‹ Histoire de ProvenceChapitre 14 sur 49 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

RérofaitioB dans U mtgistrttare. — Ëxii des membm de l'ancien |»ar]enient d*Aix. — Le noa^mQ fiarlement invoqoe en Tain la clémence roy^e en fayeur des exilés. Bloit de Louis XY. — Loais XYI , son soocessenr , rétablit

les parlemens et le peuple d'Aix se livre à des transports de ' joie. — Coup d'œil sur la situation du pavs. — Langue provençale. — Académies d'Arles et de Marseille. — Provençaux dbtingués dans la carrière des lettres , des sciences et des arts. ^ Impositions publiques. — Commerce des grains. — Uonveinent ooomieroial.et industriel. — Diverses améliorations sociales. — Dispositions morales et caractère de l'époque. Signes précurseurs de la révolution.

Le parlement de Paris ^ par son esprit d*opposi* tion perpétuelle , avait fatigué la patience du souverain , et le peuple ne pouvait rien gagner dans la lutte inégale d'une pédante aristocratie de robe contre un gouvernement qui, en recourant à la force, croyait faire usage d'un droit. Le parlement perdit le plus ferme de ses appuis par la disgrâce du duc de Choiseuly et le chancelier de Maupeou con-

çut le projet de changer tonte Tadmiiiistratioti de la jùstioe dans' le royacrme , projet utile eC hardi

qu il sut mener à bonne fin, grâce aux lumières du siè€le. Maupeou> réalisant les espérances des vr&is amis dupl*ogrès socialy abolit l'opprobre de lâTé- Dalité des charges de judicature et le scandale des épices.£a I77i9.1eparlementde Paris et la plupart des p^rlemens de province furent supprimés. On les remplaça par de nouvelles compagnies sous lé titre de Conseils Stq>érieurs , et les nombreux ad* yersaires du diancelier crurent foire une excellente' plaisanterie en donnant à ces compagnies le nom de Parleinens Maupeou f comme si la magistrature qui venait de tuer Calas , le ehevalier de • la Barre et le comte de Lalli eût dû laisser quelques regrets.

Le comte de Rochechouart^ commandant en

Provence, et Lenoir, maître des requêtes, avaient été commis à l'exécution de Tédit royal qui rem-, plaçait le parlement d'Aix par-la cour des comptes de la même ville. Le i*' octobre 1771, ces deux commissaires se rendirent au palais de justice et y furent reçus sans aucune cérémonie. Après s'être' placés au-dessiis du doyen dans les chambres assemblées, ils ârent enregistrer Téditde suppression , par très^exprès commandement du roi, A l'issue de cette séance , tous les magistrats , sans exception , reçurent une lettre de cachet qui les exilait dans leurs terres, et ne leur laissait que qua-

336 mSTOIRE

ninta-huit heiirM pour quitter b viUe (i). Le même jour y les oommnsmàm àn roi installèrent la compagnie nouvelle que présidait le marquis d'Air berUs. Trois meaibres de la conrdes oomptes refusèrent d'entrer dans ce parlement et de recueillir les dépouilles des vaincus. Tous les autres virent avec joie leur changement de position.

Le nouveau sénat provençal , signalant son déhvît par une démarche bien généreuse, invoqua la clémence royale en faveur des parlementaires exilés dont il occupait le siège. Trois jours après son installation , il écrivit à Louis XV : « Sire , votre a parlement, en joignant à Thommage de son c respect les témoignages des peuples dont il est «c en ce moment l'interprète , ne peut justifier le «c choix de votre majesté qu'en remplissant les « devoirs qu!il lui impose. Tant que les officiers * qui composent aujourd'hui votre cour ont vu a les principes de notre législation suprême atta- « qués par.de nouveaux systèmes , ils ont cru dé- « fendre les lois fondamentales qui , pour assurer « la liberté des peuples, ont assuré au roi la toute « puissance. Aujourd'hui , Sire , que l'étendue de « votre pouvoir doit vous effrayer vous-même, voce tre parlement , en reconnaissant qu'il n'est dé-

(i) Ce fut pendaut l'exil du pai lcment , et au commencement de 1773 , que le procureur-général de MoacUr mourut dans sa terre, à Saiat'Satuniia» do diocèse d'Apt.

positaire que de votre balance et Don de votre scq>trey en annonçant à vos peuples qnelear vo-

lonté ne peut jamais arrêter la vôtre , consacrera ses veilles à vous faire sans cesse apercevoir les véritables bornes par lesquelles Dieu même a circonscrit l'autorité la plus absolue qu'il ait donnée à un homme sur ses semblables. I^s systèmes s'écroulent » les prétentions s'oublient , chaque siècle a ses chimères ; il reste entre les rois et les peuples une loi sacrée , éternelle , inaltérable ; et cette loi est la justice. Ce que Dieu a défendu à l'homme ne sera jamais permis aux souverains. Tout est réglé par la nature ; nous tenons nos droits de notre destination ^ et il n'est point d'ordre humain qui puisse l'intervertir.

u Lies rois nous doivent ce que Dieu leur ordonne. C'est, Sire, dans ce code immuable, c'est dans votre conscience, c'est dans la nôtre, c'est dans celle de l'univers que nous trouverons les lois fondamentales de toutes les sociétés , les règles sur lesquelles les hommes n'ont disputé que lorsqu'ils les ont méconnues , et qu'ils eussent dû chercher, non dans les archives de l'histoire qui n'atteste que le règne dés passions, mais dans la raison, dans rhumanité , dans la justice. Nous sommes , Sire , vos officiers, et vos magistrats; vous êtes le magistrat et le représentant de Dieu même.

IF. aa

<f Ce double titre fait remonter vos devoirs et « les nôtres à une source commune. C'est en ne « la perdant point de vue que nous seconderons a les plans de votre sagesse. Et quelle foule d'o- <K bligations ils présentent dans ce moment à nos « regards étonnés ! Vous voulez, Sire, que nous « devenions les interprètes de» vœux de votre a peuple. Il en est un que nous nous hâtons de « porter aux pieds .de votre trône. La Provence , « en applaudissant à vos bien&its, n'oublie point « qu'elle perd des citoyens utiles. Elle a mainte- « nant les yeux sur nous , et semble nof s dire : « Ministres de la justice du meilleur des Rois, a soyez - le encore du plus tendre des pères. «c Vous avez parlé, Sire ^ et vos volontés n'ont este suyé aucune contradiction. Pourquoi &ut-il que « des ordres rigoureux aient été à côté d'une léa gislation bienfaisante et utile ? Votre justice n'a « point voulu punir; et la paix, la tranquillisé , ff Tharmonie qui accompagnent nos premiers pas <c dans la nouvelle carrière qui nous est ouverte, <t annoncent que votre prudence même n'avait pas « d'obstacles à écarter. Votre bonté nous entend , « car tout ce qui intéresse votre cœur n'a pas be- « soin d'être développé pour £iiresur lui l'impres- « sion la plus vive. Quant à votre parlement, Sire, « il est obligé de faire taire en ce moment l'en- « thousiasme de la reconnaissance pour ne s'oc- « cuper que de la sévérité de ses devoirs ^ et c*est

DE FROVENCE. 339

a par sa constance à les suivre qu'il doit répondre « à vos bontés et s'en rendre encore plus digne. »

Ge langage y inspiré par tine grande noblesse de sentimensy sanctionnait le despotisme des rois, eh lui donnant line source divine; mais, après tout 9 il ne fesait que rappeler les principes qui servaient de base à la monarchie française essentiellement absolue, puisqu'aucune institution nationale ne servait de contrepoids à la puissance royale libre dans tous ses caprices. Les prières des membres de la cour souveraine ne furent pas accueillies, et Texil des anciens magistrats dura autant que l'existence des nouveaux.

Mais cet exil eut bientôt une 'fin. Louis XV mourut le 10 mai 1774» Louis XVI son successeur, dirigé par le comte de Maurepas, rétablit les parlemens vers la fin de la même année. Les membres de Fancien parlement de Provence rentrèrent dans la ville d'Aix, aux acclamations du peuple, car le peuple s'était pris de haine pour le parlement Maupeou dont il méconnaissait les avantages, tant Taveuglait Tesprit d'opposition à un ministre décrié. Le roi de la Bazocbe, entouré de ses officiers, suivit les magistrats lorsqu'ils se rendirent au palais pour y reprendre leurs fonctions. Le commandant de Rochechonart et le conseiller-d'état de Marville furent chargés par le roi de faire solenndlement l'ouverture de cette séance \ dans laquelle les députés des diverses juridictions et

des principales commiinaulés de la province vinreot offrir à la compagnie les témoignages de la satis&ction publique. Au milieu des réjouissances, un filou s'étant glissé dans la foule fut pris en flagrant délit. On allait le conduire en prison , lorsque le peuple demanda sa liberté pour ne pas troubler la joie d'un si beau jour par les larmes d*un malheureux. Cette prière désarma la justice.

Avant de raconter les événemens qui vont suivre , qu'il me soit permis de jeter un coup d'œil rapide sur la situation du pays.

Bien que trois siècles se fussent écoulés depuis la réunion de la Provence à la monarcbie française, cette province se regardait encore comme indépendante et distincte du reste de la France. £lle continuait d'avoir Tallure d'un pays libre. L'idiome français était , il est vrai , le seul officiel , le seul que Ton pût employer dans les tribunaux | dans les administrations publiques , dans les actes notariés, dans tous les documens civils. Mais hors de là il n avait qu'une existence insignifiante, et il était à peu près inconnu dans les bourgs et dans les campagnes. La langue provençale, par une longue prise de possession, dominait sans partage aux foyers domestiques et se trouvait sans concurrence dans toutes les affiiires de la vie sociale. La plupart du temps les hommes le plus haut placés ne fesaient pas emploi d'un autre langage dans ' leurs rapports avec leurs égaux et leurs subordon-

nés. Tant il est vrai que le langage d*un peuple long* temps indépendant est l'œuvre lapins vivace entre toutes les œuvres humaines. Quand ce peuple a perdu sa physionomie, son caractère et ses mœurs, quand il ne reste rien de ses institutions anciennes^ sa langue se montre seule au milieu des ruines épar» ses. Elle vit, elle règne encore comme pour saluer une dernière fois la nationalité évanouie.

Les académies de province ne pouvaient pas rendre de grands services à la littérature, aux arts, et aux sciences ; mais elles pouvaient contribuer à répandre le goût et l'usage de la langue française. Considérées sous ce point de vue , elles avaient une utilité incontestable. £n 1668, quelques gentilshommes arlésiens formèrent une société de beaux esprits érigée en académie royale par lettres-patentes de Louis XIV. Cette compagnie eut vingt membres originaires et babitans de la ville d* Arles. Le roi lui donna des privilèges étendus et voulut eù outre qu'elle eût toujours pour protecteur un des membres de l'Académie Française. Le nombre des académiciens d'Arles fut un peu plus tard porté à trente , puis à quarante , mais il ÊiIIait toujours qu'ils fussent nobles. Ces littérateurs de mauvais aloi ne savaient pas apparemment que dans la république des lettres les rangs sont distribués selon le mérite et jamais selon la naissance. L'académie d*Arles fut la seule société de ce genre qui admit des femmes dans son sein ^ et madame DeshouUè-

res fut une de ses correspondantes. Vers la fin du règne de Louis XIV , la guerre éloigna des occupations littéraires une grande partie de la noblesse arlésienne. Les assemblées acadéaiiques devinrent insensiblement moins nombreuses ^ et enûn elles cessèrent entièrement.

