‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 8 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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réduit; au silence; les lunettes 52 et 53 tombaient successivement au pouvoir de Tennemi qui battait enfin en brèche le mur même de la place. Le 27 septembre, le directeur des fortifications et le chef du génie vinrent aviser le G** Uhrich qu'une brèche était praticable, et qu'on était à la merci de l'ennemi qui pouvait donner Tassant le soir même (1). Le conseil de défense se réunit. Il reconnut qu'avec la concentration de feux dont l'ennemi disposait pour commander la brèche, il était impossible de repousser l'assaut. On se décida donc à hisser le drapeau blanc et à capituler, pour éviter à la ville déjà si éprouvée les horreurs d'une prise d'assaut (2). Au moment où on cessait la résistance. Tassant n'était point aussi imminent qu'on le craignait, l'accès de la brèche était encore interdit par les fossés (3) pleins d'eau; on n'avançait du reste que de quelques heures, une reddition devenue fatale. Les conditions accordées à la garnison furent celles de la capitulation de Sedan. L'ennemi trouvait dans l'arsenal 1,200 canons et 200,000 fusils (4) ; ses pertes s'étaient élevées pendant le siège à 900 hommes ; celles de la garnison à 2,900. 340 individus des deux sexes appartenant à la population civile (5) avaient été tués par les projectiles ennemis ou devaient succomber à leurs blessures ; plus de six cents maisons étaient détruites ou

(1) G>i Ulirieh, Documents relatifs au siégCf p. 132.

(2) Idem, ibid., p. 134.

(8) Guerre franco-allemande , 2* parUe, p. 140.

(4)/6tU, p. 136.

(5) Jacques Flach, Strasbourg après le bombardement^ p. 4«

entièrement inhabitables, et25, 000 personnes (1)*, tombées dans le besoin, allaient participer aux dons des comités de secours organisés dans le monde entier pour alléger les souffrances des Strasbourgeois. [Les ruines de Strasbourg devinrent un but d'excursions, et la joie du triomphe manifestée par les touristes allemands, fut un surcroît d'humiliation infligé à la population vaincue (2).

Les Allemands s'étaient abstenus d'employer contre Metz l'attaque de vive force qui les rendait maîtres de Strasbourg, ils s'étaient bornés à un blocus rigoureux, pour obtenir par la famine la reddition de l'armée du Rhin. Le 4 septembre, on apprenait à Metz, à la suite d'un échange de blessés, la bataille de Sedan, la capitulation de l'armée de Châlons et la captivité de l'Empereur (3). Le 10, le M'* Bazaine était informé, par un officier échangé, de la révolution du 4 septembre, de la proclamation de la république et de la composition du gouvernement de la Défense nationale. Le lendemain ces nouvelles étaient confirmées, sans (ju'il pût subsister aucun doute, par de nouveaux renseignements des avant-postes. Le 12 septembre, le M*' Bazaine réunit les commandants de corps d'armée et les généraux de division, il leur communiqua les nouvelles reçues, et, enfin le 16, par un ordre du jour, il portait à la connaissance de l'armée la catastrophe de Sedan, la révolution de Paris,

(1) Jacques Fiacli. Strasbourg après le bombardement, p. 3 et 5.

(2) Schnéegans, La guerre en Alsace y Strasbourg, p. 165.

(3) Procès Bazaine, Déposition du commandant Samuel.

donnait les noms des membres du nouveau gouvernement et terminait en disant :

« Généraux, officiers et soldats de Tarmée du « Rhin,

« Nos obligations militaires envers la patrie en dan- (( ger restent les mêmes. Continuons donc à la servir « avec dévouement et la même énergie, en défendant « son territoire contre l'étranger et Tordre social con- « tre les mauvaises passions. Je suis convaincu que « votre moral, ainsi que vous en avez déjà donné « tant de preuves, restera à la hauteur de toutes les « circonstances et que vous ajouterez de nouveaux ti- « très à la reconnaissance et à l'admiration de la « France. » Quoique au premier abord le M** Bazaine eût paru reconnaître le gouvernement républicain, après réflexion il devait le négliger complètement, pour témoigner au contraire de son attachement persistant à l'empire.

La catastrophe de Sedan avait singulièrement aggravé la situation de l'armée bloquée dans Metz. Le !!•' Bazaine ne pouvait plus espérer l'appui de l'armée de secours qu'il attendait lorsqu'il avait livré la bataille de Noise ville. A la tâche déjà si ardue de forcer le cercle d'investissement, devait maintenant s'ajouter pour lui celle de traverser, sans point d'appui, le pays occupé par l'ennemi pour regagner le territoire français libre. Le strict devoir militaire obligeait cependant le maréchal d'essayer coûte que coûte de briser le cercle ennemi, car son armée contenait les cadres, et les vieilles troupes, qui étaient indispensables

à la France pour organiser ses nouvelles levées. S'il y avait peu de chances de ramener l'armée entière, on pouvait peut-être espérer, en multipliant les tentatives, de faire passer des fractions de corps et des groupes d'officiers. Echouât-on dans toutes les tentatives, on aurait fait son devoir et le jour où, vaincu par la famine, on serait contraint de se rendre, on succomberait sans déshonneur. Il y a, il est vrai, une autre conduite à tenir, au cas où Ton délaisserait la défense militaire pour se placer sur le terrain politique. Précisément parce que la France a perdu toutes ses forces organisées et son gouvernement régulier, on peut supposer que l'armée de Metss, si elle était à même d'intervenir à l'intérieur, aurait la puissance de régler souverainement les affaires du pays. Si le M*^Bazaine, du consentement de l'ennemi, parvient à sortir de Metz, il peut croire qu'il demeurerait en France l'arbitre suprême des événements. Il faudrait cependant tenir compte du gouvernement de la Défense nationale. Mais, bloqués dans Metz , sans nouvelles du dehors, jugeant uniquement ce gouvernement d'après leur intuition, le M*^ Bazaine et ses lieutenants ne le considèrent que comme une apparition insurrectionnelle et éphémère ; ils le supposent incapable d'assurer l'ordre, de diriger la défense du pays et d'offrir assez de garanties pour que l'ennemi veuille traiter avec lui.

Le rôle politique qui s'offrait au commandant de Tarméede Metz, était tellement indiqué, qu'au moment même où le M'^ Bazaine se livrait aux réflexions

qui le porteat à s'aboucher avec rennemi, celui-ci lui faisait spoatanément des invites. Le 11 septembre, paraissait dans l'Indépendant Bernois^ un communiqué qui établissait pour le public la position prise par TÂllemagne à l'égard de la France et se terminait ainsi : « Les gouvernements allemands dont le but n'est pas (( la guerre, ne refuseraient pas de conclure la paix « avec la France si elle était sérieusement demandée par le pays. Les gouvernemen ts allemands pourraient a entreren négociation avec l'empereur Napoléon, dont « le gouvernement est jus(^u'à ce moment reconnu, ou « avec la régence instituée par lui. Ils pourraient <: également traiter avec le M*^ Bazaine qui tient son (( commandement de l'Empereur. Mais il est impossi- « ble de comprendre de quel droit les gouvernements « allemands, pourraient négocier avec un pouvoir (le « gouvernement de la Défense nationale), qui ne re- « présente, jusqu'à présent, qu'une partie de l'ancien « Corps législatif. » Le 16 septembre^ le M'^ Bazaine se laissait aller à une première démarche contraire à ses strictes obligations militaires. En violation des règlements qui interdisent à un commandant assiégé de nouer des communications avec l'ennemi, le maréchal écrivait au prince Frédéric-Charles pour lui demander des renseignements sur les événements accomplis en France. Le prince lui répondait le soir môme et lui envoyait un extrait de journal. Il lui faisait connaître la captivité de l'Empereur, la retraite de l'Impératrice en Angleterre, la formation d'un gouvernement irrégdlier à l'Hôtel de ville, disant

que ce gouvernement n'était même pas reconnu partout en France, enfin Tarrivée des armées allemandes sous les murs de Paris. Il terminait sa lettre par ces mots ; c .Du reste, Votre Excellence me trouvera [ «prêt et autorisé à lui faire toutes les communi- « calions qu'elle désirera. » Le gouvernement prussien, par Tintermédiaire du prince Frédéric-Charles, allait donc au-devant des désirs du maréchal, et, à partir de ce jour, l'échange de lettres va continuer. Les déclarations de V Indépendant Rémois, les nouvelles envoyées par le prince Frédéric-Charles étaient du reste de nature à persuader que le gouvernement improvisé à Paris, n'était doué d'aucune consistance et aussi désormais, soit dans ses communications avec les Allemands au dehors, soit dans ses agissements à Tintérieur de Metz, le M** Bazaine ne tiendra- t-il aucun compte de son existence. Le maréchal était maintenant prêt pour des rapports plus intimes avec l'ennemi : il avait écrit au prince Frédéric- Charles (1), pour obtenir l'envoi de son aide de camp le colonel Boy er au quartier général du roi Guillaume ; il avait la réponse du prince qui consentait au départ de l'aide de camp (2), lorsque, le 23 septembre, un négociateur inattendu arrivait à Metz.

Le sieur Régnier, lors de la déclaration de guerre, habitait le département de Seine-et-Marne avec sa famille. L'invasion lui avait fait chercher refuge en

(1) Quel est votre nom N.ouM,,p.â^,

(2) Rapport du G*i de Hivière, p. 213.

