‹ Histoire de Richard Cœur-de-lion, roi d'AngleterreChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Entrée de Richard en Palestine. — Son armée. — Celle de Saladin. — Bataille d’Arsur. — Lettre de Richard à l’archevêque de Rouen à ce sujet.

Ptolémaïs était donc retombé au pouvoir des chréliens. C’était un grand acheminement vers de nouveaux succès; car cette ville, regardée dans tous les temps comme la clef de la Syrie (1) , était un centre considérable d’approvisionnements et d’opérations militaires pour Richard, devenu chef suprême de l’expédition depuis le départ de Philippe- Auguste.

(1) Napoléon disait que si, en 1799, il avait pu prendre Saint- Jean- d’ Acre, il aurait pu conquérir tout l’Orient.

BICHÂRD COEUR-DE- LION

Mais le but final de la croisade n’était pas atteint. 11 restait à pénétrer dans la Palestine, dont les Sarrasins gardaient les issues et s’y préparaient à des luttes acharnées. Richard établit une assez forte garnison à Saint- Jeand’Acre, dont il avait relevé les murailles démantelées pendant le siège ; il laissa dans cette ville la reine sa femme, sa sœur et les dames de leur suite; puis, à la tôle de cent mille hommes, il se mit en marche pour la Palestine (25 avril 1191).

Son armée, dont les Sarrasins eux-mêmes admiraient la discipline, présentait la plus belle ordonnance. Elle était divisée en cinq corps. Les templiers formaient le premier ; les Bretons, les Angevins, le second ; les Poitevins, le troisième. Dans le quatrième corps figuraient les Anglais, les Normands, les Allemands. Les hospitaliers composaient l’arrièregarde.

Les principaux chefs étaient: Richard d’abord, commandant en chef; le duc de Bour-

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gogne ; le roi Lusignan ; Henri , comte de Champagne; Robert de Dreux et son frère Philippe, évêque de Beauvais, qui dans son ardeur guerrière portait plus souvent le casque que la mitre , le glaive que le bâton pastoral ; les grands maîtres des templiers et des hospitaliers ; P illustre Jacques d’Avesnes, gentilhomme Flamand , que Vinisauf compare a Nestor pour la sagesse, à Achille pour la vaillance , à Régulus pour sa fidélité religieuse à la foi jurée.

Les archers et les arbalétriers, composant l’infanterie, marchaient aux deux extrémités de l’armée. Au centre, où se tenait la cavalerie , apparaissait une longue poutre semblable à un mât de vaisseau. Elle posait sur un char traîné par quatre chevaux superbement harnachés. Au sommet de cette poutre qu’on appelait le standard , flottait à longs plis la bannière d’Angleterre. Elle servait de point de ralliement, et la garde en était confiée à une troupe d’élite. Auprès du standard on portait

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les malades, les blessés, quelquefois les corps des guerriers illustres morts les armes à la main.

Le clergé, récitant des prières,, marchait avec l’armée. Des hérauts d’armes parcouraient les rangs en répétant le cri de guerre : Dieu, secourez le saint sépulcre ! Ce cri avait remplacé celui-ci des premiers croisés : Dieu le veut ! Dieu le veut, !

Richard, monté sur un cheval fauve de Chypre , était partout à la fois. Sa lourde armure ressemblait à celle des chevaliers de haut rang. Un casque d’acier emprisonnait ses beaux cheveux blonds. Sa cuirasse, de même métal, était recouverte d’une cotte de mailles à longues manches, descendant jusqu’à ses pieds, enfermés dans une chaussure de plaques flexibles. A sa gauche pendait une longue et large épée à deux tranchants ; à sa droite était un poignard dans un fourreau étincelant de pierreries. Sa lance était accrochée à la selle de son destrier, dont les flancs étaient entourés

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de caparaçons en métal. Des gantelets trèsélastiques en fer battu couvraient les larges mains du héros. Quand il paraissait dans les rangs de l’armée cheminant vers la Palestine, sa présence électrisait les guerriers , qui en secouant leurs boucliers s’écriaient : Vive Richard d’ Angleterre ! Dieu, secourez le saint sépulcre !

En s’éloignant de Ptolémaïs les croisés traversèrent le Bellus, le Kison , passèrent par Caïpha, et, laissant .à leur gauche le mont Carmel, ils s’avancèrent sur le rivage de la mer, dont les vagues venaient baigner les pieds des chevaux.

Richard avait à marcher dans des chemins étroits, bordés d’un côté par les rochers abrupts de la Samaric, de l’autre par la Méditerranée; il ne voulait pas exposer ses troupes à des périls certains en les lançant dans des montagnes coupées de ravins et de précipices, connus seulement des cavaliers sarrasins et de leurs chevaux agiles; il avait donné l’ordre de

KOI D’ANGLETERRE.

se tenir constamment sur la défensive sans jamais rompre les rangs.

Les musulmans, commandés parSaladinen personne, formaient une armée de deux cent mille hommes, presque tous à cheval. Cette armée se composait d’Arabes Bédouins portant des arcs, des carquois et des boucliers ronds en cuir ; de Scythes à la longue chevelure armés de flèches; d’Élhiopiens au teint noir, à la taille élevée , au visage peint de blanc et de rouge; de Curdes, compatriotes de Saladin , à l’aspect féroce, tenant dans leurs mains des lances et des massues hérissées de dents de fer. Au bout des lances s’agitaient des drapeaux de diverses couleurs. Le bruit de leurs cistres, de leurs clairons, de leurs timbales, retentissait au loin. 11 y avait parmi eux des hommes dont l’unique emploi était de pousser d’affreux hurlements ; « et tout ce fracas , dit un historien (1), n’avait pas seulement pour but d’effrayer leurs ennemis, mais d’échauffer

(I) Michaud.