L'académie d'Arles avait terminé sa courte carrière sans bruit et sans éclat , lorsque quelques habitans de Marseille , amis des lettres , voulurent à leur tour former une académie. Durant la peste de 1720 y ils se réunissaient dans la maison de campagne de Tabbé de Porrade , l'un d'eux; mais cette compagnie ne parut sur la scène publique et n'eut une existence légale qu'en 1726. I-.e nombre des membres résidans fut alors porté k vingt, et il y eut un pareil nombre d'associés (i). Un gentilhomme de Tarascon , établi à Marseille depuis sa jeunesse et nommé Chalamond de la Yisclède , était Famé de tous ses travaux. H avait publié plu« sieurs ouvrages médiocres qui sont oubliés aujourd'hui , bien qu'ils aient été couronnés par l'académie française et par diverses académies du royaume.

Mais d'auti^ provençaux , plus favorisés de la nature, brillèrent d'un éclat plus vif, et il en est parmi eux dont le nom ne peut pas périr. Provence

(i) Le noalbsee des «cadémicieiift de ManetUe fat angmenté pins tard.

DE raO^ElfCE. 343 iDgénieuse, sois toujours ûère de tes eniàns. Je ne sache pas qu'une autre province de France puisse

mettre au grand jour plus de richesses intellectuelles !

Moréri consacra sa vie à la composition de son

dictionnaire, qui servit de guide à Bayle pour faire le sien. £xpilij fut proclamé de son vivant le plus laborieux , le plus exact et le plus utile de tous les hommes de lettres qui ont écrit sur la géographie. Pagi fit des progrès remarquables dans Tétude de l'histoire ; il releva les erreurs chronologiques des annales de Baronius , et nul ne marcha d'un pas plus ferme dans le dédale obscur où des savans recommandâmes s'étaient égarés. Toumefort se rendit célèbre dans Tétude de la botanique, science également cultivée avec autant d'ardeur que de succès par Plumier , et par les médecins Garidel et Darluc (i). Le P. FenîUée (a) alla dans le Levant avec Jacques Cassini, déterminer la position de plusieurs villes et d'un grand nombre de ports. Le succès de ce voyage lui inspira le désir de &ire des observations du même genre en Amérique. Rien de ce qui touche à l'astronomie, à la physique ^ à l'histoire naturelle et à la géographie n'échappa à ses in&tigables recherches, et l'on peut dire en

(i) Moréri naquit k Bargemont, Expllly à Saint-Remy, Pagi à Rognes , Toumefort à Alx , Garidel dan» La même Yille , Plumier à Marseille , et Darlac à Grimaud,

(a) De Maae, prêt de Forcalqitier.

1144 mSTOIHE

toute vérité que c'est un des voyageurs qui ont le plus contribué à l'avancement de ces sciences dont

il avait Tenthousiasme.

Le nom de d'IIozier rappelle l'étude du blason et de la généalogie, étude qui avait alors beaucoup d'importance 9 mais qui fort heureusement n'est plus comprise aujourd'hui. Ménard se livra à de longs travaux sur les antiquités de Nismes, et Dominique de Colonia fit aussi d'utiles recherches sur la ville de Lyon ( i ).

Un autre provençal s'était trouvé qui avait su se fiiire un rang et une gloire à part, homme étonnant et comme on en voyait peu même dans son siècle, qui était celui de Grotius et de Scaliger. Ce prodige de travail, de constance, de mémoire et d'érudition s'appelait Peyresc. Sa Uiaison , ouverte à tous les sa vans , était le dépôt de toutes les curiosités ; et toutes les branches des connaissances humaines, histoire , archéologie , botanique , astronomie , droit public , législation civile et criminelle, se classaient admirablement dans sa téte encyclopédique (a).

(i) D'Hozier vit le jour à Marseille, Méuard à Tarascoo » et Dominique de Colouia à Âix.

(a) Ce savant célèbre , né à Belgencier , mourut à Aix le a i juin 1737 , à l'âge de 56 ans. On célébra son nom et son mérite dans tous les pays civilisés et eu toute sorte de langues.

On n'a de Peyresc qu'une dissertation curieuse sur un trépied antique découvert à Fréjus eu 1639, mais il a laissé des manuscrits

D£ PKOYËNCE. 345

Gassendi, ami âa Peyresc et chanoine de Digne, avait à son tour paru sur la scène du monde savant ^ au moment même où Descartes affranchissait l'esprit humain du joug de la vieille école ,

changeait la face de la philosophie et lui ouvrait une nouvelle carrière. Gassendi entra aussi dans cette carrière difficile avec toute Tardeur de son organisation puissante. En attaquant la théorie de Descartes I il ne forma pas un système nouveau i il ne fit que renouveler les idées de quelques philosophes anciens (i).

Félix Carry , profond antiquaire , jeta une vive lumière sur la fondation de Marseille (a). L'histoire généralede Provence et celle de quelques-unes de ses villes en particulier fut traitée avec plus ou moins de succès par César Nostradamus » Gauiridy , Honoré Bouche, Clapiers, Guesnay, Saxi, Papon, Ruffî, de Haitze, Pitton , Anibert, Raymond Soliers , Coiumby. Déjà Masse et Mourgues avaient com-

immenses dont une partie se trouYe dans la Ubliotlièqiie dn k», et l'autre dans celle de Carpentras. Le président de IfaïailgaQl poa-

sédait plus de dix mille lettres de lui , qui auraient rendu un grand service aux sciences et à la littérature s'il les avait publiées. Panni ses médailles, il s'en trouvait un millier de grecques qu'il était flaol, de son temps, capable d'expliquer.

(i) Gassendi , né à Ghamptersier , près de Digne* le aa janvier iSga , mourut à Paris le aS octobre i656.

(a; Il est auteur de quelques autres ouvrages d'érudition bistorique. Né à Marseille, le a4 décembre 16(^9, il y est mort le xô du même mois 17^4.

menté les statuts provençaux» mais ces traités inintelligibles étaient à peu près tombés dans Tou-

bli , lorsque Jullien, avocat au parlement d'Aix et professeur en runiversité de cette ville , publia son savant commentaire! aux frais de la province. Decorrais, Emérigon, Gensollen, Scipion Dupérier et Montvallou se distinguèrent aussi par leurs ouvrages de jurisprudence et de droit. Gensollen eut un mérite de plus ; c'est le premier avocat d'Aîx qui ait plaidé sur de simples notes (i). I/abbé de Goriolis acquit des titres à Testime publique par son traité sur l'administration du comté de Provence.

Dumarsais se fit un impérissable renom par ses travaux si utiles sur la grammaire générale et par

son livre des tropes. L'abbé Féraud , se livrant aussi à des recherches grammaticales y réunit dans ' un ordre alphabétique tous les principes de la syntaxe française , rassembla les observations déjà faites par les grammairiens les plus instruits | et enrichit de ses propres remarques cette analyse raisannée.

(i) Un extérieur noble et gracieux , une voix sonore , une déclamation imposante , servirent à merveille Gensollen dans cette innovation qui ne date que de lyao. Jusques alors les avocats avaient lu leurs mémoires devant le parlement.

Gensollen est l'auttjur d'un traité du Franc-Ateu. Decormis a publié un recueil d'excellentes consultations , Kmérigon s'est illustré par son traité des assurances, Scipion Dupérier par ses q[uestioiu de droit f Moutvaliou par son livre des successions.

I^es nombreux ouvrages du marquis d'Argens , fruit d'une philosophie audacieuse , ont joui assez loDg- temps d'une sorte de vogue qui a f&ïl place à l'oubli. Une philosophie plus douce et plus consolante inspira Vanvenargues , jeune ami de Voltaire , qui versa des fleurs sur son tombeau. L'auteur du vojage du Jeune Anacharsis, l'illustre Barthélémy , prit un des premiers rangs parmi les érudits et les grands écrivains dont la France s'honore.

Maure, Gaillard et Mascaron parurent avec éclat dans la chaire évangélique. Là brilla surtout Massillon , si beau d'élégance, de pureté» de noblesse et d'énergie; admirable orateur qui» en parlant

aux grands du monde, ne mit son éloquence qu'au service de la vérité inflexible et de la morale éterndle.

Bardon , Françoise Duparc , les trois Parrocel et Yanloo se distinguèrent dans les beaux-<arts. Mais un autre en saisit la glorieuse palme. C'est le Michel-Ange de la France, c'est Puget. Dire son nom c'est faire son meilleur éloge.

Les richesses du royaume s'étaient accrues d'une manière étonnante , et tout ce qui marche avec elles> c'est-à-dire le luxe, les jouissances ^ ou si l'on veut les besoins fectices , avaient suivi cet accroissement rapide. Cependant quelques provinces n'étaient pas heureuses, parce qu'une grande partie des impôts portait sur plusieurs objets de néces-

sité première, qu'ils étaient levés avec des frais

énormes, qu'il n'y avait aucune base d'équité dans leur répartition , et que les dîmes du clergé et les droits seigneuriaux ajoutaient beaucoup à ces charges. La Provence, ainsi que les autres pays d'états , se trouvait dans une situation plus florissante. Quelles étaient les principales sources de la richesse publique ? Les entreprises du commerce et de l'industrie. A l'aide de ces moyens féconds ^ les classes intermédiaires ^ qui font toujours la force d'un état bien organisé, s'étaient élevée» à peu près au niveau des classes aristocratiques.

La doctrine des économistes avait en 1764 fait prévaloir une liberté absolue dans la circulation des grains au dedans comme au dehors. Mais cet encouragement que Ton croyait avoir donné à l'agriculture nationale disparut avec les honteux calculs de la cupidité et les coupables manœuvres de l'agiotage. Au milieu du conflit des systèmes divers et des théories rivales qui se croisaient de toutes parts , Louis XY demanda l'avis des parlemens sur la question du commerce des grains. Le pariement d'Aix, après s'être expliqué sur cette question, crut devoir proposer ses vues sur d'autres objets d'administration publique.