Angleterre (I). Il avait, de son initiative propre, formé le projet de restaurer Tempire et de conclure la paix par l'entremise de Tlmpératrice. Il avait açlressé à Hastings plusieurs mémoires à llmpératrice, il s'était ensuite présenté chez elle; mais, malgré tous ses efforts, il n'avait point été reçu. Ainsi éconduit, il avait manifesté l'intention d'aller trouver TEmpereur à Wilhelmshœhe et il avait enfin obtenu que le Prince impérial signât son nom au dos de deux vues photographiques qu'il lui avait fait remettre ; au bas d'une troisième le prince écrivait pour son perd : « Mon cher papa, je vous envoie ces vues d'Hastings ; « j'espère qu'elles vous plairont. Louis Napoléon (2). » Muni de ces photographies, Régnier allait demander à M. de Bismarck l'autorisation de se rendre à Wilhelmshœhe; il arrivait à Ferrières le jour même où M. Jules Favre s'y trouvait. Régnier était absolument inconnu, il n'avait pour s'accréditer que les photographies signées par le Prince impérial, mais M. de Bismarck dut penser que, pour des ouvertures d'une nature particulièrement délicate, on n'avait pas voulu se compromettre à Hastings par la remise de lettres de créance en règle. Le ton d'importance que se donnait Régnier, la vue des photographies paraissent donc avoir suffi pour faire croire à M. de Bismarck qu'il a réellement devant lui un envoyé de l'Impératrice ou de ses conseillers. M. de Bismarck accueille Régnier, il cause avec lui, mais ses plans d'une restauration de

(1) Quei est votre nom N, ou M,, p. 6.

(2) loid.y p. 16.

l'empire sont vagues et peu pratiques. Après échange de vues, les deux interlocuteurs tombent d'accord que le M'* Bazaine et son armée constituent la seule force, sur laquelle Tlmpératrice puisse s*appuyer pour rétablir la régence et conclure la paix. Régnier s'offre pour aller immédiatement à Metz (1). Le 23, dans Taprès midi, il se présentait, conduit par un parlementaire prussien, aux avant-postes devant Metz et obtenait immédiatement audience du M*"^ Bazaine au quartier général du Ban Saint-Martin.

Régnier monjxa au maréchal ces mêmes photographies qui lui avaient déjà servi à Ferrières ; il se dit envoyé de Tlmpératrice et autorisé par M. de Bismarck, et aussitôt le maréchal se laisse aller à une longue conversation avec lui, il lui expose la triste, situation de son armée, il fixe môme l'époque, qu'il dit être le 18 octobre (2) où le manque de vivres deviendra complet, il se déclare enfin prêt à consentir à la neutralisation de l'armée : les troupes se rendraient sur un point du territoire à désigner et se tiendraient à la disposition de l'Impératrice pour convoquer les anciennes chambres et rétablir Tejmpire, la forteresse de Metz serait exceptée du traité et resterait maîtresse d'elle-même. Kégnier présente ensuite au maréchal une des photographies au dos de laquelle le Prince impérial a signé son nom ; il lui demande d'écrire le sien au-dessous de celui du prince, ce que le maréchal fait de suite. Régnier

11) Quel est voire nom N. dwil/., p. 23.

(2);6îd., p. 31.

retourne le soir coucher au quartier général du prince Frédéric- Charles; des télégrammes de M. de Bismarck sont arrivés à son adresse autorisant la sortie de Metz qu'il a demandée, d'un général français. Régnier revient le lendemain au Ban Saint- Martin et, dans cette seconde entrevue (ijj'pour mettre rimpératrice à même d'entrer en arrangement avec l'ennemi, en étant sûre de l'adhésion de l'armée, il propose au M"* Bazaine d'envoyer à Hastings un de ses généraux. Régnier demande soit le M'* Canrobert, soit le G** Bourbaki. Le M** Canrobert décline la mission, le G** Bourbaki l'accepte, mais à la condition, accordée par le M'* Bazaine, qu'un ordre de départ écrit lui sera donné. On profite du rapatriement de médecins luxembourgeois renfermés dans Metz, pour faire partir le G** Bourbaki incognito, habillé en bourgeois. Le général se rend à Hastings par la Belgique, tandis que Régnier retourne auprès de M. de Bismarck à Ferrières.

L'Impératrice se montra très-surprise de l'arrivée du G'^ Bourbaki, elle lui dit qu'elle n'avait jamais chargé le sieur Régnier d'aucune mission, qu'elle avait au contraire absolument refusé de le recevoir. Le général exposa la triste situation de l'armée dans Metz, l'Impératrice prit la part la plus vive au sort de l'armée, elle refusa cependant de négocier avec l'ennemi, par la raison qu'elle pourrait nuire à la défense nationale et qu'elle ne voulait

(1) Réponse au livre l'armée du Rhin ffu M^ Bazaine^ p. 8. M»' Canrobert, Enquête par lem,, tome IV, p. 279.

STRASBOURG, METZ ET BELFOaT. 143

courir ce risque (1). Le G»* Bourbaki n'ayant obtenu aucun fruit de sa démarche essaya de rentrer à Metz ; Tennemi lui opposa des obstacles ; il se rendit alors h Tours et mit son épée à la disposition de la délégation.

Lorsque Régnier de son côté fut revenu à Ferrières la simple signature du M** Bazaine qu'il rapportait sur une photographie, parut à M. de Bismarck un pouvoir insuffisant pour conclure un arrangement. M. de Bismarck envoya donc à Metz le télégramme suivant : « Le M*^ Bazaine acceptera-t-il, pour la «reddition de l'armée qui se trouve devant Metz, « les conditions que stipulera M. Régnier, restant « dans les instructions qu'il tiendra de M. le Maré- «chal? » Ce télégramme avait été transmis par le G«^ de Stiehle, chef d'état-major du prince Frédéric- Charles; ce fut à lui que le maréchal, en réponse, adressa ses explications : « Je ne saurais répondre « d'une manière absolument affirmative à la question « qui m'est faite, par son Excellence M. de Bismarck. « Je ne connais nullement M. Régnier, qui s'est pré- « sente à moi comme muni d'un laissez-passer de « M. de Bismarck, et qui s'est dit l'envoyé de S. M. a l'Impératrice, sans pouvoirs écrits. M. Régnier m'a « fait savoir que j'étais autorisé à envoyer auprès de « l'Impératrice soit son Exe. le M** Canrobert soit le « G»* Bourbaki. Il me demandait en même temps « s'il pouvait exposer les conditions dans lesquelles il

(1) Procès Bazaine, Déposition du G** Bourbaki, p. 311.

144 LA DÉFENSE NATIONilLE.

« me serait possible d'entrer en négociations avec le H commandant en chef de Tarmée allemande devant « Metz pour capituler. Je lui * ai répondu que la « seule chose que je puisse faire serait d'accepter une (( capitulation avec les honneurs de la guerre ; mais « que je ne pouvais comprendre la place de Metz « dans les conventions à intervenir. »

M. de Bismarck, puisque Régnier ne pouvait présenter de pouvoirs en règle pour traiter, soit de rimpératrice, soit du M** Bazaine, interrompit ses rapports avec, lui. La combinaison que MM. de Bismarck et Régnier avaient formée et à laquelle le M'* Bazaine s'était montré prêt à adhérer, llmpératrice rétablissant la régence et signant la paix avec Tappui de l'armée de Metz, était manquée, Tlmpératrice par son refus la faisait' échouer.

Le mois de septembre s'était écoulé et l'armée dans Metz n'avait tenté aucun effort pour percer le cercle d'investissement. Des entreprises partielles avaient été faites, pour se procurer des vivres et des fourrages, les 22 et 23 septembre surLauvallieretGhieuUes, le 27 sur Peltre et le château de Ladonchamps. On était revenu chaque fois sur ses anciennes positions sans rien garder du terrain conquis. Le 2 octobre, on .attaquait ;de nouveau [le château de Ladonchamps que Ton fortifiait et dans lequel on se maintenait. Le 7 octobre, une sortie plus sérieuse et faite avec des forces considérables, avait lieu ««ur la gauche de la Moselle, sur Saint-Remy, Bellevue, les Tapes. La division des voltigeurs de la garde aborda

les positions ennemies avec beaucoup de vigueur. On fit 600 prisonniers. Les 3« et 4« corps mis en mouvement pour appuyer les voltigeurs ne furent cependant point engagés à fond. Les troupes reprirent leurs cantonnements, ayant 1290 hommes hors de combat. Ce fut le dernier combat livré sous Metz.

Cependant, les privations avaient commencé avec le mois d'octobre, et la famine venait rapidement. L'armée allait se trouver impropre à tout grand effort par suite de l'affaiblissement physique des hommes et du manque de chevaux. Elle était déjà réduite, pour se nourrir, à manger les chevaux, qui du reste périssaient faute de fourrages (1). Dans cet 4tat de choses, le M*"^ Bazaine voulut connaître l'appréciation de ses lieutenants. Le 7 octobre, il informe les chefs de corps de l'approche de la famine; il leur demande de réunir leurs généraux de division, de tenir conseil avec eux et de lui envoyer par écrit leurs avis communs et suggestions motivées (2). Dans un seul corps, le 3«, les généraux se prononcèrent catégoriquement pour tenter, une fois de plus, le sort des armes. Le M*^ Lebœuf, dans sa réponse au M** Bazaine recommande personnellement une attaque immédiate et à fond sur les lignes ennemies et indique les mesures à prendre pour l'exécuter. Le G*^ de Ladmirault expose que les hommes sont déjà bien affaiblis pour la marche, que cependant l'infanterie est encore capable d'un grand effort, mais que les che-'

[D h' F. Quesnoy. Armée du Rhin^ p. 143.

