour. Charks du Maine, Tarchevéque d*Aix , et plusieurs seigneurs considérables intercédèrent auprès de Jeanne de Laval y qui parut renoncer à sou projet. Cependant cette princesse, peu sincère dans sa condescendance, prenait des mesures pour tromper la confiance des Provençaux. Elle gagna secrètement un chanoine de S^-§auveur, nommé Piochinat(i), lequel fit enlever pendant la nuit le cercueil de René qui fut placé dans un tonneau , puis em« porté sur une charrette vers les bords du Rh6oe où on l'embarqua. On le conduisit ainsi juaqu^au pont de Ce , ensuite dans les murs d'Angers. Cependant ses entrailles restèrent déq[>osées an pied de l'autel des Grands^Carmes, à Aix.
Toutes les traditions représentent Raié oomme le meilleur des monarques; toutes les chroniques sont pleines de son éloge. Dans TAnjou comme dans la Provence il n'j a qu'une voix pour oélébuer ses touchantes et nobles vertus. Ses habitudes étaient simples et pures; son ameublement n'était pas plus somptueux que celui d'un bourgeois aisé, et il exigeait qu'on lui rendît exactement compte de l'emploi de ses revenus. Cependant il fut quelquefois libéral sans mesure, ne mettant
(i) Pitton y oav. cité. Ut. tti , ch. fx.
DE mOYEHCE. 459
point de bornes à ses largesses quand il voulait récompenser ses serviteurs. Il n'en diminua pas moins les impôts de son peuple ^ et sa générosité esjçesàkve ne fut nuisible qu'à ses propres domaines séparésrde ceux de l'état. U prodigua aussi des lettres de noUesse^ et on lui reproche d'en avoir donné même à de^ boulimgers (i). Cet excellent prince aimait à se promener dans des lieux à l'abri du vent, aux doux rayons d'un beau soleil d'hiver^ et c'est ce qui a &it nommer tous ces endroits la Cheminée du roi Menée On le voyait souvent sur les quais de Marseille, causant &milièrement avec des désœuvrés et surtout avec les patrons pécheurs auxqueb il ne cessa de témoigner une affection particulière. U régla leur législation et leur accorda plusieurs privilèges.
René s'occupa beaucoup de l'administration de la jtistice, stmpfifia les raineuses règles de la pro* cédure civile, resserra dans de justes bornes le salaire des procnrefirs,proâiulgua plusieurs statuts sur les donations , les tutelles et la sûreté des dots (a). Il sut aussi réprimer la cupidité meroan* tile, et proscrivit tous actes usuraires. U fit des ordonnances contre les jeux de cartes et de des, €c et tels autres exercices vicieux esquels le hasard « et le sort ne donnent pas si souvent le gain ou
(i) Nostradamus , ouy. cité, 6* partie.
(9) Julien y Statuts de Proyence , 1. 1.
lUTi
a la perte que la trahison et la piperie(i). » Il usa de sévérité contre les blasphémateurs, les hommes de débauche et les femmes de prostitution. Usa^rait que les bonnes moeurs fécondent le germe de toutes les vertus, vivifient f esprit de famiHe, y entretiennent une salutaire harmonie- et concourent au bien généra) par le bonheur particulier.
Lui-même, aux jours de sa jeunesse et même de son âge mûr, paya tribut à la fragilité humaine ; mais il cacha toujours ses ftiiblesses sous le voile de la décence, Êiiblesses des cœurs sensibles qui s'échauffent au feu des passions amoureuses , pardonnables £Eiible$ses que partagèrent tant de gramb hommes et notamment Henri lY, avec lequel Bené a d'autres points de ressemblance. Ce bon René , qui alliait la dévotion à la galanterie, comme les dievaliers du moyen4ge, laissa un fils et deux filles d'une demoiselle pro'vençale dont le nom n'est pas connu. Le premier, appelé le Bâtard Jean d'Anjou, fut seigneur de Saint-Gannat et de Saint«Bemy. Il épousa Marguerite de Glandevès, fille de Raymond, gendre de Palamèdè de Forbin , et se signala à la bataille de Nancy en i477- L'atnée des filles naturelles de René fut unie à Bertrand cb Beauvau. La seconde épousa BeUenave, chambdlan de Charles Vin , roi de France.