« Il est certain, sire, écrivait-il au roi, le ai no- « vembre 1768, que l'admirable police que vous « avez établie sur les subsistances exige diverses « autres mesures pour être complète. La finance a

« une infinité de perceptions qni gênent Tindustrie « et retardent les progrès de l'agriculture. Les che-

« mins de communication sont presque partout « impraticables. La partie montueuse de Provence «c ne peut fournir ses blés à la Basse i qu'il n*en a coûte pour la voiture au-delà du tiers de la va- « leur.... Plusieurs canaux navigables ou flottables « peuvent être dérivés des rivières. Plusieurs ri- « vières peuvent devenir navigables , et les trouet pes étant employées à ces ouvrages ^ les rena dràient peu dispendieux.

« Les fêtes sont trop multipliées et trop sévère- « ment observées , continuait le parlement. Super primer un nombre de fêtes , c'est donner du « pain aux journaliers et 6ter à plusieurs des a occasions de dissipation et de dépense. La cor- « ruption des mœurs qui augmente de jour en « jour et qui gagne tous les états , mérite Tatten- « tion et la vigilance du gouvernement. Sans les « moeurs , il n'y a point de bonnes lois. »

L'abbé Terray fit révoquer l'exportation des grains par l'édit de juillet 1770 ^ mais cette révocation désirée n'eut pas des effets aussi prompts qu'on l'avait cru. Les rigueurs probibitives s'étendaient jusqu'à soumettre à différentes gênes la circulation intérieure des grains du royaume , et il s'établit sur ce sujet une espèce de guerre de province à province.

Le commerce du blé acquit beaucoup d'exten-

sion à Marseille. On en voyait joarnellement arriver des chargemens d'Ancôney de Trieste et de

divers ports de l'Adriatique, du royaume desDeux- Siciles y des États du Pape, de la Toscane , de la Bourgogne par la descente du Rhône, de la Hollande , de Hambourg et de la mer Baltique. On évaluait le commerce général de Marseille à 358 millions, et la branche du Levant était la plus considérable. Celle du commerce d'Amérique occupait un capital de quinze à dix-huit millions pour l'exportation de Marseille, et vingt à vingt-deux millions pour l'importation des denrées coloniales. Le commerce des Indes ne formait qu'un objet de trois millions en la valeur de cargaisons assorties pour 111e Bourbon et 111e de France , la cote de Coromandcl , le Bengale et la mer Rouge. L'industrie manui^cturière de Marseille avait sans contredit moins d'importance que son commerce maritime ; cependant elle était active et prospère. Les tanneries y les fabriques de savon , les manu&ctures de coton et de chapeaux , la fiibrication des salaisons et des cierges, les raffineries de sucre et de soufre , les parfumeries , les tapisseries peintes à l'huile et les verreries procuraient de grands bénéfices. Les fabriques de faïence , de tuiles , de chandelles , d'amidon et de cartes à jouer obtenaient aussi des succès.

La plupart des villes, celles surtout qui savaient mettre en œuvre les i^sources de l'industrie et du

DE PROVENCE. 351 commerce, avaient pris un meilleur aspect, une physioDomie plus élégante et plus animée. Leur enceinte s'agrandissait, parce qu'elles pouvaient détruins leurs .remparts désormais inutiles, grâce à Fheoreuse fin des discordes civiles, au changement de l'art militaire, à la bonne police, à la sûreté générale. A côté des anciennes rues sales, étroites et tortueuses , se montraient de beaux percemens, des édifices réguliers , des constructions salubres et commodes. On voyait partout des embellissemens nombreux et des améliorations de toute sorte. La vieille rouille des temps féodaux était tout-àfait couverte par le vernis brillant où la civilisation nouvelle peignait tous ses reflets de lumière et de couleur. Alors Marseille , comme une reine énorgueillie, se fit voir belle entre toutes les cités de la France. £n 1781 le conseil municipal de cette ville acquit du gouvernement, au prix de dix millions, l'arsenal qui était devenu inutile au service de la marine royale , et sur son emplacement on construisit une partie de ces nouveaux quartiers qui font l'admiration des étrangers. Les galères partirent pour Toulon, où s élevaient tant de mo- Dumens de puissance et de grandeur ( i ).

L'aspect matériel de la société répond toujours à sa situation morale. Un grand changeaient s'é-

(i) L'ingéaieur Grognard s'immortalisn par le hassln de construction dans lequel on fait entrer les plus gros vaisseaux.

tait opéré dans les mœurs , dans les goûts et dans les besoins. La disposition des esprits annonçadt rinévitable et prochaine arrivée d'un nouvel ordre de clioses, ordre vague, indéfinissable et comme couvert de nuages, parce qu'on ne pouvait s'entendre pour le formuler, au milieu de tant d'opinions irréfléchies qui sacrifiaient à la mode et cédaient à l'enthousiasme. Mais quand il s'agissait de l'extinction d'une foule de préjugés et d'abus, tout Je monde se trouvait d'accord. Le désir des réformes utiles, le sentiment de l'égalité politique et de la dignité humaine , un esprit général de bienveillance sociale, une sensibilité inépuisable qu'alimentait le tableau de toutes les passions séductrices , tels étaient les principaux traits du caractère de cette époque. Tout y était en fermentation et en travail. C'était un bruit confus, étrange , inouï, fait pour troubler la téte et causer des vertiges. Grande était la diminution du respect pour les avantages de la naissance , pour les privilèges conventionnels. L'unité de croyances s'était brisée , et le génie du siècle, dans sa mobilité, analysait , décomposait et jugeait froidement tout ce que le vulgaire avait adoré jusque là. On avait foi dans la perfectibilité absolue de l'homme ; on n'assignait aucune borne aux progrès des sciences fières de leurs conquêtes ; on caressait avec ivresse tous les rêves de liberté, de bonheur public, et l'on croyait que la philosophie allait s'asseoir triomphante sur

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D£ PJlOYENCE. S53 les ruines des temples de Terreur, sur des idoles trop long-temps encensées par des peuples cré* dules. Il y avait peu d'hypocrites , parce que les aventureuses pensées, les douces illosions conservaient toute la fraîcheur de la jeunesse conliante. La presque généralité des avocats, des médecins, ' des négocians,des bouif[eois, et la minorité de la noblesse et du clergé, témoignaient les mêmes sympathies, marchaient ensemble vers un avenir inconnu qu'embellissaient les prestiges de l'espérance. Les avocats surtout, unis entre eux par une' discipline presque républicaine, se nourrissaient depuis long-temps de principes d'indépendance. Le barreau d'Aix citait avec orgueil les noms de Pazéry , Gassier , Pascalis, Dubreuil, Siméon , Por^ talis, Barlet,Alpli6ran,les uns jurisconsultes pleins de prudence et de savoir, les autres, orateurs bril- •lans et féconds , tous également dignes de Testime puMîqne par leur dévoûment et leurs services. A Marseille, Lavabre, Lejourdan, Villecroze, Rigordy, avaient aussi acquis beaucoup de renommée.

Une nouvelle puissance régnait en souveraine, la puissance de l'opinion, et devant elle tout s'agenouillait. Le mouvement des intelligences s'annon** çait ennemi des choses religieuses, et cependant ces hommes qui affichaient l'indifférence ou le scepticisme , ces esprits forts qui déversaient la raillerie sur le christianisme comme sur une vieille institution passée de mode , avaient reçu dans leur

enfance une édocatiôn toute chrétienne. Mais leurs' premières impressions n'avaient pu résister à Tempîre de ces idées qui devaient remuer le monde et lui donner une autre face. A la providence^ on substituait la nature ; à tous les cultes, la raison. On se' pressait au sein des loges maçonniques, symboles dé travail et de fraternité. Là , sous des formes bizarres , éclatait un hardi langage, étourdissant pathos de philanthropie triviale. Là venaient s'exercer aux luttes de la parole ces. dédamateurs passionnés, ces démagogues ardsens qui devaient figurer plus tard à la tribune de nos assemblées politiques et prendre part à nos sanglans débats. Mais alors on ne manifestait que dés projets honorables , on ne formait que des vœux légitimes. On.parlait de confier à la royauté protectrice la garde des droits populaires, et Ton cherchait à résoudre le plus difficile des problèmes, Vaccoid du pouvoir et de la liberté. On voulait tout ce qui

semblait noble et beau. On le voulait Mais

que deviennent les volontés honnêtes sur la pente qui les précipite ? Ah ! surtout que deviennent-elles lorsqu'une aveugle résistance déchaîne tout-à-coup les passions anarchiques ?

CHAPlTKli XXXVU.

1787 - tftg.

Assemblées notables. — Récablissement des anciens états «tu pays. — Difficultés préliminaires. —L'assesseur Pascalis défend avec chaleur les droits du tiers-état — Les députés

des communes fitmt de -vives mais inutiles réclamations. — Édits de réformation du pouvoir judiciaire. — Résistance du parlement d'Aix et de tous les corps de la province. — Attitude du pays. — Le gouvernement cède et le parlement d'Aix reprend ses fonctions. — Seconde session des états de Provence. — Mêmes débals au sujet de la constitution organique de l'assemblée et du paiement des charges cornmunes. — Scission entre le tiers-état et les seigneurs de fiefe. — l&tibean dans l'assemblée. — Il y défend les droits populaires et tonne contre les nobles. — Suspension des élats. — Effervesceuce publique. — Commencement de désordres. — Admirable .discours de Mirabeau à la nation provençale. — lïomination des députés aux états-gfnéraux. — Double élection de Mirabeau. — Son triomphe à HarwiRe et A Aix. — Excès populaires dans' ces dèux villes, à ' Ibélon et dans plusieurs autres communes provençales. — Conduite du parlement.

Le besoin des réformes et surtout Tembarras des finanœs mettaient le gouvernement de Louis XYI dans une position difficile. U n'y avait qu'un moyen

3ôa HISTOIRE

de pourvoir à la détresse du trésor public , c'était d*étendre IMippôt sur le clergé et la noblesse. Ces

projets, tentés par Turgot et par Necker, furent repris par Galonné, qui se flatta de les faires adopter par rassemblée des notables. De Cussé de BoiS' gelin , archevêque d'Aix. , Dulau , archevêque d'Arles y Desgaliois de la Tour , premier président du parlement, de Castillony procureur-général, et dlsnard , maire de Marseille (r), représentèrent la Provence à cette assemblée , laquelle finit par consentir à un impôt sur le timbre ^ à l'établissement d'une subvention générale sur les trois ordres, à la suppression des corvées et à la création d'assemblées provinciales, qui rapprochaient les pays d'élection de la condition des pays d'états.

Ce fut alors que la cour s'occupa du rétablissement des états de Provence , suspendus , comme je Tai dit , depuis 1639 y et remplacés par les assemblées des communautés fa). Ces états furent convoqués dans leur ancienne forme. De là naquirent des discussions importantes et de graves événemens. Pour que la cause en soit bien comprise, j'ai besoin de £aire ici quelques observations rapides.

(1) Le marquis de Gaillard, successeur dlsnard à la maine de Marseille , assista à la seconde assemblée des notables.

(2) Voyez sur la suppression des états et sur la composition des assemblées générales des communautfts letom.iiide cette histoire, pag. 19 et aS, et le tom. iv, pag. 79.