(2) M»i Bazaine, V armée du Bhin, p. 142,

146 LA Défense: nationale.

vaux de la cavalerie et de rartillerie, étaat hors de service, la situation est assez triste ; qu'où peut, dans tous les cas, compter sur le plus énergique dévouement de son corps pour les résolutions suprêmes, qu'on jugerait convenable de prendre. Le G** Desvaux, commandant la garde impériale ne pense pas, qu'après les insuccès passés et dans l'état où se trouvent les chevaux, il y ait aucune opération à essayer, il faut donc prolonger la défense de la ville le plus longtemps possible ; lorsqu'on sera sur le point de manquer de vivres, on cherchera à connaître les conditions de l'ennemi ; si elles sont contraires à Thonneur, on sortira en combattant. Le G** Coffînières commandant supérieur de la place de Metz, déclare que le manque de vivres ne permettra pas de prolonger la résistance après le 19 octobre. Il" ne croit pas qu*ily ait le moindre espoir de réussir dans une attaque contre les lignes ennemies. Il ajoute qu'il se produit cependant une opinion, qui prend sa source dans des sentiments militaires fort respectables, c'est qu'il est impossible d'entrer en arrangement avec l'ennemi avant d'avoir tenté un suprême effort. Le M*^ Canrobert et ses généraux sont d'avis qu'en face de la supériorité numérique de l'adversaire, des travaux qu'il a faits, de l'épuisement des chevaux, de l'impossibilité de se soustraire, si Ton parvenait à sortir,àune poursuite obstinée, il y a lieu de chercher à obtenir une convention honorable, a c'est-à-dire de partir « avec armes ec bagages et sous condition de ne pas « servir contre la Prusse, pendant un temps qui n'ex-

« cédera pas un an ». Ils déclarent du reste que si les conditions de Tennemi sont inacceptables, ils préfèrent, plutôt que de les subir, mourir les armes à la main. Le G'^ Frossard examine les difficultés d'une attaque et la considère d'un succès presque impossible ; il se prononce donc pour une convention qui permettrait de sortir avec armes et bagages, et, seul de tous les généraux, il joint aux considérations d'ordre purement militaire pour recommander cette solution, des motifs politiques; il fait valoir qu'enagissant ainsi» l'armée demeure debout, entière, «organisée, prête à être portée sur les points où la a nécessité de sauvegarder l'ordre social nécessiterait ff son intervention. » Il ne fait d'ailleurs qu'une allusion indirecte aux pertes cruelles que l'armée serait encore en état d'infliger, si on voulait lui imposer des conditions inacceptables.

Le M** Bazaine, ayant reçu les avis motivés de ses chefs de corps, réunit ceux-ci en conseil ; le 10 octobre, se trouvèrent présents : les maréchaux Canrobert, Lebœuf, les généraux Frossard, de Ladmirault. Desvaux, Coffinières, Soleille, commandant l'artillerie, Lebrun, intendant en chef. Le M*^ Bazaine exposa que, malgré toutes ses tentatives pour communiquer avec Paris, il n'avait jamais reçu de nouvelles officielles du gouvernement. Le G** Coffinières et l'intendant Lebrun font connaître le manque de vivres prochain. Quatre questions sont posées : 1" l'armée doit-elle tenir sous les murs dé Met^ jusqu'à entier épuisement des ressources alimentaires? Il est

répondu oui à runanimité, par la raison qu'elle immobilise sous Metz deux cent raille ennemis. 2* Doit-on essayer de nouvelles tentatives autour de la place pour se procurer des vivres et des fourrages 711 est répondu non à Tunanimité, par suite du peu de probabilité de trouver des ressources sérieuses. 3° Peut-on entrer en négociation avec Tennemi et débattre les termes d'une convention militaire ? Il est répondu oui à l'unanimité, à condition d'entamer les pourparlers dans les quarante-huit heures pour ne pas s'exposer à les voir prolonger jusqu'à épuisement complet des vivres. 4* Doit-on tenter encore une fois le sort des armes ? Le G** Coffinières précisant, demande si ce n'est pas là ce qu'il conviendrait de faire avant d'ouvrir les négociations. Cette solution est écartée à la majorité. Les membres du conseil déclarent du reste, énergiquement et à l'unanimité, en en faisant mention dans le procès verbal, que la convention devra être honorable et que si l'ennemi élève des prétentions contraires à l'honneur et au sentiment -du devoir militaire, ils tenteront de se frayer passage les armes à la main. Mais quelles sont les conditions du traité qu'ils croiraient pouvoir accepter ? Le procèsverbal est absolument muet sur ce point. Les généraux avaient pourtant délibéré pendant quatre heures (1) et s'étaient mis d'accord sur le sens des propositions à présenter à l'ennemi. Ce qu'ils désignaient laconiquement par le titre de « convention nu-

(1) Metz^ campagnes et négociations, p. 299.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. i49

litaire » était une combiaaison politique. Les seules conditions pour les troupes qu'ils voulussent admettre, étaient les honneurs de la guerre et le départ de Metz avec armes et bagages, et, pour s'assurer ces avantages, ils faisaient intervenir la politique. L'armée, sortie de Metz, s'engagerait à ne pas porter les armes contre les Prussiens pendant un an ; elle serait neutralisée, et, comme il n'y avait pas lieu pour elle de reconnaître le gouvernement de la Défense nationale, issu d'une insurrection et avec lequel on disait que l'ennemi refusait de traiter, elle se mettrait à la disposition de l'assemblée que le pays élirait (1) pour constituer un gouvernement régulier qui pût faire la paix. On paraît avoir agité dans le conseil la question de savoir si on continuerait à tenir l'Empire pour le gouvernement légal et si la convocation de l'assemblée serait faite en son nom (2), mais on fût entré ainsi dans une voie d'immixtion directe en faveur de la famille Bonaparte que la majorité des membres du conseil refusa de prendre. Il fut donc entendu que l'armée se tiendrait simplement à la disposition de l'assemblée à élire et ferait exécuter ses décisions (3). Quant aux problèmes de toute nature que soulevait la réalisation d'un pareil progi*amme, ils étaient impossibles à prévoir et à régler d'avance, surtout pour des hommes enfermés dans une place forte; aussi ne précisait-on rien et restait-on

(1) Procès BazainCy déposition du G«^ Frossard, p. 364.

(2) G'* Coffinières, Capitulation de Metz, p. 55.

(H) M»* Canrobert, Enquête par lem, y tome IV, p. 278.

dans le vague (1). On laissa au M** Bazaiae le soia de formuler définitivement les propositions à soumettre à Tennemi, et le G*^ Boyer, son aide de camp, . fut chargé de les porter au quartier général du roi de Prusse.

Les instructions que le M*^ Bazaine rédigeait à part lui (2) pour le G*^ Boyer, allaient singulièrement accentuer le caractère politique de la négociation ; « Au moment où la société est menacée par l'attitude « qu'a prise un parti violent, et dont les tendances « ne sauraient aboutir à une solution que cherchent (c les bons esprits, le maréchal commandant l'armée « du Rhin, s'inspirant du désir qu'il a de sauver son « pays et de le sauver de ses propres excès, interroge « sa conscience, et se demande si l'armée placée sous « ses ordres n'est pas destinée à devenir le palladium « de la société.

« La question militaire est jugée; les armées aile- « mandes sont victorieuses, et S. M. le roi de tt Prusse ne saurait attacher un grand prix au stérile «triomphe qu'il obtiendrait en dissolvant la seule c( force qui puisse aujourd'hui maîtriser l'anarchie « dans notre malheureux pays, et assurer à la France « et à l'Europe un calme devenu si nécessaire après « les violentes commotions qui viennent de Face giter.

« L'intervention d'une armée étrangère, même vic- « torieuse, dans les affaires d'un pays aussi impres-

(0G«^ de Ladmirault, Enquéle parlem.^ tome IV, p. 296. (2) Rapport du G«i de Rivière, p. 191.

asionuable que la France, d'aus une capitale aussi « nerveuse que Paris, pourrait manquer le but, surex- « citer outre mesure les esprits et amener des mal* « heurs incalculables.

« L'action d'une armée française encore toute cons- « tituée, ayant bon moral et qui, après avoir loyale- « ment combattu l'armée allemande, a la conscience «d'avoir. su conquérir l'estime de ses adversaires, a pèserait d'un poids immense dans les circonstances « actuelles. Elle rétablirait Tordre et protégerait la «société, dont les intérêts sont communs avec ceux « de TEurope. Elle donnerait à la Prusse, par l'effet « de cette même action, une garantie des gages qu'elle « pourrait avoir à réclamer dans le présent, et enfin « elle contribuerait à l'avènement d'un pouvoir ré- « gulier et légal avec lequel les relations de toute na- « ture pourraient être reprises sans secousses et na- « turellement. » Le M*^ Bazaine ne tenait dont point compte des attén ations que recommandaient ses lieutenants, il se prononçait d'avance contre le parti politique arrivé au pouvoir à Paris, l'armée interviendrait directement pour rétablir Tordre dans le pays et elle assurait à Tennemi le fruit de ses victoires. Le G*^ Boyer, porteur de ces instructions, se mit en route pour Versailles le 12 octobre, sous la surveillance de deux officiers du prince Frédéric-Charles, chargés de lui interdire toute communication avec ses ualionaux.

Les habitants de Metz assistaient frémissants à la longue inaction de Tarmée qui, repliée sous leurs

murs, consommait leurs vivres (1). Ils eussent voulu que le M*^ Bazaine fît des tentatives pour rompre le blocus et s'éloigner d'eux. Quoique l'insuffisance de préparation de la ville et des forts eût été constatée, ils ne demandaient qu'à le voir reprendre la campagne en laissant une garnison pour soutenir le siège. Les Messins étaient prêts à tous les sacrifices dans l'intérêt de la défense ; leur patriotisme était en outre surexcité par le renom de leur ville à maintenir : Metz la Pucelle n'avait jamais vu d'ennemis entrer dans ses murs; ils montraient donc le plus grand dévouement. Les femmes de toute classe rivalisaient pour les soins à donner aux blessés et bravaient aux ambulances le danger des épidémies (2), les hommes dans la garde nationale sollicitaient d'être appelés à marcher. Une adresse était remise au maire à la fin de septembre pour lui faire part de Tinquiétude générale, on le priait dedemanderdes explications au M'^ Bazaine. Le maire, M. Maréchal, fit la démarche réclamée, il fut accueilli avec courtoisie, mais il ne reçut aucune parole ïassurante (3). Au mécontentement causé par l'inaction de l'armée, se joignaient les appréhensions que Ton ressentait de la persistance mise à ne pas reconnaître le gouvernement de la Défense nationale. L'irritation devint des plus vives lorsqu'après le départ du G** Bourbaki et en dernier lieu du G'* Boyer, les bruits d'une restauration de Tem-

(1) Le blocus de Metz. Publication du Conseil municipal^ p. 12.