Bené se trouva mêlé au mouvement intellectuel
(i) Nottradamos , ibid.
du quinzième siècle, et se fit un honneur de figurer en première ligne parmi les hommes qui mirent la main aux œuvres littéraires de cette curieuse époque. U montra un zèle infatigable^ un dévouement disponible en toute occasion. Toutefois son esprit, faute de bop goût plutôt que de lumière, fesait bien souvent débauche. Ce prince eut une passion qui le suivit jusqu'au tombeau : la pas« sîon des fêtes et des spectacles* Comme il n'était pas difficile sur le choix , tout servait à son usage , tout le ravissait également : jeux profanes , céré-* monies reUgieuaes , allusions satiriques y allégpries morales, scènes incohérentes où le sérieux se me-* lait au bouffon. Tout en lui portait Fempreintq originale de son caractère mobile et de ses penchans bizarres : car René était ainsi sorti des mains de la nature; il fesait montre de tous les contrastes qui peuvent se trouver dans Tabîme du cœur hu^ main, et ce roi ^ ordinairement sage et grave, sem-^ blait quelquefois chaîner son sceptre en marotte*
CHARLES m.
Après les funérailles de René , Charles m, comte du I^aine , fit convoquer à Aix les États-Généraux, et y reçut les hommages et la foi des prélats, des seigneurs et des communautés de Provence. U confirma dans cette assemblée les fi*anchises et les sta-
tats accordés à diverses villes par ses prédécesseurs , ordonna que le pays continuerait d'être régi par le droit romain et serait maintenu en ses mœurs, styles et coutunies ^ s-obligea aussi à ne domer les offices de judicature qu'à des hommes d'iionneur et de capacité , supprima en outre les droits de douane établis à Antrbes etÀ Fréjus (i). Ensuite il se rendît à Marseille ^ et Jura ^ au Palais de Jus^ tice , le maintien des libertés municipales de cette cité célèbre. Les concis Jacques de Foririn , Gabriel Yivdud et 3eaD Paya» « suivis de l'assesseor Jacques de Candole, lui piréDèreut alors serment de fidélité. Cela Êiit , Charles retourna à Aix pour se livrer aui soins du go«ivemément«
Ce prince 9 séduit par Tetemple de ses prédécesseurs , ne renonçait pas à la conquête du royaume de Naples. Pour le moment il ne voulut veiller qu'à la conservation de ses droits. En conséquence , il envoya à Rome , en qualité d'ambassadeurs, François de Lùitembùorg son eousift germain , Antoine de Guiramond) évéque de Digne , et Jean Jarente^ seigneur du Tholonet , son chancdier, pour demander au pape Sixte Vf l'investiture du royaume des Deux-Siciles comme sa propriété par droit héréditaire. Louis XI y intéressé à satis^re tous les désirs du comte de Provence ^ appuya vivement sa
(i) RqfE, Uist. des Comtes deProyence. — Hon. Bouche, t ii , liv. IX, sect. IV.
* demande. Ferdinand , fils du grand Âlfcmae » était solidement assis sur le trène de Napks^ et ils'oc- <^ait alors à repousser les Turcs ^ qui venaient de &ire une descente dans la Terre d'Otrante. La sûreté de lltalîe dépendait de celle des provinces na- ' poUtaines , et le Pontife ne se sentait nulle envie d'y soulever des tempêtes. Consacrant tons ses soins à la défense de ses états, il ne donna aucun espcdr ^ aux envoyés de Charles. Geux^-ci demandèrent
^ acte de leur présence et de la réquisition d'investir
tore, pour sertir en temps et lieu à leur seigneur B et msTitre. Sixte lY fit d'abord des difficultés ;
^ mais Eusiache de )L>évi, arclEevéqoe d^Arles, qui se.