DE PROVENCE. 3S7 Tous les gentilshommes provençaux avaient d'abord eu leur entrée dans rassemblée des états > mais plus tard les nobles possédant fief eurent seuls droit de séance. Les terres féodales , soumises à un régime exceptionnel , n'étaient grevées d'aucune charge publique , et j'ai indiqué ailleurs la cause de cette exemption (i) qui était réelle et non personnelle, c'est-à-dire, qu'elle s'attachait au fond et jamais à la personne, de manière que le rofturîer possesseur d'un fief jouissait , pour ce fief, de l'affranchissement des tributs, et le noble, possesseur de biens roturiers , n'avait aucune prérogative pour le paiement de Timpôt.

Les biens du clergé et les bénéfices ecclésiastiques étaient aussi affranchis des tailles , mais ce privilège avait des limites, car il ne pouvait être réclamé que par le clergé considéré comme corps possédant. Les immeubles patrimoniaux des ecclésiastiques étaient rangés parmi les fonds contrl- Imables , et quand les biens de l'église passaient dans des mains étrangères , il y avait retour au droit commun*

Une chose blessait tontes les idées de justice , c'est que le clergé et les seigneurs de fiefs votaient dans l'assemblée des états , concurremment avec le troisième ordre, tous les impôts et toutes, les

(a) Voy«s au tom. m. pag. i5 et paget 94 jiMfii'j^ 3» iodnsivament.

dépenses d'utilité commune que oe troisième ordre

payait seul.

Telle était la base de Tancienne constitution provençale que rien n*avait modifiée en 17^7 , au moment où Louis XVI rétablit les états du pays.

Tout annonça bientôt une lutte violente , car dans des conférences préliminaires les nobles et les communes ne purent s'entendre sur la oonsti* tution organique de l'assemblée. Les nobles ne consentaient à discuter d'autre question que celle de la formation même , c'est-à-dire^ la question de la représentation proportionnelle de leur ordre, et de celui du tiers. L*avocat Pascalis, assesseur , élevait une question préjudicielle; c'était celle de savoir si les possesseurs de fiefs ne devaient point^ avant tout , renoncer à leurs exemptions pécuniaires f Timpàt ne pouvant être voté par ceux qui ne le payaient pas , et le droit d'administration étant le prix de la contribution aux charges. Une assemblée des procureurs du pays nés et joints,, tenue au mois d'août 1787 , n'eut pas un meilleur résultat, Pascalis y soutint les mêmes principes. On dressa un procès verbal d'opinions, et Ton s'accorda à demander la convocation des états-généraux* du royaume.

Le 3o décembre de la même année 17B7 , le$ états de provence s'assemblèrent à Aix, selon l'an^

cienne forme, clans l'église du collège de Bourbon, sous la présidence de l'archevêque, premier procu-

DE PROVEirCE. 369

reur né du pays. Le clergé y avait f>our mandataires les évéques, les abbés et les oommandeiirs de Malte : la noblesse était représentée par oentyingt» huit seigneurs possédant fief, et ces deux ordres , UDb par Tintérét, avaient une grande supériorité numérique snr letier^état, qui ne disposait que de cinquante-six voix. Au milieu des iormalités préliminairesy le marquis de Trans demanda de siéger dans rordredek noblesse, sui^nt son titre de premier marquis de France; mais l'assemblée décida qu'il ne devait prendre rang que d'après son âge » sauf à lui de fiiire valoir ses prétentions devant le roi. Après la vérification des pouvoirs, les députés de Marseille rédamèrent sur le rang oocupé par les députés d'Arles, et se. retirèrent en protestant. Les membres du clergé prêtèrent ensuite serment la main placée sur le cœur ; les seigneurs et les représentans du tiers-état le prêtèrent la main levée au ciel.

Après quoi, le président fit un discours sur les avantages qui résulteraient du concours unânime des- trois ordres , sans dire un seul mot qui eût

rapport aux contributions communes ou qui pùt indiquer quele clergé et la noblesse étaientdisposés à Élire quelques sacrifices. Pascalis, prenant la

parole au nom du tiers-état, répondit que son ordre voulait rester uni aux deux autres , mais à condition que les états seraient légalement

assemblés^ a° quon y opinerait par téte et non

360 HurrooE

par ordre; 3^ que les trois ordres concourraient ensemble an paiement de toutes les charges publiques et communes , d'une manière égale , c'est-àdire , proportionnée à leurs facultés individuelles et à leurs possessions territoriales.

Les deux ordres privilégiés acoaeillirent ce dis» cours par des rumeurs prolongées, etElléon deCastellane^ évéque de Toulon, injuria Pascalis personnellement (i). Le tiers-état et son courageux défeou seur n'opposèrent que la modération à ces violences, et le calme ayant succédé à Torage , les procureurs du pays pour la noblesse observèrent que Tassem* blée ne pouvait délibéi"er valablement sur les contributionsy qu'après avoir consulté les cahiers des anciens états \ qae les trois ordres parviendraient facilement à s'entendre ; qu'à tout événement , ils pourraient convenir d'arbitres , et que si, contre toute espérance ; les arbitres n'opéraient pas la conciliation , le gouvernement du roi en déciderait.

Ces fins dilatoires avaient Tinconvénient de ne satisfaire sur aucun point l'impatience publique, et de laisser intactes toutes les questions irritantes. Les anciens états de Provence avaient-ils toujours été légalement assemblés ? Devait-on opiner par ordre ou par tête ? Les arbitres devaient*ils suivre les principes du droit commun ou ceux du droit

(i) Après la séance, révêque revenu i lui-même sentit ses torts» U se midit chex PaMulis et lui témoigna ses regrets.

ftodal ? Comnient concilier Tiotérét des ons et des autres?

La défiance et l'inquiétude tenaient les esprits en suspens, et tout restait dans une indécision désolante. Dans la séance da 8 janTier 1788 , on vit luîre Vespoîr d'un rapprochement désiré. L'assemblée déclara , à la majorité des suf£rag;es , que lesToix de l'ordre du tiers seraient égales aux voix des deux premiers ordres réunis. Cette bonne hai> monie ne dura pas long-temps. Lorsqu'il s'agit d'organiser l'administration intermédiaire desétats, les communautés a3rant demandé l'égalité des voix, la noblesse s'en tint aux anciennes règles. Le tiers, voyant que les deux premiers ordres persistaient dans le refus. de payer les impositions du pays, leur demanda de contribuer au moins à l'entretien des chemins et des iiâtards. Cette demande était de toute justice, car on négligeait souvent les grandes routes pour entretenir des chemins détournés, qui conduisaient aux terres seigneuriales du dergéet de la noblesse. Quand aux bâtards» l'ordre du tiers n'était pas sans doute le seol qui concoup rût à leur multiplication. Après de vifs débats, la noblesse seule offrit la modique somme de /|00o livres, non en forme de contribution obligatoire , mais seulement comme un don gratuit , sans tirer à conséquence pour l'avenir. Il y eut encore des incidens sans nombre, des actes d'opposition et de protestation de part et d'autre touchant les ques-

lions du jour, c'est-à-dire, touchant la constitution organique de l'assemblée ^ le paiement des impositions communes , le nombre de voix revendiqué par le tiers , la délibération par tete et non par ordre , mais aucune de ces questions fondamentales ne fut définitivement résolue.

Le lo janvier, le lieutenant-général comte de Garaman , commandant en Provence , et Desgallois de la Tour, premier président du paiiement et intendant du pays, tous les deux commissaires du roi f demandèrent un don gratuit de- 700,000 liv. Après avoir entendu l'asiesoeur Fiscalis, les états votèrent ce don par acclamation , et un courrier extraordinaire en porta la nouvelle à Louis XVI. Dans les séances subséquentes on s'occupa de la belle bibliothèque léguée k la province par le marquis de Méjanes , gentilhomme d'Arles. L'archevêque d'Aix proposa à l'assemblée de bàxe bâtir un édifice pour y placer cette collection , la plus nombreuse et la plus riche peut-être que jamais un simple particulier ait formée à lui seul , et dans des vues aussi patriotiques. Les opinions se partagèrent. Les uns voulaient restituer la bibliothèque aux héritiers du marquis de Méjanes ; les autres étaient d'avis de la garder. Cette dernière opinion prévalut, mais on renvoya à des temps plus &vorables toute dépense sur ce point. Les états de Provence terminèrent leurs séances le jcr février , après avoir discuté divers objets d'intérêt local et d'administration générale.

Pascatis venait de publier uo mémoire oonaacré à la défense des intérêts du tiers-état , dont il était

l'infatigable défenseur. La force de ses raisonnemensy fondés sur Thistoire du pays^ sur les principes d'équité et sur les droits de tous les peuples , détruisait de fond en comble les prétentions du clergé et de la noblesse. Ce ménioirey que la passion n'inspirait point, mais qu'avouaient une saine logique et une haute intelligence, fitla plus grande sensation dans la province. Gassier, avocat de la noblesse, y répondit par un autre mémoire. Ses argumras avaient pour base tout ce que Ton contestait si légitimement, c'est-à-dire, les usurpations des deux ordres privilégiés, le droit féodal et les abus de ce régime.

La lutte continuait entre la cour et le parlement de fiaris , lequel proclamait le principe qu'aiiz seuls états-généreux du royaume appartenait- le

droit de voter l'impôt. Dans ces circonstances , l'archevêque de Toulouse, successeur, de Galonné et princîf>al ministre , concerta avec le garde«des->

sceaux Lamoignon un plan de réformation qui .devait affaiblir le pouvoir judiciaire des parlemens et dépouiller ces grands corps de leur pouvoir politique. Ce plan , conçu dans l'intérêt du despotisme , avait pourtant l'avantage de diminuer les degrés de juridiction, de mettlre les justiciables plus à portée de leurs juges , en restreignant les ressorts et en augmentant le. nombre des triba-

naox. Le parlement de Paris , avant d*étre suspendu , fit une protestation énergique, qui eut beaucoup de retentissement populaire.

Le 5 mai 1788 , le parlement d*Aix fit aussi une protestation par laquelle il déclara tenir d'avance pour nuls et illégaux tous les actes d'enregistrement qui lui seraient imposés par la force. Ses craintes étaient fondées , car le 8 du même mois le marquis de Miraii et le conseiller d'état Pajot de Marcbevalse rendirent au palais pour y faire enregistrer , malgré le renouvellement de la protestation précédente , les divers édits que le roi venait de rendre. Le premier établissait des baliiages et des présidiaux (i) ; le seeond supprimait tous les tribunaux d'exception , tek que les bureaux des finances, les juridictions des greniers à sel et raaitrises des eaux et forets; le troisième abolissait l'usage de la sdiette et de la question préalable , ordonnnait que les crimes seraient définis par les jugemens de condamnation , et que ces décisions , Gommecelles d'acquittement^ recevraient la puUici* téparla voie de l'affiche; le quatrième créait à Paris une Cour PléiUère pour Tenr^istrement des lois et le jugement des magistrats ; le cinquième rédui-

(i) Par cet édit , le ressort du Parlement de Provence fut divisé en deux bailliages, l'un à Aix, l'autre à Digne, pour juger en dernier ressort jusqu'à la somme de 4000 francs. Les sénéchaussées forent comrertles en présidiaux pour juger jusqu'à la tomme de aooo Ihmcs , pareUiemeut en dernier refiovt.