(2) G«* Coffinlères, Capitulation de Metz, p. 54.

(3) Publication du Conseil municipal, p. 18.

STHASBOUHG, iMËTZ ET BELFORT. 153

pire d'accord avec reniiemi furent en circulation. Le 11 octobre une grande agitation se manifeste à Metz; la foule se porte en masse vers THôtel de ville (1). Des rumeurs inquiétantes circulaient sur la conduite du M'^ Bazaine et sur ses négociations avec l'ennemi; on parlait en outre d'une grande victoire remportée en France contre les Prussiens. Les conseillers municipaux étaient en séance , les officiers de la garde nationale vinrent les trouver. Au dehors on criait : A bas les aigles! On arrache Taigle du drapeau qui flottait à l'Hôtel de ville, on le jette sur la place, on le foule aux pieds. Les officiers de la garde nationale se rendent ensuite chez le G*i CofQnières pour obtenir des explications sur la nouvelle d'une victoire et sur l'attitude prise par l'armée et ses chefs à l'égard du gouvernement de Paris, demandant la résistance à outrance. Le G"^ Coffinières leur dit qu'il n'avait aucune nouvelle du dehors et que du reste il transmettrait leur demande au M»^ Bazaine. Lorsque le maréchal apprit l'enlèvement de laigle de l'Hôtel de ville, il adressa une dépêche assez dure au G** Coffinières, et dans le conseil de guerre du 12 octobre, un des généraux proposa que cet emblème fût rétabli par la force. Le G*^ Coffinières déclara qu'il n'agirait que sur un ordre écrit du M*^ Bazaine, et l'incident n'eut pas de suite (2).

Le 13 octobre le G'^ Coffinières écrivait au maire

(1) La vérité sur Mefr-y p. 64.

(2) G»' Coffinières, Capitulation de Metz, p. 57.

pour lui dire qu'à partir de ce jour les magasins de rarmée étant complètement vides , on allait prendre les subsistances dans ceux de la ville, qui ne pouvaient fournir pour plus de six jours de vivres. L'annonce de la famine produisit une profonde émotion. Le conseil municipal se réunit aussitôt et tint séance jusqu'à une heure avancée de la nuit. La population attendait au dehors dans l'anxiété (1). Le conseil rédigea une adresse énergique- pfbur recommander la lutte à outrance, le maire sortit escorté des conseillers municipaux et la

lut sur la place, aux cris de : Vive la France 1 Vive la

République ÎLa République apparaissait comme une dernière espérance, on Tacclamait pour protester contre les intrigues politiques du M*^ Bazaine. L'adresse est portée par le maire au G** Goffinières. Ce^ lui-ci y donna son adhésion et fut entraîné à une reconnaissance implicite du gouvernement de la Défense nationale. Mais dominé par le M'^ Bazaine et l'armée qui campait sous les murs de la place qu'il commandait, alors que, dans la ville, on l'accusait d'être complice du M'* Bazaine, dans le conseil des généraux les sentiments hostiles de la population dont il se faisait plus ou moins l'interprète le faisaient mal venir. Pendant que la population s'agitait pleine d'angoisse, le M*^ Bazaine restait invisible à son quartier-général du Ban Saint-Martin (2). Il ne se montrait ni dans les camps, ni aux ambulances.

(1) Publication du Conseil municipal, p. 23.

(2) P. Marchai, Le drame de MetZy p. 22.

. STRASBOURG, METZ ET BELFORT. \o6

Il demeurait seul avec quelques familiers, au premier rang le G'^ Boyer (1), sans rapports intimes avec ses lieutenants (2). Une seule fois, à l'occasion d^s renseignements réclamés par la population, il fait paraître une proclamation, dans laquelle il assure que depuis le début du siège il n'a point de nouvelles du dehors et dit en finissant : « Quoi qu'il advienne, une « seule pensée doit en ce moment absorber tous les « esprits, c'est la défense du pays ; un seul cri doit « sortir de toutes les poitrines : Vive la France! » D'ailleurs les journaux de M^tz étaient soumis à la censure et il semblait qu'on s'appliquât systématiquement à décourager les publications qui faisaient appel aux résolutions énergiques et pouvaient surexciter le patriotisme (3).

Le G** Boyer était arrivé à Versailles le 14 octobre. Le jour même, il dit à M. de Bismarck, dans une première entrevue, que l'armée du Rhin, par la manière dont elle avait combattu, croyait mériter non pas une capitulation, mais une convention qui lui permît de sortir de Metz avec les honneurs de la guerre. M. de Bismarck répondit que la question militaire ne le concernait nullement, qu'il pouvait cependant déclarer d'avance qu'au seul point de vue militaire, l'armée de Metz n'obtiendrait pas d'autres conditions que l'armée qui avait capitulé à Sedan. Le

(1) G'i Boyer, Enquête par lem., lorae IV, p. 255.

(2) G«^ de Ladmirault, Enquête parlera.^ tome IV, p. 290.

(3) Hippolyte Ghanloup^ Le blocus de Metz^ p. 23. La vérité sur ^kiZy p. 58. G. Rambaud, /otima/d'un aumônier^ p. 172.

G»* Boyer affirma qu'une convention était impossible sur ces bases. Il est vrai qu'à côté de la question militaire, il y avait la question politique et M. de Bismarck Taborda de suite. 11 prétendit qu'il ne voulait pas traiter avec le gouvernement de la Défense nationale, tandis qu'il concluerait volontiers un arrangement avec l'Impératrice, si l'armée lui témoignait son attachement par une manifestation. M. de Bismarck reprenait donc avec le G** Boyer la combinaison qu'il avait une première fois imaginée avec Régnier. Dans le conseil de guerre du 10 octobre, le M'^ Bazaine s'était engagé à demander à l'ennemi la convocation d'une assemblée, pour représenter la France ; dans ses intructions au G** Boyer. il avait passé cette stipulation sous silence, et celui-ci ne fait à Versailles aucune ouverture dans ce sens. Il entre au contraire d'emblée dans les vues de M. de Bismarck et les complète en observant: « L'arméeappeléeàrejoindre l'impératrice, (( le devoir du M** Bazaine, avec l'assentiment du con* , « seil de guerre, serait d'appeler les pouvoirs publics' i « tels qu'ils étaient constitués avant le 4 septembre et | « de leur dire : Vous étiez en séance le 4 septembre, « reprenez votre délibération telle qu'elle était à ce « moment-là, quelle que soit votre décision , nous « l'accepterons (1). » M. de Bismarck devait, avant de rien conclure, obtenir l'agrément du roi, les deux interlocuteurs se séparèrent donc ce jour-là sans prendre de décision. Le lendemain M. de Bismarck dit au

(1) G** Boyer, Enquête parlem.., tome IV, p 248.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. lo7

G"' Boyer que le roi et son conseil adhéraient à ses vues et se résumant : « Ainsi donc, obtenez de l'Impé- « ratrice de signer les préliminaires d'un traité de « paix, obtenez de l'armée qu'elle manifeste sa ferme « intention de suivre Tlmpératrice et, dans ces condia tiens, Tarinée .pourra se retirer avec les honneurs de « la guerre emmenant ses canons et ses drapeaux. La (( place de Metz restant en dehors de toute conven- « tion, il n'est pas question d'elle (1 ). »

Le G*^ Boyer rentra à Metz le 17 octobre. La combinaison qu'il rapportait était identique à celle que le M»^ Bazaine avait déjà acceptée de Régnier, elle eut donc naturellement et de suite son approbation . Le con^ seil de guerre composé des mêmes membres que Celui du 10 octobre, plus du vieux G*^ Changarnier qui suivait Farmée comme volontaire, reçut communication le 18 au matin des propositions de M. de Bismarck. Il y avait dans le conseil une minorité dont le G** Frossard Msait partie qui se prononçait en toute occasion en faeur de l'empire, mais en somme la majorité hésitait Aussitôt qu'elle se sentait entraînée sur le terrain poli-

tique* Déjà, le 10 octobre, les généraux avaient témoigné une certaine répugnance à se laisser aller à des ou ver-

tures politiques déguisées sous le nom de convention militaire; maintenant qu'il s'agissait défaire un nouveau pas dont aucun déguisement ne pourrait voiler le caractère, leur répugnance devait être autrement vive. Le G*^ Boyer se chargea de la vaincre. Dans sa première

fl) G«* Boyer, Enquête parlefn.f tome iV, p» 248-

audience à Versailles, le G*^ Boyer était resté trois heures en conversation avec M. de Bismarck, celui-ci avait traité fort librement toutes sortes de sujets, il avait donné son opinion sur le gouvernement de la Défense nationale, parlé de la mission de M. Thiers en Europe (1) , il avait surtout fait un exposé des plus sombres de la situation de la France : le pays était dans le désarroi, le gouvernement de la Défense nationale n'était pas reconnu partout ; le drapeau rouge flottait à Lyon ; dans Touest, il était vraisemblable que le parti clérical allait s'agiter. Il avait même dit au G*^ Boyer qu'il ne croyait pas rencontrer de résistance dans le nord ; que certaines villes de cette région ne devaient pas être éloignées d'appeler des garnisons prussiennes pour leur sécurité; il est vrai, avait-il ajouté, que c'étaient des villes manufacturières, Roubaix, peut-être aussi Rouen. Le G** Boyer, dans la mention qu'il fait au conseil de guerre de ses conversa, tiens avec M. de Bismarck, détache spécialement la partie relative à la situation de la France, il répète, en le chargeant encore, le sinistre exposé de M. de Bismarck, et le point le plus douloureux, celui de villes appelant l'ennemi, qui lui a été présenté comme simple hypothèse, d'une réalisation éventuelle, il le transforme en événement déjà survenu et dit aux génénaux : « Rouen et plusieurs autres villes ont, pour leur « sécurité, appelé des'garnisons prussiennes (2). »> M. de Bismarck lui avait remis des journaux, leur contenu

(1) G*i Boyer, Enquête pariem,, tome IV, p. 247.