^ trouvait alors à Rome, fiit nommé secrétaire pro*-
visoiredu Pape pour cet objet ^>écial,^t le prélat concéda Pacte demandé (i). Formalité insignifiante qui n'engageait à rlenlaCoor Bomaine, trop habile pour ne point voir que. la cause, des comtes de t Provence était. à. jamais perdue dans les Deux*
p Siciles.
» En effet) Charles ni, loin d'être en mesura de
^ courir ks hasards d'uae guerre lointeine^ eut à. se
défendre lui-memae en PrCveace contre René II , ;; duc de Lorraine^quiluidisputait lasouverainetédu
^. comté-uni. Le prince lorrain entretint des iateUi*-
i> geoces avec des seigneurs provençaux ^ et 08iix«ci
E levèrent en sa feveur l'étendard de k révolte. On
' (t) Saxifp. 369.
464 msToraE
remarquait à leur tête le baron de SaulC, de la maison d*Agoult, Jeati de Pôntevès, seigneur de Cotignac, et les deux Castellane père et fils. Les insurgés s'emparèrent d'Apt, de Forcalquier^ de Manosque, d'Entreraux et de Grasse. Us se présentèrent devant Antibes qui les repoussa. Marseille fournit des secours à Gbarles, et le fils du marquis de Trans dirigea les milices provençales fidèles à la cause de ce prince. Mais le plus solide appui du souverain -comte fiit Louis XI, lequel lui envoya tm corps d'armée auxiliaire. Pas ne ^siUnt un temps bien long pour a(voir bon marché de tous les ré- . voltés; et Charles^ partout obéi , régna désormais sans obstacle.
I j a \ A la fin de janvier i48i , sa femme Jeanne de
Lorraine mourut à Ait , et la perte de cette épouse chérie plongea son cœur senîsible dalis la plus profondé affliction. Sa santé, déjà fbrtaffîtiblie, essuya une secousse violente qui Faltéra rapidement. De l'avis de ses médecins il alla passer Thiver à Marseille pour y respirer uh air plus doux. Mais sa maladie de langueur empivant tous les jours, il ne songea plus qu'à ses dispositions de dernière vo« lonté. Le lo décembre de k même année^ il fit son testament, en présence d'Elzéar Garnier, prieur du couvent de St-Maximin, et de Brancas Bernard, docteur en théologie, ses confesseurs, de Pierre Robin de Graveson, son médecin, de Bertrand Duranti , jurisconsulte^ de Fouquet de Sénas ,
Charles Cassin et Gabriel Sûve , ctHisuls marseillais. Après avoir iait plusieurs legs inspirés par l'amitié, par la reconoaissaoce on par la foi religieuse, il institua héritiers universels le roi Ixiuis XI, le dauphin Charles et tous leurs successeurs à la couronne de France. Il les pria, par un vrai fidéicommis, de maintenir la Provence dans ses con* ventioDS, ses franchises, ses statuts, ses prérogatives, ses coutumes, et de les accepter et ratifier comme il l'avait fait lui-même avec serment dans la dernière assemblée des Trois-États (i). Charles mourut le lendemain 1 1 décembre. Son corps fut exposé pendant six jours , sur un lit d'honneur, à la vue du peuple Marseillais. On le transporta ensuite à Aiz sur un chariot couvert de velours
avait tendance pour leur rapprochement heureux, et la ruine du système féodal confondait toutes les existences isolées pour former de grandes agglomérations sociales. Un peu plus tôt ou un peu plus tard l'ordre naturel des choses et la loi providen* ti^lle ne devaient*ils pas donner à la France la mer Méditerranée pour Tune de ses limites ?
PlJr DU SECOND VOLUME.