û£ PROVENCE. 3t6

sait à quarante les offices de conseillers an parle* ment ; enfin le sixième mettait indéfiniment cette compagnie en vacances, sans chambre de vacation y jusqu'à ce qu'il en fut autrement ordonné après l'exécution du nouveau système d'administration judiciaire.

L'avocat général de Calissane, prenant h parole, applaudit aux édits relatifs à l'amélioration de la justice criminelle, et s'éleva avec une grande énergie contre ceux qui dépouillaient les parlemens an profit de la cour plénière. U s'attacha à prouiwr que cette mesure était la violation du traité d'union de la Provence à la France, et il ajouta alious c déclarons formdlement empêcher, pour le roi, « pour son intérêt, pour le dû de notre charge et a riiommage que nous devons à la patrie, l'enre- « gistrementde la déclaration dont il s'agit. Nous

requérons que notre opposition soit couchée a sur le registre et dans le procès verbal, et nous « prenons à témoin ce sénat auguste de notre ré- € sistance de fidélité. »

L'enregistrement des édits fut forcé, mais les gens du roi refusèrent d'en ÙLÏre Tenvoi aux séné* chaussées du ressort. Les conseils municipaux , l'université, les diverses classes de citoyens et tous les corps de la province s'associèrent à cette résistance. L'ordre des avocats surtout montra un attachement inviolable aux lois constitutionnelles du pays, et la protestation contre les édits nouveaux

devint onaBîme. Le 4 mai, il j eut à Lambeso une assemblée générale des communautés. Pascalis y

fit un discours sur toutes les aflfoires traitées par les états.daDs leur . dernière session, et s'attacha derechef à prouver que les deux :premiers ordres devaient contribuer à tontes les cfaar^ communes. Le roi avait invité l'intendant Desgaliois de la •Tour à déployer de la fermeté et de la sagesse pour maiiitenir la tranquillité dans l'assemblée. Tous les membres témoignèrent la peine que leur causaient ces expressions et protestèrent de leur dévoûment au monarque. En même tempson rédigea des doléances sur l'atteinte portée à la constitution par les derniers ^its, on réclama la .protection de Monsieur, Comte de Provence, et .on vota des éloges au parlement, à la cour des comptes, à Tassesseur Pascalis, au marquis de Maiidols de la •Palud, premier, procureur, du pays, qui avaient tous soutenu courageusement la cause des lois nationales. . .

Les états avaient décidé qu'une assemblée renforcée des procureurs du pays nés et joints se tiendrait trois fois par an. La première fut convoquée à Aix le a juin 1788, sous la présidanœ de M. de Bausset, évéque de Fréjus. Là Pascalis fit encore briller son généreux patriotisme. Cet illustre avocat, après avoir combattu un système qui enlevait au comté de Provence son caractère d'état fédéré, en détruisant le parlement, dépositaire et

gardien de ses lois, exhorta les opinans à prendre

des mesures de salut public et à conserver une attitude digne de la gravité des circonstances. L'assemblée , éleotrisée par ces nobles paroles, considéra que la nation provençale ne pouvait pas être subalternée à laFrance, et devait conserver le droit de s'imposer elle-même; qne le tribunal vérificateur des actes du roi pour la Provence devait siéger en Provence. En conséquence, elle déclara qu il serait £Eiit opposition à la transcription et à la publication des éditSy notamment deFédit delà cour plénière; enjoignit aux consuls d'Aix, aussitôt après le rétablissement dupariement, de se rendre à la grand'chambre . pour y demander acte de cette opposition, et arrêta de considérer les édits comme nub et non avenus jusqu'à leur enregistrement libre. L'assemblée délibéraen même temps de demander au roi les états-généraux. Elle se sépara le r4 juin, après avoir entendu divers rapports sur les cbeminsi sur quelques digues à construire, sur les ouvrages entrepris à Fréjus , sur la continuation du canal de Boisgelin et sur d'autres travaux publics précédemment ordonnés.

Déjà au cri poussé par la province entière , le gouvernement s'était ému et semblait céder. lo juin, au moment où le comte deCaraman, chargé de proposer des modifications aux édits , allait entrer dans la ville d*Aix , le peuple se porta devant son hôtel et chassa un artihcier qui préparait

des salves de boites. Le commandant fut reçu avec un morne silence, et des tambours s'étantpréaentés

à sa porte pour lui donner V aubade se virent contraints de s'enfuir au milieu des huées. La résolution en était prise ; tous les corps de la province, dominés par la pensée que lantique constitution provençale ne devait subir aucune modification imposée par la ioroey avaient délibéré un refos formel à tout accommodement. L*ordre de la noblesse , le parlement , la cour des comptes , le bureau des finances , le chapitre métropolitain , les consub d'Aix à la téte de six cents citoyens , n'allèrent saluer le commissaire du roi que pour lui demander la conservation intégrale des immu^ nités du pays. Le marquis de Saffi-en-Saint-Tropez, orateur de la noblesse, déclara que jamais la cour plénière n'étendrait son autorité sur la nation provençale y et que ce Toeu était irrévocable. De la Tour, premier président du parlement, et d'Albertas, premier président de la cour des comptes^ parièrent à peu près dans le même sens, mais avec beaucoup moins d'énergie. Les procureurs nés et joints réclamèrent l'exécution des traités passés avec les rois de France. La foule salua tous ces magistrats par de nombreux applandissemens, et le comte de Caraman répondit en protestant de son attachement à la Provence, du déâr qu*il avait de lui être utile et du regret qu'il éprouvait de ne pouvoir concilier avec l'exécution des intentions

DE PEOV£NÇ£. 369

du roi roppcMiition générale qui venait de lui être manifestée.

Getle opposition fot condamnée parun arrêt du ronseil-d^étatf rendu le ao juin, en' présence du

prince.

Cependant Tesprit de résistance et d'innovation frandiissait toutes les limites, et la cour affiriblie

par des échecs multipliés ne pouvait pas lutter contre la force entraînante de Topinion publique. Louis XYI déclara, dains trois arrêts dci cotiseil, que les parlemens étaient autorisés à reprendre leurs fonctions : qu'il renonçait à rétablissement de la Cour plénière, et que les é^ts-généràux seraient convoqués le 5 mai 1789. Peu après, le roi I sur Tavis de Necker qui venait de remplacer au muiistère Tarchevêque de Toulouse, décida que les députés du tiers-état seraient égaux en nombre aux députés des deux premiers ordres réunis.

L'assessorat de Pascalis touchait à sa fin, et les communes provençales sentaient vivement la perte qu'elles allaient faire. On lui cherchait partout un homme digne d'occuper sa place. Le conseil municipal d'Aîx s'assembla le jour fixé pour procéda à la nomination du nouvel assesseur et des nouveaux procut^urs du pays. Jamais élection n'avait été phis difficile et plus importante. Pascalis fixa enfin l'incertitude du conseil; il assura que 1 avocat Romata^Tributiis méritait les suffrages à tous égards et qu'il serait toujours fidèle à la cause du peuple.

Ij'assediblée le nomma à l*tinammité, et le peuple sanctionna ce choix par des cris d'enthousiasme.

On attendait avec impatience l'installation des riOQveaus procureurs du pays. L'idée avantageuse qu'on s'était formée du nouvel assesseur et l'espé* rance de voir renaître un meilleur ordre de choses augmentaient cette impatience. Le jour désiré arriva et la joie se répandit dans la ville d'Aix. Les habitans des lieux circonvoisins s'y rendirent en foule. J^a cérémonie de Tinstallàtion se fit avec ordre et décence ^ au milieu des acclamations les plus flatteuses.

La seconde session des états de Provence approchait , et les communes s'empressaient d'envoyer des députés à leurs vigueries respectives pour y nommer les représentans du tiers. Le a5 janvier 1 789 , les états se réunirent à l'hôtel de ville d'Aix, dans les formes accoutumées. L'archevêque de celte capitale fit encore Touverturede l'assemblée et la présida. On lut la lettre close du roi ^ on prononça les discours d'usage, et avant toute discussion les <léputéâ des communautés et vigueries protestèrent jcontre dénonciation gens des trois états ^ trois ordresj et annoncèrent qu'ils agiraient ainsi à chaque séance , parce qu'ils contestaiept la légalité de l'assemblée» tant par rapport à la supériorité des voix de la noblesse, que par rapport aux vices d'une représentation nationale où les ecclésiastiques du second ordre et les nobles non possédant fief n'a*

yaient pa3.de députés; à q^ioi les autres nieinbres répondirent en soutenant la validité de leurs droits

constitutionnels. Le tiers-état ne se tint pas peut* vaincu, et sUl fit tous ses efforts pouf assurer le triomphe des principes du droit commun j les deux premiers ordres à leur tour ne négligèrent rjen pour se maintenir dans la jouissance de leurs an-» ciens privilèges. Les lettres-patentes de convocation portaient que /c c/er^é , /a noblesse, le tiers-état s^asse^Uraient pour former de concert les états de Provence, Or, disaient les communes y que Ton nous montre maintenant les trois ordres légale* ment assemblés en corps d'état. Le haut clergé » les possédant fief , quelques villes privilégiées' dont la population est infiniment moins considérable que beaucoup d'autres^ doivent-ils, peuvent^ ils r^résent^ individuellement les trois ordres? Quelle est la nature de leur mandat ? Le tiers-état soutenait encore qu'il n'était pas juste d'opiner par - ordre et qu'il fallait recueillir les voix par appel nominal; que les trois ordres devaient con» tribuer aux charges coitimuncs du pays; qu'enfin il était temps que le tiers cessât de payer seul les contributions délibérées néanmoins par les deux premiers ordres.

Çaiiit au milieu de ces débats ardens que-d'Al*' bertas de Jouques fit signifier à l'assemblée ulie protestation en forme contre tout ce qui pourrait s'y i/oter:.de contraire aux prérogatives de la no-

372 HISTOIRE blesse provençale, et de la Fare, premier oon^nl de la ville d*Aiz, parki dans le même sens sur le ton d'un énergumène»Roman->Tributiis ne défendit que faiblement les droits des communes.

Dans la séance du 99 janvier » le tiers renouvela toutes les protestations^ précédentes, et les signifia au président par acte notarié. On lut deux fois les instructions du roi à ses commissaires, et Ton nomma une députation pour aller dénoncer au comte de Cararaan et à Desgallois de la Tour Tacte signiûé au nom des communes. Les deux commis* saires du roi dédarèrent cet acte ir régulier, Ulé^ golf téméraire , attentatoire à l'autorité souve^ raine.