(2) Voir la note G.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. loi)

était en contradiction (1) avec les renseignements qu'il fournissait, II s'abstient d'en donner connaissance.

Les communications du G*^ Boyer eurent sur l'esprit des généraux une influence décisive. Le seul G** Coffinières se prononça pour qu'on rejetât de suite les propositions venues de Versailles, et qu'on s'en tînt purement et simplement au projet formulé le 10 octobre (2). Le conseil fut d'avis qu'avant de prendre une décision définitive, il y avait lieu de faire connaître aux officiers de l'armée les propositions de M. de Bismarck et les nouvelles rapportées par le G** Boyer. On verrait quelle serait leur impression et les résolutions qu'on pourrait en attendre. Les membres du conseil de guerre se séparèrent donc pour aller, chacun à part soi, convoquer leurs divisionnaires , - et ils fixèrent une nouvelle séance au lendemain matin, 19 octobre.

Lorsque les chefs de corps se trouvèrent en présegice de leurs lieutenants et qu'il fallut exposer ce qu'on attendait de l'armée, certains d'entre eux paraissent avoir éprouvé un véritable trouble à s'expliquer (3) ; cepen-

(1} Procès Bazaine, déposition du M*i Canrobert, p. 302. Rapport du G»! de Rivière, p. 202,

(2) G*^ Coffinières, Capitulation de Metz, p. 63.

(3) Dans la réunion des généraux du 6* corps, le M*' Canrobert fut excessivement embarrassé dans les détails sur la mission du G^i fioyer« il parla longuement pour ne rien dire, sa voix tremblait, et, après bien dés circonlocutions, il finit par nous dire que le roi de Prusse ne voulait pas reconnaître le gouvernement de la Défense nationale, mais qu'il traiterait volontiers, et au grand avantage de l'armée française, avec le gouvernement de la régence. G"' Bisson, Lettre à VÉtoile belge, reproduite par le Moniteur universel, 12 novembre 1870.

dant les nouvelles du G** Boyer firent encore une fois une telle impression, que les généraux de division promirent leur concours. Seuls, ceux du 4® corps le refusèrent (1). Les divisionnaires communiquèrent ensuite à leurs sous-ordres et aux officiers de régiment les renseignements qu'ils venaient de recevoir. Le tableau que le G** Boyer avait fait de la France prenait, en se transmettant, des couleurs de plus en plus sombres. Il paraît surtout avoir reçu des additions très-diverses de ces officiers bonapartistes qui voulaient fermement le rétablissement de Tempire et cherchaient à peser sur leurs subordonnés pour les entraîner. Les historiques de régiment et les notes prises sur Theure par des officiers constatent de trèsgrandes variantes dans Texposé fait par les divers généraux de la situation au dehors : au dire de quelquesuns, Tennemi serait déjà répandu non-seulement jusqu'à Rouen et au Havre, mais encore jusqu'à Nantes 1(2) ; du reste tous sont d'accord pour présenter la France sans .gouvernement obéi, en proie à la plus complète anarchie (3), incapable d'offrir aucune résistance aux envahisseurs qui foulent son sol.

Aussi, lorsque le conseil de guerre se trouva de nouveau assemblé le 19 au matin, sauf pour le 4* corps qui était hostile et un autre douteux, les chefs déclarèrent-ils qu'ils répondaient de l'adhésion de leurs

(1) G** Grenier, Souvenirs de l'armée (fu Rhin, p. 35.

(2) Rapport du G"' de Rivière, p. 303.

(3) Comte de Montferrier, V armée du Rhin, p. 114. Georges de Crambes^ Récit d*un soldat ^ p. 94.

troupes aux projets présentés par le G'* Boyer. Une discussion confuse suivit (1). Le G'* Coffiniè* res voulant se tenir en dehors de ce qui se ménageait eut à subir les reproches des bonapartistes du conseil. On l'avait déjà blâmé d'avoir, dans ses rapports avec la municipalité de Metz, reconnu le gouvernement de la Défense nationale (2); on demanda maintenant sa destitution de commandant supérieur de Metz (3). Le G'* de Ladmirault qui, en faisant connaître l'opposition des généraux du 4« corps, déclarait l'approuver, fut regardé comme un révolutionnaire (4). Cependant lorsqu'il fallut se prononcer définitivement sur l'envoi du G*^ Boyer à l'Impératrice, la discussion fut longue et l'hésitation très-grande (5). Le G*' Coffinières proposait de tenter une dernière fois le sort des armes, le M*' Lebœuf et le G"^ de Ladmirault, tout en déclarant ne pas croire au succès, se rangeaient à ce parti. L'intervention du G*^ Changarnier mit fin au débat (6). Dans une courte allocution, prononcée d'un ton ému et énergique, le général exposa que la France et l'armée ne pouvaient trouver de salut qu'en se ralliant franchement au gouvernement de l'Impératrice (7) ; il

(1) G** Coffinières, Capitulation de Metz, p. 64.

(2) /rf., ibid, p. 62. '

(3) /(/., ihid,, p. 64.

{h) G** Grenier, Souvenirs de Parmée du Rhin^ p. 25.

(5) G«* Boyer, Enquéle parlem,, tome IV, p. 249.

(6) Procès Bazaincy déposition du W^ Bazaine, p. 87. G»* Boyer, Enquête parlent., tome IV, p. 249.

(7) G*ï Boyer, Enquête parlern., tome IV, p. 250.

162 LA DÉFËiNSE NATIONALE.

engageait donc les membres du conseil à prendre une décision dans ce sens. On vote aussitôt, et à Texception du M'* Lebœuf et du G** Coffinières, les généraux décident que le G** Boyer sera envoyé à Tlmpératrice pour la solliciter d'entrer en arrangements avec l'ennemi et l'assurer du concours de l'armée. Le conseil pour atténuer encore une fois, autant que possible, le caractère politique de Tacte auquel il se livrait, stipulait, en en faisant mention dans le procès-yerbal, qu'en aucun cas, le maréchal commandant en chef Tarmée du Rhin n'accepterait de délégation de la Régente pour signer un traité, son action resterait purement militaire. Le M*^ Bazaine n'est point intervenu dans les discussions de ces deux derniers conseils de guerre : il s'abstient au vote qui a lieu sur renvoi du G*^ Boyer à l'Impératrice et ne signe même pas le procès-verbal de la séance, soit qu'en face de si graves résolutions, il cherche, en laissant cours à l'initiative de ses lieutenants, à diminuer sa propre responsabilité, soit qu'il considère les projets comme plus susceptibles d'adoption, s'il évitait de les défendre. Quels quQ fussent les voiles, les atténuations et les réserves dont les généraux du conseil de guerre cherchaient à entourer leurs résolutions, ils n'en n'avaient pas moins décidé, sur des propositions venues de l'ennemi, que l'armée du Rhin se mettrait aux ordres de l'Impératrice pour rétablir l'empire. Du reste, dans les conditions où ils se trouvaient à Metz^ riea de moins surprenant que des hommes qui conservaient intacts les sentiments qui autrefois dans le

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. i03

pays avaient enfanté Tempire, se soient trouvés entraînés à une semblable détermination. Le M"^ .Bazaine, de qui dépendait en dernier ressort, comme général en chef, la conduite à suivre, était un de ces officiers, tels que la guerre d'Afrique en avait beaucoup formé, intrépide au feu et excellent divisionnaire, mais étranger aux parties élevées de Tart de la guerre ; c'était un engagé volontaire d'un esprit médiocre et sans élévation morale ; il avait passé la plus grande partie de sa vie dans les camps, hors de France. Appelé à commander une armée déjà fort compromise, il n'avait trouvé en lui aucune des ressources qui lui eussent permis de la sauver par une retraite rapide sur Châlons et Paris. Une fois cerné dans Metz, la plus difficile de toutes les opérations de guerre, briser un cercle resserré d'ennemis, se présentait à lui. Pour entreprendre avec quelque chance de succès une attaque à fond sur les lignes d'investissement, il eût fallu aux Français un de ces chefs capables de multiplier les combinaisons, sachant sur l'heure réparer les accidents et les mécomptes et en même temps profiter des moindres fautes de l'ennemi. Le M*^ Bazaine n'était point un homme de cet ordre; aussi biea il se sentait impuissant à forcer le cercle qui l'étreignait et il voyait arriver avec la fin de ses vivres une capitulation purç et simple et la captivité. Par contraste avec cette horrible vision, s'en dresse une autre. L'Empereur est prisonnier, l'Impératrice en exil; si. sorti de Metz avec l'armée, le maréchal rétablit l'empire, qui peut dire la position prépondérante qui

lui reviendra dans l'Etat? Il est vrai qu'il y a, pour le retenir,ledevoiretrhonneur, l'obligation danslaquelle il est comme chef d*armée de combattre T ennemi et de repousser ses avances, l'horreur qu'il doit éprouver d'intervenir par les armes dans les affaires intérieures du pays. Mais comment ces barrières pourraient-elles l'arrêter et même beaucoup moins peuvent-elles lui apparaître avec les précédents qu'il trouve dans l'histoire du gouvernement qui lui a conféré ses grades et son commandement? L'empire n'a-t-il donc pas été une première fois établi par un général qui, fuyant l'Egypte et désertant son armée, a mis violemment la main sur l'Etat? Que si, pour détourner le M'^ Bazaine de la voie que Napoléon Bonaparte a ouverte, il y a l'inégalité du prestige et de la gloire militaires, pareille différence existe-t-elle donc entre lui et le second empereur? Louis-Napoléon Bonaparte que l'armée a vu à sa tête et qu'on lui a appris à respecter, par quelles actions d'éclat s'était-il signalé lorsque, le 10 décembre 1848, la nation lui avait une première fois donné ses suffrages? Ne s'est-il donc pas ensuite élevé au trône en violation de toutes les lois? et' cependant sept millions d'hommes l'ont encore acclamé par trois fois! Le M'* Bazaine peut bien se croire l'égal de celui-là, et qui lui interdit de supposer, renfermé comme il l'est dans Metz, que ses actes ne rencontreraient pas à leur tour l'approbation d'un plébiscite?

En dehors du mirage de sa grandeur personnelle, il est une raison tirée de l'intérêt public qui agit sur

le M** Bazâine et qui dicte surtout la conduite de ses lieutenants : c'est le désir, en sauvant l'armée, de conserver au pays, dans l'état de désorganisation où il paraît tombé, une force disciplinée qui soit pour lui un instrument de salijt (1). Le G'* Boyer a dit que la France était en pleine anarchie, et cet énoncé concorde si bien avec ce que les généraux sont naturellement portés à concevoir comme inévitable, l'empire disparu, qu'ils le tiennent pour vrai d'emblée, sans demander d'explications (2). Les nouvelles viennent de l'ennemi, mais loin que cette provenance fasse pressentir des exagérations intentionnelles, à peine un soupçon de ce genre germe-t-il dans quelques esprits (3) ; la pente naturelle est si forte qu'à mesure que

(1) Hippolyte Gbanloup, Le blocus de Metz, p. 49.

(2) M. Ulric Perrot au M»*Canrobert : « Le G"' Boyer vous a-t-il dit qu'il lui avait été complètement impossible de contrôler aucun de ces faits? » — Le M^^ Ganrobert : «Non, il ne l'a pas dit, et personne ne le lui a demandé devant moi. » Enquête partem,, tome IV, p. 281.

(3) Le tort de Tarmée, nous avons déjà fait ce pénible aveu, fut de n'avoir pas assez foi dans le patriotisme de ses concitoyens et d'admettre la possibilité d'une guerre civile en présence de Tinvasion, Vagonie de Vannée du Rhin, par un officier d'artillerie du 3* corps, p. 71.

Le G»* Boyer aurait rapporté do son voyage à travers la France

les impressions les plus désastreuses Il peut, il doit même y

avoir quelque chose de vrai dans cela ; mais je m'étonne de voir mon entourage ajouter créance à l'ensemble, presque sans contrôle.

Mais je parais être à peu près seul à faire ces réflexions et à

concevoir ces doutes. On me traite d'incrédule et ceux-là mômes qui, il y a un mois, paraissaient se rallier le plus franchement au gouvernement de la Défense nationale, n'ont plus aujourd'hui à son endroit que de Tindignation et du mépris. De Meissas, Journal cTun aumônier, p. 323.

En apprenant ces nouvelles données à peu près comme officielles,

les renseignements se transmettent, leur gravité grossit au contraire d'elle-même et s'enfle spontanément. 11 ne pouvait manquer, d'en être ainsi, car, pour l'armée, en même temps que l'Empereur disparaissait, la société perdait sa clef de voûte. L'Empereur, le Napoléon, qu'est-ce donc? sinon un être qui, par sa supériorité, assure la prépondérance de la natiou à l'extérieur et sa sécurité à Tintérieur. Car l'histoire et la poésie n'ont cessé de grandir Napoléon I" et de l'exalter par dessus la nature humaine. Et Napoléon III! Est-ce que depuis le 2 décembre 1851 Ie3 fonctionnaires, le clergé, la magistrature, le Corps législatif, le Sénat n'ont pas protesté de leur profond dévouement à sa personne, pour avoir mis fin à l'anarchie et tiré le pays de l'abîme ? En môme temps que la chute de l'empire, les généraux ont d'ailleurs appris l'avènement de la république, ils ont les noms des hommes arrivés au pouvoir, et cela est bien fait pour les confirmer dans leurs craintes (1). Le coup d'état, l'acte sauveur a précisément été entrepris

nos cœurs se serrent et les bras nous tombent. Je fais observer aux officiers qui me les racontent, qu'il faut se méfier de Bazaine et do son envoyé ; que celui-ci n'avait pu se mettre en rapport qu'avec le quartier général ennemi, et que l'état- major prussien arait tout intérêt à nous tromper. On s'étonne de mon opiniâtre incrédulité. P. Marchai, Le drame de Metz, p. 33.

(1) Nous avons appris la révolution du 4 septembre. Cette révo-, lution. a été quelque chose de terrible parce qu'en môme temps que nous apprenions que le gouvernement impérial était tombé, nous apprenions que Gambelta et Rochefort faisaient partie du nouveau gouvernement. Vous devez comprendre que nous n'étions pas rassurés pour la France. M"* Canrobert, Enquête parlem., tome IV, p. 277.

contre la république, et Tarmée, qui a prêté ce jour-là le concours de la force matérielle,. a dû garder Timpression que les républicains représentaient de bien perverses doctrines, puisque, en violation de toutes les lois, on Ta appelée, dans les commissions mixtes, à les proscrire et, dans la rue, à les massacrer avec Baudin. Des soldats, des hommes do guerre ne peuvent avoir de coifceptions politiques que celles que leur font les gouvernements et les classes dirigeantes des sociétés auxquelles ils appartiennent , et toutes les doctrines et les idées qui avaient eu action sur Tarmée depuis vingt ans devaient nécessairement l'amener à ne rien sentir vivre en dehors de l'Empereur. La patrie, la nation, la république ne sont que des abstractions, que de vaines images depuis longtemps bannies qui ne se présentent plus à l'esprit. Aussi tandis que par toute la France , avec la liberté reconquise, s'étaient réveillées des passions profondes suscitant la résistance même sans espoir, Tarmée du Rhin restait inerte, la France lui apparaissait perdue et elle ne voyait plus de salut que dans l'intervention de llmpératrice (1).

Le G** Boyer partit de Metz, le 19 octobre, muni pour l'Impératrice d'une lettre officielle du M*^ Bazaine et d'une lettre particulière du G"^ Frossard; son voyage parle Luxembourg et la Belgique fut long, et il ne put

(1) Le plus grand nombre comptait sur l'Impératrice. On considérait que son adhésion à la politique du général en chef s'imposait ^ elle, comme un double devoir vis-à-vis du pays et vis-à-vis de Tarmée qui ne pouvait attendre que d'elle sa délivrance. G'^ Deligny, L'armée de Metz, p. 56.

arriver à Londres et voir T Impératrice à Chislehurst que le 22. Lorsque le G** Boyer avait quitté Metz, les vivres arrivaient à leur fin, il fallait donc avant toute chose essayer de gagner du temps. L'Impératrice, dans ce but, fit transmettre une dépêche à M. de Bismarck pour demander un armistice de quinze jours avec ravitaillement. Puis elle réunit les chefs du parti bonapartiste qui se trouvaient à Londres MM. Rouher, le duc de Persigny, Jérôme David, Chevreau, de La Valette, et le G"* Boyer et leur fit part des propositions de M. de Bismarck. En résumé, si l'Impératrice prenait l'initiative de signer les préliminaires d'un traité de paix, la Prusse lui concéderait la libre sortie de l'armée de MetZé Mais quelles étaient les conditions mises à la paix ? Le G** Boyer ne pouvait le dire, car M. de Bismarck n'était entré à ce sujet dans aucune explication. L'Impératrice télégraphia à l'Empereur à Wilhelmshœhe, pour lui demander s'il connaissait les conditions de paix. L'Empereur lui répondit qu'elle devait les connaître aussi bien que lui. Le G'* Boyer alla se renseigner auprès de M. de Bernstorfi, l'ambassadeur à Londres de la Confédération de l'Allemagne du Nord. Celui-ci lui donna à entendre que M. de Bismarck n'accorderait point la paix sans une cession de territoire. Il ne pouvait en effet subsister de doutes à cet égard. Lorsqu'il fallut se décider, l'Impératrice déclara qu'elle ne consentirait jamais à une mutilation du territoire (1). Le G*^ Boyer remarqua que M. de Bern-

(1) Procès Bazaine, déposition de M. Rouher, p. 367.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. l69

storff lui avait laissé entrevoir que les exigences de M. de Bismarck pourraient être moindres envers elle qu'envers le gouvernement de la Défense nationale ; comme ce n'était pas la question du plus ou moins de territoire à céder qui l'arrêtait, mais le principe même d'une cession qu'elle ne voulait pas admettre, elle se refusa absolument à entrer en négociation avec M. Âe Bismarck sur ces bases. L'Impératrice tenait ainsi une conduite identique à celle de M. Jules Favre à Ferrières et à celle que le gouvernement de la Défense nationale allait suivre à l'occasion des propositions d'armistice rapportées de Russie par M. Thiers. L'Impératrice empêchée, par son refus de cession de territoire,de signer les préliminaires de paix, chercha de nouveau à gagner du temps. Elle se mit en relation personnelle avec M. de BernstorJBf (1) ; elle lui envoya des télégrammes pour M. de Bismarck dans lesquels elle 'insistait pour un armistice. Elle s'adressa directement au roi Guillaume et fit appel à sa générosité* M. de Bismai'ck répondit que l'Impératrice n'avait rempli aucune des conditions posées au G** Boyer ; qu'il n'avait donc aucune garantie que la paix pût être conclue ; que, par conséquent, la demande d'un armistice avec ravitaillement était inacceptable. Le roi JQit une réponse analogue.