Les haines politiques s'accumulaient sans cesse

dans les cœurs fréraissans, lorsqu'on vit apparaître au sein de l'assemblée un orateur audacieux qui devait faire ta gloire de la tribune nationale et reinuer la monarchie française sur ses vieux fondel^eiis,en fauchant les abus comme des herbes mortes. C'était le comte de Mirabeau, lequel, ainsi que tous les grands hommes qui marquent dans des temps de trouble, est encore un dieu pour les uns et un génie mal&isant pour les autres. Déjà il s'était fait connaître par les désordres de sa jeunesse, par la fougue de son caractère de feu, par ses nombreux écrits, par son immense instruction politique, enfin par ses plaidoiries en revendication de sa femme deyant le parlement d*Aix , où

DE moVENGE. 373 l'illustre Portalis eut Fhonneur de le vaincre. Repoussé par les nobles au sein desquels il était né, froissé de bonne hedre par le ressentiment de son père, par le despotisme du gouvernement et par les décisions des tribunaux, il joignait| à ses sentimên^ de ifengeance contre le pouvoir arbitraire, l'instinct des cœurs justes et des intelligences bien &ites, qui lui disait qu'il fallait à la France un régime meilleur I à k royauté une antre base, au peuple la sanction solennelle de ses droits éternels. Ce géant de Tart oratoire présentait le contraste des passions- les plus généreuses et des goûts les plus efirénés. Tantôt biaàrre et ontré/tantot loatu- ' rel et profond, on voyait souvent en lui les brusques emportemens d'un tribun dominateur, et qodquefois la dignité calme d'un homtuè d'état. Son éloquence privée de bon goût, mais pénétrante, ma^s enfiammée, allait cbercber ses inspi<* rations et ses élans dans la région des orages ce mauvais goût donnait même à ses idées plus d'originalité, de force et de verve. Sa pensée, s'écbappant large de son oenreau^ jaillissait en images pleines de lumière», et sa parole, quand des contradicteurs l'excitaient, vibrait au loin imposante, terrible. La nature^ en formant son âme vigoureuse, lui donna en partage la toute puissance de Tentraînement, et malgré ses nombreux écarts il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a rendu au peuple d'immenses services.

â74 ujU)ïoiaË

Le 3o janvier ; Mirabeau vint prêter son appui aux communes. 11 se demanda, dans son discours, si la nation provençale était représentée. Or, le clergé n^avait point de représentantjes prêtres des paroisses n'ayant pas de député; la noblesse n'était pas .représentée y les nobles non possédant £Lef n'ayant point nommé de mandataires; le tiers-état n'était pas représenté , y ayant dans l'assemblée des offîciers municipaux et non des élus spéciaux, et les agrégations territoriales y figurant sans aucun rapport avec leur importance relative. Mirabeau s'étendit ensuite jur la disproportion énorme entre les voix des deux premiers ordres et celles du troisième. Cherchant un remède à ces maux, il ne le trouvait que dans une assemblée proportionnelle des trois ordres et dans une nouvelle constitution. Mais cette constitution ne devait pas être donnée parle roi, c'était à la nation provençale à se la choisir librement : a Qu'on- ne cite plus, disait- « il, ce testament (i) qui léguait des hommes a comme un héritage. Je ne vois le titre de notre te union à la couronne de France que dans Téleo « tion libre faite par un peuple qui use de ses « droits. » Il conclut en invitant l'élite des gentilshommes provençaux à provoquer dans sa magnanimité une convocation générale des trois ordres du pays, pour atteindre le but désiré.

(i) Le teslauteiit de Charles du Maine, neveu die René, par lecp&el le Comté de Provence fut légné à Louis xi, roi de France.

DE PROVENCE. S75 Les dé|3iUés du tiers-état accueillirent avec enthousiasme le discours de Mirabeau, et la séance fut levée au milieu du tumulte. Le lendemain ^ 3i - janvier, les mêmes députés insistèrent pour la convocation d'une assemblée générale des trois ordres, chargée de réformer la constitution provençale. Les consuls d'Aix, procureurs du pays, opinèi^nt dans le même sens. La discussion s'échauffa ; il y eut des interpellations violantes dans^ toutes les parties delà salle; Tirritation et le désordre furent à leur comble. De Suffren, évéque de Sisteron, remit au président une protesUtion signée par totis les membres du clergé contre Topinion de Mirabeau tendante, disait-elle , à désunir les trois ordres, lorsque des voies de conciliation semblaient ouvertes. La noblesse, par l'organe de Gaillard de Fourrières, fit la même déclaration, et désavoua Mirabeau qu'elle accusa de professer un désir effréné des innovations les plus dangereuses. De la Pare le somma de déposer sur le bureau les titres en vertu desquels il possédait un iief et avait par conséquent le droit d'assister aux états, toutes les terres seigneuriales de la famille appartenant au père qui vivait enqore. Mirabeau déclara se réserver tous ses droits contre le dire du clergé et de la noblesse , et s'inscrivit en feux contre Faccdsanfon de s'opposec aux voies de conciliation. Les députés des communes persistèrent dans toutes leurs protestations précâentes. Parmi ceux qui se dis|in-

376 il]&XOia£ guèrent le plus par leur bàine contre les deux ordres privilégiés et par l'explosion de leurs senti<meos populaires, on cita les deux représentans de la ville deSaint-Remy, Pélissfer père^ médecin , et Durand de Maillane, avocat*

Les états se trouvèrent suspendus à dater de cette séance. Le président de l'assemblée et les commissaires du roi voulurent instruire la cour de tout ce qui se passait et attendre ses ordres, que la gravité des circonstances rendait toujours plus né« cessaires. D'un autre coté , les états-généraux du royaume étaient convoqués à Versailles pour le S mai , et il fallait procéder à l'élection des députés.

Le peuple d*Aix était dans Feifervescence. Il poursuivait de ses huées et dei ses imprécations les membres des deux premiers ordres, et de la Fare, au pouvoir d'un attroupement, fut heureusement délivré par quelques députés du tiers qui volèrent à son secours. La multitude assaillit à coups de pierres le carrosse de l'archevêque, les vitres furent cassées et quelques domestiques blessés. £n vain le parlement fit défense au peuple de s'assembler, à peine contre les contrevenans d'être poursuivis suivant la rigueur des ordonnances ; le peu* pie brava cet arrêt Au conseil municipal, l'ex-a»* • sesseur Pascalis fit une motion tendante à ce que l'assemblée approuvât Topinion du tiers touchant un meilleur mode de représentation dana les états. U opina de nommer quatre commissaires chargés

de féliciter les députés des comrauaes du zèle, de la sagesse et du courage qu'ils avaient déployés pour la défense de la chose publique. Cette motion fut adoptée, et l'on choisit Pascalis, Miolis, Grégoire et Bertalier.

Des excès étaient commis en plusieurs lieux de la province. L^évéque de Sisteron, passant par Blanosque f &illit y être assassiné par une populace furieuse. On l'accusait calomnieusement de s*étre associé avec un nommé Nicolas» négociant à Sisteron , et d'accaparer des grains pour af&mer le pays. Heureusement pour l'évéque, deux jeunes gens percèrent la foule, le couvrirent de leurs corps et protégèrent sa fuite. Isautieret Nict^s, consuls de la vîUe^ se présentèrent aussi décorés de leurs chaperons, et l'évéque arriva à son château de Lors, blessé k la téte et au bras. Dès qu'on apprit à Âix ce triste événement , la Fare se rendit à Ma-nosque pour y recueillir tous les renseignemens nécessaires. A peine fut-il de retour à Aix qu'une commission du parlement , escortée par un déta* chement de quatre cents hommes des régimens de Lyonnais et de Vexin^alla y instruire la procédure.. £Ue entendit un assez grand nombre de témoins et lança des décrets contre plusieurs accusés (i).

A Aups f le marquis de Montferrat ne savait pas

(x) Les événemens polttiqmKpii furtinmtf^oppotèreiit à ce qae cette affure eût une suite.

supporter patietument les outrages dout -ou abreuvait les ordres privilégiés. Le peuple de cette petite ville, instruit de ses propos imprudens et de ses folies menaces, se porta en fouie à ^maison.

Montferrat s'y barricada le mieux qu'il put, bien résolu de se défendre. Comme les assaillans s'efforçaient de briser la porte , le marquis , armé d'un fusil, se présenta soudain à l'une des fenêtres , fit feu et blessa deux ou trois personnes. Alors Je peuple en fureur se disposa à forcer la maison et Montferrat voulut s'échapper par une porte de derrière. Mais on Taperçut, on courut sur lui, on l'atteignit, on le massacra^ on remplit sa bouche de boue que l'on bourra avec un bâton, et l'on traîna son corps dans les rues. Le parlement ordonna de suite de saisir les coupables et de les conduire sous bonne escorte dans les prisons d'Aix. Deux des principaux assassins y furent ame^ nés et les autres prirent la fuite (i).

Mirabeau , qui avait trouvé un refuge auprès du tiers-état, en était devenu l'idole, et quand les magistrats déconcertés baissaient la tète sous l'orage, lui seul, sans caractère officiel et sans fonctions politiques, réussissait à calmer le courroux des flots populaires, jouant ainsi entre les auto-

(i) Les circonstances foreèrent aassi le parlement à différer le jugement, et les assassins furent du nookbire dct pnMMIllien <{ue les Marseillais allèrent délivrer trois «os après.

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rités et la multitude ce rôle de modérateur qui

accroissait son influence et servait si bien ses desseins. 11 s'empressa de répondre aux attaques des privilégiés dans les dernières séances des états. Voici un fragment remarquable d'un discours qu'il adressa à la nation provençale :

« Généreux amis de la paix , j'interpelle ici yo- « tre honneur^ et je vous somme de déclarer tt quelles expressions de mon discours ont attenté « au respect dû à l'autorité royale ou aux droits «t dé la nation. . . . Nobles Provençaux, l'Europe « est attentive : pesez votre réponse. Hommes de « Dieu 9 prenez garde; Dieu vous écoute. »

« Que si vous gardez le sUence , si vous vous a renfermez dans les vagues déclamations que vous .« avez lancées contre moi, souffrez que j'ajoute « un mot,

« Dans tous les pays , dans tous les âges , les » aristocrates ont implacablement poursuivi les « amis du peuple; et si, par je ne sais quelle com- « binaison de la fortune, il s'en est élevé quel- « qu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils K ont frappé y avides qu'ils étaient d'inspirer* la « terreur par le choix dé la victime. Ainsi périt le a dernier des Gracques par la main des patriciens; « mais, atteint du coup mortel, il lança delapoua- «c sière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, u et de cette poussière naquit Marins : Marins, « moins grand pour avoir exterminé les Cimbires

ff que pour avoir abattu dans Rome rartstocratie

a de la noblesse.