Sur ces entrefaites, la délégation de Tours avait été avisée des négociations ouvertes par l'ennemi avec le M'^ Bazaine et l'Impératrice ; elle en avait conçu de

(1) Affaire Bazaine. Plaidoirie complète de M* Lachaudi p. 121.

vives inquiétudes. Elle appréhendait que Ton ne conclût ufi arrangement favorable au rétablissement de Tempire et qu'en outre la cessation de la résistance de Metz ne fournît à Tennemi le moyen de briser la résistance qui s'organisait à Paris et sur la Loire. La délégation fit connaître indirectement à Tlmpératrice les craintes qu'elle ressentait de sa conduite, tant par le canal de Lord Granville que par celui de M. de Metternich, l'ambassadeur d'Autriche. Ce dernier écrivit officieusement à l'Impératrice le 24 octobre pour lui exposer qu'une armée sérieuse s'organisait sur la Loire, et il lui fit entrevoir les responsabilités qu'elle encourrait si, par des arrangements pris avec l'ennemi, elle venait à paralyser la défense. Les craintes de la délégation furent promptement calmées. Dès le 25 (1), Lord Granville informait M. Tissot, chargé d'affaires de France à Londres, que les négociations étaient closes entre le M*^ Bazaine et les Prussiens. Le 26, M. de Metternich recevait à Tours une réponse de l'Impératrice qui lui disait que les vivres manquaient à Metz, qu'il fallait se hâter de conclure un armistice et que si elle s'employait à négocier, c'était, tout en réservant ses droits, par patriotisme et pour sauver Tarmée. La délégation ainsi rassurée chargea M. Tissot de remercier l'Impératrice (2) pour ses efforts en faveur de Tarmée. L'Impératrice cherchait de nouvelles combinaisons afin d'obtenir des délais de M. de Bis-

(1) Sorel, Histoire diplomatique, tome II, p. 58.

(2) Sorel, Histpire diplomatique, tomo II, p. 59.

marck, lorsque le 27, elle apprenait que ses démarches étaient désormais inutiles: Metz privé de vivres venait de capituler.

On avait été informé à Metz le 24 octobre de Tinsuc- Cès de la mission du G'^ Boyer. M. de Bismarck avait mandé au M*^ Bazaine par un télégramme qu'aucune des garanties que la Prusse exigeait pour entrer en arrangement avec la Régente n'avait été remplie, et qu'il n'entrevoyait plus la possibilité de faire réussir les négociations politiques. Le conseil de guerre réuni aussitôt, se cramponnant aux espérances qui s'évanouissaient, se décidait à demander au prince Frédéric-Charles la libre sortie dans des conditions analogues à celles qu'il avait fait proposer à Versailles. Le G*^ Changarnier, que son âge désignait pour présenter une pareille requête avec les meilleures chances de se faire écouter, be rendit au quartier général ennemi. Le prince le reçut avec la plus grande courtoisie (1), înais lorsqu'il parla de la sortie de l'armée avec armes et bagages, il l'arrêta par un refus formel et absolu. Les Prussiens n'avaient plus aucun intérêt à négocier. 11 est douteux en effet qu'une combinaison, aussi hasardeuse que le rétablissement de la régence avec l'appui de l'armée de Metz, ait jamais pu tenter sérieusement M. de Bismarck, surtout lorsqu'il la reprit une seconde fois avec le G*^ Boyer, après l'arrivée de M. Gambetta à Tours et le grand élan de résistance qui se produisait en province. Ce-

(1) G"' Changarnier, Discours à i* Assemblée naiionaie, 29 mai

pendant si^ au point de vue politique, la négociation doit rester sans résultat, au point de vue militaire on obtient en la poursuivant d'arrêter les tentatives de l'armée de Metz pour se délivrer, on s'assure ainsi sa capture et on s'épargne dans tous les cas les pertes d'hommes que coûterait une série de combats avec elle, même heureux. Ces avantages, M. de Bismarck les a maintenant définitivement recueillis, il peut rompre tous les pourparlers, l'ennemi qu'il endort et berce d'illusions depuis un mois, est à bout de ressources et à sa merci.

On ne pouvait plus éviter la capitulation pure et simple, est envoyé auprès du chef de Tétat-major prussien et le G'* de Cissey, le G** de Stiehle, pour s'enquérir de ses conditions. Celui-ci déclara que l'armée de Metz subirait le même traitement que l'armée de Châlons à Sedan ; il remit au G'^ de Cissey un protocole sommaire portant que l'armée et la forteresse seraient rendues simultanément et, avec elles, le matériel de guerre et les drapeaux. Le conseil de guerre se réunit le 26 pour prendre connaissance du protocole. Les clauses furent plusieurs fois lues et commentées, on cherchait les moyens d'obtenir des atténuations, mais les généraux Changarnier et de Cissey, qui s'étaient convaincus personnellement de la dureté de l'ennemi, déclaraient qu'il était inutile de croire qu'on obtiendrait des concessions. Le conseil de guerre était donc appelé à subir les conditions les plus humiliantes possibles. Il était dans cette situation qu'il avait prévue et qui avait fait l'objet

de sa réserve expresse, qu'avant de se résigner on tenterait de se faire jour les armes à la main. Mais ce suprême effort, qu'on a ajourné pendant le mois de septembre, alors que l'armée conservait toute sa vigueur, qu'on a encore remis le 10 octobre pour négocier, alors qu'il restait une force réelle, il est devenu réellement impossible. Les chevaux sont morts ; on u'a plus ni cavalerie ni artillerie ; il y a vingt mille malades dans les hôpitaux ; les hommes qui campent à l'humidité, sous de petites tentes-abri, dans le camp retranché transformé en véritable cloaque par des pluies incessantes, sans autre nourriture que la viande de chevaux étiques à manger sans sel, ont déjà contracté le germe des maladies dont ils vont aller mourir par milliers en captivité et sont tombés dans un état de débilité physique qui ne permet plus de rien en attendre (1). Dans ces conditions, non-seulement il est impossible de forcer le cercle d'investissement que l'ennemi n'a cessé de perfectionner, mais il n'y a aucun espoir de livrer un combat tant soit peu brillant qui puisse être autre chose qu'une inutile boucherie. Il faut donc passer sous le joug, et le chef d'état-major de l'armée, le G** Jarras, est envoyé au quartier général ennemi discuter les clauses définitives de la capitulation. Il dut faire en sorte d'obtenir certaines atténuations aux conditions sommaires rapportées par le G'^ de Cissey.

Le G'^ Jarras trouva l'ennemi inflexible, le G*^ de

(1) D' Quesnoy, Armée du Rhin, p. 195. Procès Bazaine^ déposition du G"^ de Ladmirault, p. 376.

n4 LA DÉFENSE NATIONALE.

Stiehle lui dit qu'il entendait s'en tenir pureme"nt et simplement au protocole remis au G'* de Gissey, qui contenait les instructions transmises par le roi. Le G** Jarras demanda qu'un détachement de troupes de toutes armes pût se retirer librement en Algérie, cette faveur lui fut absolument refusée; il insistait au moins pour obtenir les honneurs de la guerre et pour que les officiers conservassent leurs armes et leurs bagages. Le lendemain, à . une seconde entrevue, le G'* de Stiehle lui dit que le roi cédait sur ces deux points, mais les honneurs de la guerre comportaient un défilé devant l'ennemi auquel le M*^ Bazaine se refusait, et ils furent eli définitive écartés de la convention qui ne contint, comme concession, que les armes et bagages laissés aux officiers. Les allées et venues nécessitées par cette négociation prirent un certain temps, et ce ne fut que le 27 octobre au soir (1) que se trouva définitivement signée la capitulation par laquelle 3 maréchaux de France, 50 généraux, 6,000 officiers, 170,000 hommes, y compris la garde nationale de Metz, devenaient prisonniers de guerre.

Le 26, la nouvelle qu'on capitulait se répandit dans les camps et fut communiquée ofîiciellement au conseil municipal de Metz. Le 27, le G*^ Coffinières annonçait dans une proclamation que le sort de la ville était lié à celui de l'armée, les soldats se voyaient donc condamnés à la captivité pendant que les ha-

(1) Colonel Fay, Journal^ p. 284.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. ITii

hitants subissaient la conquête étrangère. Dès le commencement d'octobre, un certain nombre d'officiers s'étaient secrètement réunis ; inquiets des négociations engagées par le M** Bazaine avec l'ennemi, ils s'étaient entretenus des mesures à prendre pour obtenir un changement dans le commandement de Tarmée. La capitulation amena de nouvelles réunions, cette fois-ci au grand jour. Des officiers de toute arme, parmi lesquels le capitaine Rossel du génie, se joignent aux officiers de la garde nationale. Ils veulent se soustraire- à la captivité en appelant les troupes à se frayer passage à travers les lignes ennemies ; mais ils durent reconnaître que, dans l'état de prostration où était tombée Tarmée, ils ne pourraient compter que sur un nombre d'hommes infime pour l'acte absolument désespéré qu'ils méditaient (1). Le G*^ Clinchant, qui devait se mettre à la tête de l'entreprise si on lui amenait un nombre d'hommes suffisant à conduire à l'ennemi, ne voyant rien de sérieux, se tint définitivement à l'écart et la tentative avorta. En ville, la journée du 28 est remplie par des scènes de tumulte et de désespoir ; on sonne le tocsin; on se porte pour l'envahir vers l'hôtel du commandant supérieur, qu'il faut faire protéger par des troupes ; on voile d'un crêpe noir la statue du héros messin, le M'* Fabert, érigée sur une des places de la ville. C'était la dernière convulsion de l'agonie ; ensuite le silence se fit.

(1) Metz, campagnes et négociations ^ p. 395. Colonel Rossel, Us derniet'S jours de Metz,

Le 29, la ville et les forts furent remis à l'ennemi. 'On avait pendant le blocus achevé les forts ; incQmplets au début du siège, ils se trouvaient en parfait état au moment de la reddition. Il semblait ainsi que l'armée du Rhin ne fût restée à Metz que pour compléter une forteresse appelée à renforcer d'une manière formidable la base d'opération des armées allemandes. On livrait en outre intacts les fusils et les canons de campagne de l'armée, enfin tout le matériel de Tarsenal, 1,665 canons, 9,000 affûts, 3 millions de projectiles, 23 millions de cartouches de divers modèles, 41^,000 kilogrammes de poudre (1). Ces ressources seront utilisées contre la France et en particulier pour le siège de Thionville entrepris avec des canons tirés de Tarsenal de Metz. On avait laissé arriver la dernière heure, sans se préoccuper du démantèlement des remparts et des forts, et dans le conseil du 26, lorsqu'on parla de l'opérer, lo temps eût manqué; le délai était encore suffisant, il est vrai, pour briser les armes et le matériel, mais il fut décidé qu'on s'abstiendrait de toute destruction.

Au nombre des demandes contenues dans le protocole rapporté par le G** de Cissey, se trouvait la remise des drapeaux. Dans le conseil de guerre du 26, les chefs de corps s'émeuvent particulièrement , de cette clause; l'un d'eux, le G*^ Desvaux, dit, en sortant, au M** Bazaine : « Et les drapeaux? » A quoi le

(1) Procès Bazaine, déposition de M. Raymond, p. 396.

STRASBOURG, METZ ET BELFORT. i77

maréchal répond : « C'est vrai! » Et il donne Tordre de les envoyer à Tarsenal pour être brûlés. Cet ordre verbaln'apas été entendu de toutle monde,et la journée du 26 se passe sans que les drapeaux soient portés des corps à Tarsenal, mais le G'^ Jarras est rentré le 26 au soir du quartier général ennemi sans avoir signé la capitulation, ona donc encore à soi toute la nuit du 26 et la journée du 27. Cependant certains chefs dansTarmée, inquiets pour les drapeaux, font procéder eux» mêmes à leur destruction ; le 6'^ Laveaucoupet dé» truit ainsi ceux de sa division, et les généraux Lapasset et Jeanningros ceux de leurs brigades. Si le M*^ Bazaine veut réellement la disparition des dra* peaux de son armée, il n'a qu'à laisser faire ou qu'à donner des instructions pour généraliser ce mouvement spontané. Mais loin de là, il envoie le 27 un ordre écrit très-précis pour que les drapeaux soient versés à l'arsenal et, afin de rassurer sur leur sort, et d'éviter qu'on ne les détruise dans les corps, ila soin dementionner qu'il les fera brûler (1). Or, pendant qu'il adresse aux corps l'ordre répété de porter les drapeaux à l'arsenal, il ne transmet à l'arsenal aucun avis pour Jes détruire lorsqu'ils arriveront (2). Au contraire le 27, entre onze heures et midi (3), le G'* Soleille, commandant en chef de l'artillerie, en sortant du rapport chez le maréchal, a écrit deux dépêches qui portent en tête : « Par ordre du maréchal », l'une

i\) Rapport du G'^ de Rivière, p. 239.

(2) Procès Bazaine^ déposition du colonel de Girels, p. 388.

(3) Procès Bazaine, déposition de M. Morlière, p. 381.

pour les généraux commandant Tartillerie des corps, prescrivant de verser les drapeaux à l'arsenal, Tautre pour le colonel de Girels, directeur de l'arsenal, ordonnant non pas de brûler les drapeaux, mais bien de les conserver et de les inventorier. Cette seconde dépêche, cependant, le G»^ Soleille la .retient sur sa table (1); et autant qu'on peut s'expliquer le fait, voici pourquoi.

Lorsque le 25 le G»* de Stiehle avait demandé au G'* de Gissey la remise des drapeajix, celui-ci cherchant un subterfuge qui permît de les faire disparaître, avait répondu qu'ils portaient des aigles et avaient dû être détruits au changement de gouvernement après le 4 septembre (2). Le M'* Bazaine s'est approprié cet argument ; lorsque, le 27 , le G** Jarras part une seconde fois pour le quartier général ennemi, le maréchal le charge de dire au G*^ de Stiehle que les drapeaux ont été brûlés comme emblèmes politiques . Si le chef de l'état-major prussien se contente de cette défaite et n'insiste pas dans la capitulation pour avoir les drapeaux, on pourra alors les détruire tranquillement, mais s'il exige au contraire absolument que la remise soit opérée, comme le M*^ Bazaine, plutôt que de voir aggraver les clauses de la capitulation, a déjà pris son parti de livrer les drapeaux, ceux-ci dans l'intervalle n'ayant pas été détruits, on enverra à l'arsenal l'ordre de les conserver pour l'ennemi. Et l'ordre dans ce

(1) Procès Bazaine^ déposition du colonel Vasse de Saint-Ouen, p. 380.

(2) Lettre du G"' de Gissey, Plaidoirie complète de M* Lacliaad, p. 137.

sens est écrit d'avance, car on peut bien prévoir que Iç G** de Stiehle n'acceptera pas l'argument que les aigles ont été brûlés après le 4 septembre, alors qu'il sait que le M*^ Bazainen'a cessé d'adhérer à l'empire et de négocier pour .son rétablissement. En ejffet, lorsque • le G*^ Jarras a mis en avant que les drapeaux ont été détruits comme emblèmes politiques, il n'a rencontré de la part du G** de Stiehle que la plus profonde incrédulité. Celui-ci a insisté plus énergiquement que jamais pour la remise des drapeaux. Le G*^ Jarras a dû céder. Lorsqu'il revient le 27 au soir avec la capitulation signée, il est trop tard, à Metz, pour détruire les drapeaux, puisqu'il y a parole donnée et engagement écrit de les livrer. Alors le G*^ So* leille fait porter le 28 au matin (1) l'ordre rédigé d'avance, la veille, à l'adresse du colonel de Girels, de conserver les drapeaux, et 56 aigles (2) passent de cette manière aux mains de l'ennemi. Ne sachant comment expliquer tant de condescendance envers le vainqueur, ne voyant en échange des dépouilles livrées que la concession de laisser aux officiers leurs armes çt leure bagages, le M'^Bazaine a pu être accusé de n'avoir eu d'autre souci que de sauver ses bagages, pour emporter son argenterie et le traitement qu'il avait touché pendant le blocus de Metz (3).

(1) Rapport du G»» de Rivière, p. 246.

(2) Guerre franco-allemande. Seconde partie, p. 296.

(3) Lettre du colonel d'Andlâu à V Indépendance Belge. Plaidoirie complète de M* Lachaud, p. 19. Metz, campagnes et négociations f p. 391. Procès Bazaine, Réquisitoire du G'^ Pourcet, p. 399.

180 LA DÉFENSE I^ATIONALE.

Le 29, les soldats de rarniée du Rhin se mii-eut en marche, désarmés, pour se constituer prisonniers. Les officiers avaient voulu accompagner leurs soldats jusqu'aux avant-postes, où des sous-officiers prussiens devaient en prendre le commandement. Les adieux furent déchirants et pleins d'une inexprimable angoisse. Tous ces hommes pleuraient leur gloire passée et la chute et le déshonneur de leur pays qu'ils croyaient laisser, d'après les récits qu'on leur avait faits, absolument perdu, se livrant lui-même à l'étranger.

La prise de Strasbourg et de fMetz avait rendu aux Allemands la disponibilité de grandes forces et leur avait permis à deux reprises d'envoyer des renforts à leurs armées en campagne. Une partie des. troupes employées autour de Metz et de Strasbourg avait spécialement eu pour mission de réduire les forteresses françaises de second ordre. Le système de défense des frontières de la France remontait à une époque déjà éloignée. La France conservait un cordon de petites places entourées d'une simple enceinte bastionnée. Ces places d'abord impuissantes, avec les énormes masses d'ho^nmes dont se composent les armées modernes, à retarder la marche de rennemi, étaient ensuite incapables, avec la portée accrue de l'artillerie, de résister à un bombardement. Elles souffraient, en général,] du manque de préparation, qui atteignait toutes les parties de l'organisation militaire française au début des hostilités ; à leur faiblesse naturelle s'ajoutaient un armement incom-

plet et des garnisons formées de recrues. L'ennemi, pour s'en emparer, n'avait donc besoin que de les bombarder, sans recourir à la méthode lente des sièges en règle. Les villes exposées aux ravages d'une artillerie à longue portée que les canons de leurs remparts ne pouvaient contrebattre, se rendaient forcément pour éviter une destruction totale. C'est ainsi •

que Toul, Soissons, Schélestadt, Verdun, NeufbrisachjRocroy, Phalsbourg, Montmédy, La Fère, Thionville, Mézières, Longwy capitulaient successivement. Quelques-unes de ces villes, dans les conditions où elles étaient appelées à résister, avaient cependant déployé une réelle constance. Toul, avec une faible garnison de gardes-mobiles, après avoir repoussé une première attaque tentée par surprise le 16 août, avait ensuite prolongé sa défense jusqu'au 23 septembre. Verdun et Montmédy avaient Tune et l'autre résisté à un premier bombardement et ne s'étaient rendues qu'à un second. Mézières, lorsqu'elle capitula, était en partie réduite en cendres. Phalsbourg subit un blocus de quatre mois, des bombardements répétés détruisirent le tiers de la ville, sans que les habitants montrassent de faiblesse ou que la garnison voulût accepter roJDTre de sortir librement. Les vivres épuisés, le commandant Taillant détruisit son artillerie et ses munitions,^il brisa ses fusils, puis ouvrit les portes et prévint l'ennemi qu'il se rendait à discrétion. Les Allemands, pour honorer la belle conduite de la garnison, laissèrent aux ofûciers leurs épées et leurs bagages, aux soldats leurs sacs, et ils les autorisèrent

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