« Mais vous, communes , écoutez celui qui fc porte vos applaudissemens dans son coeur sans « en être séduit. L'homme n'est fort que par Tu- (c nion i il n'est lieureux que par la paix. Soyez « fermes, et non pas opiniâtre; conragetises , et <r non pas tumultueuses; libres, mais non pas ina indisciplinées; sensibles, mais non pas enthoii- «- siastes. Nie vons arrêtez qu'aux difficultés imff portantes, et soyez alors inflexibles : mais dé- « daignez les contentions de l'amour-propre , et « ne mettez jamais en balance l'homme et la « patrie.

« Pour moi qui, dans ma carrière publique, «c n'ai jamais craint que d'avoir des torts , mais « qui f enveloppé de ma conscience £t armé de « mes principes, braverais l'univers; soit que mes « travaux et ma voix vous soutiennent dans Tas- « semblée nationale, soit que mes vœux seuls «r VOUS y accompagnent; de vaines clameurs, des « protestations injurieuses, des menaces ardentes, « toutes les convulsions en un mot des^ préjugés « expirans ^ ne m'én imposeront pas. Eh ! coma ment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course « civique celui qui le premier d'entre les français « a professé hautement ses opinions sur les af^ « faires nationales , dans un temps où les circons- « tances étaient bien moins urgentes et la tâche

« biep plus périlleuse ? J^on , les outrages ne « lasseront pas ma constance. J'ai été , je suis , je « serai jusqu'au tombeau Thomme de la constia tution. Malheur aux ordres privilégiés , si c'est « là plutôt être rhomme du peupla , car les pri- « viléges finiront, mais le peuple est étemel. »

Cette harangue merveilleuse , la plus passionnée et la pluf . saisissante qu'il soit donné à la langue humaine de produire, fut lue et admirée dans la France entière. L'enthousiasme pour le grand ora» teur n'eut plus de bornes. £t cependant l'ombre menaçante du sanguinaire Marius, évoquée contre de nouveaux patriciens , n'annonçait-elle pas d'horribles jours de vengeance et de proscription? N'aurait^^elle pas dû inspirer de pénibles^ pensées à tous ces démocrates qui se livraient encore aux rêves de la bienveillance?

- Bientôt toute la ï!rance fut en mouvement. Il s'agissait de procéder à l'élection des députés aux états-géaéraux. La plupart des écrits publiés à cette époque portaient le cai^et de l'indépendance, de la vigueur et de l'audace. On en remarqua deux qui servirent de ralliement aux défenseurs de la cause populaire. L'un était l'essaisur les prmU^s^ et l'autre avait pour titre : qu*est ce que le tiers* état ? un provençal, le célèbre abbé Sieyes (i), en était l'auteur.

(x) L'abbé Sieyes était »é à Frcjus, le 3 mai 1748.

382 HisTomt:

Mirabeslu venait de partir pour P&ris, mais soit

séjour n'y fut pas long. Ses agens lui écrivirent de se rendre le plus tôt possible en Provence ^ où sa présence était nécessaire , et il céda fiacileinent à leurs vœux. Le conseil municipal de Lambesc, suivi des habitans notables , alla le recevoir et le Complimenter à rentrée de la yille, au bruit des boites et au son des docbes. « Je vois, dit alors « Mirabeau, comment les citoyens sont devenus « esclaves. La tyrannie s*est entée sur la reoontt naissance. Le peuple voulait défier sa voiture et la traîner; mais Mirabeau s'y opposa, disant que les bomnies n'étaient pas faits pour porter un de leurs semblables. Arrivé à Saint-Cannat, il y trouva la même affluence et les mêmes transports. La ville d'Aix lui fit une réception solennelle, et jamais on ne vit une allégresse plus vive, un enthousiasme plus • éclatant. Sa présénce au tbéâtre fut saluée par des applaudissemens prolongés. De retour chez lui^ on brûla un feu de joie devant sa porte 9 et la moitié de la ville fut illuminée.

Ce fut dans ces circonstances que les trois or* dres s'assemblèrent séparément pour la nomina* tion des députés aux états-généraux , le tiers-état par communes, le clergé par diocèses et dans les cités épiscopales , la noblesse dans les villes principales des sénéchaussées. Ces assemblées primai* res, d'après le plan de Necker et des notables, nommèrent respectivement des électeurs , lesquels

DE PROY£NC£. 383

se rendirent aux villes respectives de leurs sénéchaussées et y formèrent les assemblées électorales qui se tinrent à Âix, Toulon , Draguignan, Forçaiquier 9 Ârles et Marseille.

L'assemblée électorale de la sénéchaussée d*Aix nomma. l'archevêque de Cussé de Boisgelin, et Cousin f curé de Gucuron, pour le clergé ^ d*André , conseiller au parlement, et de (Papiers , pour la noblesse. Ce dernier ne fut élu qu'après le refus de d'Albectas , premier pré^dent de la cour des comptes. Pour le tiers-état , le comte de Mirabeau, Audier-Massillon , lieutenant-général en la sénéchaussée , les avocats Bouche et Pochet. Dans la soirée du même jouri une foule immense pareou^ rut la ville avec des torches en l'honneur de Mirabeau , et le proclama député au milieu des applaudissemens et des cris de joie.

La sénéchaussée de Toulon nomma Rigouard, curé de SoUiés-Farlède , et Montjallard , curé de Barjolsy pour le dei^é; le marquis deLapoype- Vertrieuz , chef d'escadre , et de Vialis , maréchalde-camp, pour la noblesse; Meiffren , consul de Toulon; Fer^ud , consul de Brignoles; Jaume , propriétaire à HjèreSi et l'avocat Ricard de Séalt, pour le tiers-état.

La sénéchaussée de Draguignau élut Mougins de Roquefort, curé de grasse, pour le clergé; le comte de Lassigny de Juigné , et le vicomte Broves de Bafili^, pour la noblesse; Lombard de Ta-

radeau , Mougi'iis -de Roquefort, maire de Grasse f

et l'avocat Verdolin, pour le tiers-état.

La sén^hi^ussée de Forcalquier choisit Gassendi, curé de Barras, et RoUand, curé du Caire, pour le clergé; de Burle, lieutenant-général en la sénéchaussée de Sisteron , et d'Aymard, pour la noblesse ; Latit , maire de Sisteron / les avocatfs ' Bouche , Mévolhon et Sollifers de Saignan.

La sénéchaussée d'Arles nomma Dulau, arche* véque de cette ville , et le conseiller d'état Royer, abbé delà Noe, clans le diocèse d'Evrenx, pour le clergé.; le marquis de Guilhelm de Ciermont-LodèicQ et lé marquis de Fonchateau , pour la no* blesse ; Bonloavard , négociant; Durand dè Maillane, avocat, et Pélissier père,- médecin^ pour Je tiers-état.

Les électeurs de la sénéchaussée de Marseillé avaient principalement jeté les yeux sur le comte de Mirabeau, désigné à leurs sufirages par toutes les classes d'une population' ardente , ennemie des distinctions nobiliaires, amoureuse des nouveautés politiques , passionnée ponr Tégalité , pleine des soiiTenirs de son . indépendance républicaine. ' Parmi ceux qui s'agitèrent le plus en faveur de cette illustre candidature on cita Martin ûls d'André, Lieutaiid, Thulis, Ghompré, Sav6amin, Tavocat BremondJulien, et l'abbé de Bausset, chanoine de Saint- Victor. Les électeurs voulaient aussi donner leurs voix à l'abbé Raynal , très^connu k

]>E PROTENCE. ^5

Marseille où il avait vécu paisible après avoir été proscrit par le pariement de Paris ^ qui avait con-

damné son histoire philosophique du commerce des Européens dans les deux Indes. On répandit dans le public un écrit à la louange de cet écrivain. Mais Raynal, sentant le besoin du repos que la vieillesse commande , et croyant d'ailleurs n'avoir plus rien à &ire pour sa renommée , refusa l'honneur de représenter Marseille aux états-généraux. Les députés nommés furent de Villeneuye- Bargemonty comte de Saint-Victor^ et Davin» chanoine de Saint-Martin , pour le clergé ; de Cipiéres etdeSinéty, chevaliers de Saint- Louis, pour la noblesse; Mirabeau, Lejean, Eoussier, liquier et Labbaty pour le tiers-état. Ces quatre derniers étaient négocians.

Pendant que les trois ordres procédaient à ces élections dans toutes les sénéchaussées de la Pro* vence, la noblesse possédant fief, se séparant des nobles sans terre seigneuriale , tint à Aix une assemblée qui nomma députés aux états*-généraux le duc de Bourbon, de Sabran , de Sade d'Eygiiiè^ res, de Mazenod, de Forbin-Janson, d'Arlatan de Lauris, d'Arbaud de Jouqnes, de Grimaldy, de Gagnes. Ces seigneurs étaient élus conformément au mode adopté en Provence pour la nomination des députés aux anciens états-généraux, mais ils rétaiôit contrairement au dernier édit de convocation, d'après lequel les élections devaient se faire

par sénéchaussées , sans distinction de nobks possédant fief et de nobles n'en possédant pas. Ânssi les choix faits directement par l'assemblée dont je viens de parier furent considérés comme nuls.

Les électears avaient présenté à lear collège au nom de lenr vîHe , bourg ou village , leurs plaintes ou leurs demandes aux états-géoéraux. Ces cahiers de doléance, rédigés par des commissaires nommés dans le seinde chaque assemblée électorale, furent remis aux députés. TjC tiers-état avait partout délibéré que ses représentans aux états-généraux opineraient par téte et non par ordre ; que toutes les charges publiques et communes du pays seraient supportées d'une manière égale et proportionnée aux Êicultés de chacun. Le bas dergé , non possesseur de bénéfices , exprima la même opinion , mais le haut clergé fut d'un avis contraire. Les nobles non seigneurs prodamèrent la maxime de l'égalité de Timpèt. Quant aux possesseurs de hefs , un seul , d'Albertas-Jouques , marquis de Gréoulx , déclara qu'il avait l'intention de contribuer aux charges publiques sur ses biens nobles.

Mirabeau 9 nommé deux fois^ avait à faire une option. Pressé par les commissaires de l'assemblée électorale du tiers-état de Marseille de donner la préférence à cette ville , il leur écrivit une lettre pour leur dire que des raisons politiques le forçaient à opter pour Aix.

DE PROVENCE. 387 Bientôt il ▼ouîfit te tnoiitr«r aux Marseillais , et l'accueil qu'il en reçut fut uo triomphe plein d'endiaDtenient Non, jamais aucnii antre mortel ne reçut des hommages plus yrais , pins pnrs et plus magnifiques. Non , jamais féte nationale n'excita dans les cœars des sympathies plus nohles, ne brilla de plus de prestiges. Non, jamais les sentimens d'amour , de reconnaissance et d'admiration qui peuvent déborder du cœur humain ne firent une explosion jdns vive et pins retentissante. Tout dans la ville palpite d'émotion. Des applaudissemenSy des cris de joie, des hymnes patriotiques happent les airs, et Mirabeau s'a^noe au milieu d'un peuple idolâtre qui le salue comme son héros, le bénit comme son défenseur , le vénère comme le génie de l'éloquence et comme l'apôtre de la liberté. Les compagnies de quartier lui rendent les honneurs militaires ; des rameaux de laurier , des couronnes de fleurs pkuvent sur son carrosse, et les femmes, dans l'ivresse de l'enthousiasme et de la sensibilité, lui présentent leurs enfans, ces enians qui, grâce à ses efforts, sont aujoiu^'hui des citoyens ennoblis par Tindépendance. Mirabeau passa plusieurs jours à Marseille. Les fêtes succédèrent aux fêtes ; on hrùla des feux de joie devant sa porte et l'on y établit des danses qui ne cessaient pas. On ne pouvaitse rassasier de le voir. Deux fois on le couronna au théâtre, puis on l'accompagna chez lui à Tédat de quatre-vingts

flambeaux et au son des iAnfares. Un homme qui reçoit de pareils honneurs semble n'avoir plus rien à demander ici-bas. Le cœur s affaisse sous le poids de tant d'émotions; la source des jouissances est épuisée, et il ne reste plus qu'à mourir.

Cinq cents jeunes gens des plus distingués de Marseille, tous à cheval, précédèrent Mirabeau à sa sortie de cette ville, et un grand nombre de voitures le suivirent. Le cortège prit la route d'Aix. Des jeunes hommes de cette capitale, aussi à cheval , vinrent jusqu'à mi-chemin à la rencontre des Marseillais, et tous ensemble fraternisèrent. Us entrèrent le soir à Aix , au bruit des boîtes et de la musique; chacun d'eux portait une torche enflammée. Mirabeau , du haut de son balcon , harangua la foule ivre de joie. Toute la Duit se passa dans des réjouissances, et des sérénades furent données aux partisans de la cause populaire. Le lendemain au matin la jeunesse d'Aix offrit un repas à celle de Marseille, qui retourna chez elle après des félicitations réciproques.

Les doctrines démocratiques fesaient des progrès rapides, la fermentation croissait sans cesse , et la haute influence de Mirabeau lui-même allait se trouver trop faible pour arrêter le déchaînement de tant de passions enflammées. Le a3 mars 1789, une violente émeute éclate à MarseiUe. Des jeunes gens et des ouvriers, demandant une diminution sur le prix du pain, de la viande et sur les

droits d'entrée , vinrent présenter leurs griefs aux échevios, et la multitude appuya les pétitionnaires en cassant les vitres de THotel de Ville. Comme les écbevins hésitaient à accorder cette diminotioo, la populace en fureur pilla la maison d'un nommé Kebufelqui avait, ditH>D, fait fortune dans la ferme des boncheries. Deux capitaines de quartier,, s'étantmisà la téte d'une troupe de jeunes gens spontanément armés pour le maintien du bon ordre, dispersèrent les perturbateurs. D'autres jeunes gens, animés de sentimens aussi honorables, se joignirent à cette troupe pour l'aider à contenir des malÊiiteurs étrangers qui menaçaient du pillage les magasins du quartier de Rive-Neuve, et tous ces jeunes gens, improvisés en garde citoyenne, parvinrent pour le moment à assurer la tranquil* lité dé la ville.

Le même jour, îi3 mars, Toulon fut le théâtre d'une émeute plus redoutable. Quelques agitateurs appartenant k)sL classe aisée, dirigèrent le mouvement populaire contre plusieurs magistrats. Lantier de Yillebianche , premier consul, etBaudin, archiviste-orateur de la ville et procureur du roi près le tribunal de police, furent les premiers en butte aux fureurs d'une populace ameutée qui demandait leur téte. On brisa les portes de l'Hôtel de yUle. Lantier et Baudin , découverts et saisis dans un arrière-cabinet, soufSrirent les plus cruels outrages. Ils ne durent leur salut qu'à quelques

390 UISTOIAË citoyens qui expofèrent leurs jours pour les sauver et réussirent à les laire évader par les toits. Lapopulaceallaseroer sur les maisons de ces deux fonctionnaires et sur celle de Mourohou , prédécesseur de Baudin, dans les fonctions d'archiviste. La maison de Baudin située sur la place du champ de bataiUe, soofirit le plus, car on la dévasta de fond en comble. Madame Baudin , qui se trouvait chez elle au moment de cet assaut, s'enfuit portant dans ses bras le plus jetme de ses enfims et suivie des six autres. Des scélérats l'assaillirent à coups de pierre et de bâton ; ils n'épargnèrent pas ses en&nsy et œkii qu'elle portait moamt des ses blessures.

lies £Eictieux se dirigèrent ensuite sur 1 e véché , et n'ayant pu parvenir jusqu'au prilat , ils s'emparèrent de sa voiture et la précipitèrent dans la mer. Le lendemain , ils se portèrent aux barrières , et le droit communal dit du piquet fut aboli de vive forœ. La garnison , composée de deux rëgimens et commandée par le général de Coincy , était sous les armjBs ; mais elle resta tranquille spectatrice de ces ttioès.

Le mouvement s'étendit à Aiz. Le a5 du ménae mois de mars, delaFare, premier consul, lut aperça sur la porte de THotel de Ville par une troupe de femmes et de crocheteurs , qui s'approchèrent de lui en le huant. Ensuite on lui demanda à grands cris la diminution du prix du pain et de la

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DE PROVENCE. m

viande , ainsi que la suppression du piquet. Plusieurs citoyens , voyant le danger qu'il courait , le prièrent de rentrer dans l'Hotel de Ville , et le consul Gottonguet son collègue^ lui fit les méines instances. Mais de la Fare crut qu*il ne devait pas fléchir. Une femme lui ayant réitéré la demande de la diminution de la viande et du pain, de la Fare répondit, dit-on, qu'elle n'était fiiite que pour manger la fiente de ses chevaux. A ces propos, les clameurs redoublèrent , une grêle de pierres fondit sur de la Fare et les soldats du poste qui étaient venus former un rempart devant lui. De la Fare se vit alors obligé de rentrer dans l'Hôtel de Ville , dont on fern^a la grand'porte , et un soldat du régiment de Lyonnais fut grièvement blessé au front.

La populace rugissante demandait la tète du premier consul, qui voulait se décorer de son chaperon pour se présenter à elle et lui parler $ mais on Feu empêcha sagement, parce que sa présence n'aurait iait qu'augmenter la rage des séditieux.

Le procureur Gabriel , bravant tous les daugers , parut à l'une des fenêtres de THotel de Ville et harangua cette populace, mais il ne gagna rien ; alors de la Fare , de l'avis de Perrin et de quelques autres citQyens enfermés avec lui , rédigea une ordonnance qui diminuait le prix du pain et delà viande. Gabriel , Perrin, Faure etDubourg, s étant chargés de l'annoncer au peuple , monté-

rent aa haut de Thorloge , au moment où la troupe

de ligne arrivait pour défendre THètel de Ville. On lança des pierres sur le premier rang; la troupe fit bonne contenance , et à son premier monye> ment la populace se dispersa. Le bruit ayant couru que le comte de Caraman avait donné à Ja troupe de ligne Tordre de ne jamais faire feu sur le peuple , quoiqu'il arrivât , la foule se rallia et revint sur la place.

Gabriel, Perrin , Faure et Dubourg lui jetèrent dans un mouchoir l'ordonnance du premier consul; mais au lieu de se calmer, elle leur lança des pierres qoi les obligèrent de se retirer.

De la Fare s'évada furtivement par une fenêtre donnant sur le derrière deTHotel de Ville. La populaœlibre de tout frein, fondit sur les greniers publics et mit les grains au pillage. On voulut aussi piller les magasins de deux négocians , Lion et Turcas. Les voisins s'opposèrent à cet acte de violence , et Turcas fut blessé à la cuisse d'un coup de couteau.

Des désordres affligèrent aussi Brignoles , Hyères, le Puget, le Luc, Nans, Saint-Nazaire et quelques autres communes.

Le parlement d*Aix nomma des commissaires pour instruire les procédures relatives à tous ces troubles. En même temps , il délibéra d'adresser unedéputation nombreuse au roi pour lui exposer les malheurs du pays, et le supplier de prendre des mesures qui pussent en arrêter le cours. Les dé-

DË PAOVËNCE. 393

putéft nommés forent le premier président Desgallois de la Tour, les conseillers de Ballon , de Lubières , d'£sparron , et TaTOcat-général de Calissane, auzqueb devaient se réunir les présidens de Peynier et de la Tour-d 'Aiguës, les conseillers de Faucon y de Ramatuelles , de la Baume , et le procureur-général de 4 Jastillon , qui se trouvaient déjà à Paris. De la Tour refusa la mission qui lui était con£ée, disant que sa place, dans des temps de crise , était à la téte de sa compagnie. Le président de Jouques fut alors désigné pour le remplacer.

Pendant que ces députés se rendaient à la cour, k parlement essaya de ramener la paix dans la province , en tendant fraternellement la main à tous les états et proposant un pacte d'alliance entre tous les bons citoyens. « De vieilles divisions , « dit-il , des rivalités injustes , des prétentions dé- « sordonnéeS| ont miné la concorde et préparé «t les maux qui fondent sur la patrie. Pour en ar- « réter le cours ^ pour opposer des digues à Peste prit de désordre, il faut que tous les états s'u- «c nissent et s'aiment; il iamt qu'ils se confondent er et s'associent pour repousser les perturbateurs, a et que le noble , le bourgeois , l'artisan , ne se a considèrent désormais que comme des frères. » Cette délibération ayant été portée par le greffier aux procureurs du pays, pour qu'ils la notifiassent aux différens ordres de la province, les consuls d'Aix vinrent en remercier la compagnie , et lui

demander, pour gage de ces sentimeiis d'union ,

un acte de clémence en faimr de ceux qui s'étaient rendus coupables du pillage des greniers. Le parlemaity cédant à cette prière , fit publier une amnistie et alla aux pieds des autels remercier l'être

suprême.

Mais à pâne qudques jours s'écooleDt, et Tespéranoe des amis de la pais, s'éiranoait bien tristement. La discorde rugit encore ; des attroupemens séditieux se forment à Air; Marseille fermente sans cesse; partout les autorités méconnues gémissent de leur impuissance. Le parlement s'alarme de nouveau; il dépêche un courrier au roi pour lui peindre la situation afflijgeante du pays. Louis XVI ordonne de réunir en provence quelques forces militaires et en même temps (i) il écrit à Desgailois de la Toar une lettre pleine de bienveillance , pour lui exprimer la peine que les troubles font à son cœur. Prince infortuné 1 monarque digne d'un meilleur destin 1 les événemens auraient dominé un caractère moins £ûble que le sien , et Ton n'assistait alors qu'au commencement du drame terrible.

(i) Le 19 avril 1789.

m I>ROV£NCË.

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