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au carnage les guerriers musulmans, (l’entretenir dans leur cœur, avec l’oubli du péril , l’ardeur des combats et l’ivresse de la vie-

toire. »

C’est cette armée de démons, comme l’appelle un chroniqueur, qui ne cessa de harceler les croisés dans leur marche pénible au milieu de marais couverts d’herbes touffues qui s’élevaient jusqu’à hauteur d’homme. Des nuées de cavaliers sarrasins, descendant des montagnes au triple galop, se précipitaient sur les croisés, qui sans s’ébranler les recevaient à coups de javelots, ou leur opposaient un impénétrable rempart de lances.

Les musulmans battaient alors en retraite , mais pour recommencer leurs attaques. Une chronique contemporaine compare leurs évolutions tantôt au vol de l’hirondelle, tantôt au rapide essor de ces mouches importunes doni l’essaim s’envole quand on le chasse, et reparaît quand on les a chassées.

« Semblable à un mur, dit un auteur

KOI D’ANGLETERRE.

Ut

arabe (1) en parlant des croisés, l’infanterie chrétienne ne sortait jamais des rangs que dans les cas extraordinaires. Le feutre épais et les cottes de mailles qui couvraient les infidèles étaient à l’épreuve du trait. J’ai vu des soldats chrétiens qui avaient jusqu’à vingt traits plantés sur leur corps, ce qui les faisait ressembler à des hérissons. »

Parvenue à Césarée, dontSaladin avait fait récemment démolir les murailles, l’armée de la croix s’y reposa quelques jours. Reprenant sa route, elle arriva, vers le milieu de septembre 1191, dans une plaine voisine de la ville d’Arsur, près de laquelle est une foret

(pie le Tasse a chantée.

Le plan de guerre de Richard, nous l’avons déjà dit, était de se tenir uniquement sur la défensive, et d’éviter tout engagement général avec Saladin. Le roi d’Angleterre aurait voulu atteindre avec cette tactique Jaffa et peut— êtie aussi Jérusalem, la ville trois fois sainte, que

(1) Boha-Eddin.

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Plantagenet ne devait point visiter, même en simple pèlerin. Jusque dans la plaine d’Arsur, ou les musulmans inquiétèrent le plus les chrétiens, Richard persistait à vouloir poursuivre sa marche sans en venir à une bataille rangée.

C’était surtout contre Carrière -garde que se multipliaient les attaques de l’ennemi. Ce système de pure résistance lassa enfin les chevaliers de l’Hôpital, qui pouvaient tout supporter excepté la honte de rester sans combattre en face des mécréants. Le grand maître quitte son rang , vole vers Richard et lui dit: « Sire, nous sommes menacés d’un opprobre éternel. Nous pouvons être vaincus, comme si nous avions manqué de courage. Nous finirons par nous laisser désarmer si notre inaction se prolonge. Par saint Georges! sire, donnez le signal du combat. »

A peine le grand maître a-t-il achevé ces mots, que Saladin et son frère Malek- Adel

UOI D’ ANGLETERRE.

lancent leur deux cent mille guerriers dans la plaine, et en moins d’un quart d’heure l’armée chrétienne est entièrement entourée. Elle s’ébranle à la voix tonnante de Richard ; une effroyable mélée s’engage; les flèches sifflent

dans l’air. L’infanterie chrétienne ouvre ses rangs, d’où sortent quarante mille cavaliers croisés armés de toutes pièces. Les lances s’entre-choquent et se brisent; hommes et chevaux tombent de toute part; des nuages de

poussière enveloppent les combattants. On ne

se reconnaît plus; des chrétiens donnent la mort à des chrétiens, et des musulmans succombent sous les coups de leurs compagnons d’armes.

Monté sur son cheval fauve, Richard, tout bardé de fer comme nous l’avons dépeint, s’élance dans les rangs ennemis, qu’il épouvante et qu’il disperse. « Il abat, il renverse les Sarrasins, comme le moissonneur fait tomber les épis sous la faux (1). »

(1) Vinisauf.

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L’héroïque Jacques d’Avesnes ne fait pas moins de ravages que Richard d’Angleterre: enveloppé par des cavaliers bédouins, il leur fait mordre la poussière. Son cheval est tué sous lui, mais le chevalier lutte encore à pied. Ses forces cependant s’épuisent, son sang coule, et il tombe percé de coups en prononçant ces mots: « Dieu, secourez le saint sépulcre ! Et toi, Richard, venge ma mort! » Les croisés enlèvent son cadavre mutilé, et l’emportent près du standard.

La bataille dura toute une journée. Trois fois les Sarrasins furent repoussés, trois fois ils revinrent à la charge. Ne pouvant plus tenir contre la furie des croisés, contre cette

nation de fer , comme les musulmans les appelaient, ils abandonnèrent le champ du carnage couvert de leurs morts et de leurs blessés. Irrité autant qu’humilié de sa défaite, Saladin dit a ses lieutenants qui l’entouraient : « Nous étions de toutes les nations la plus invincible dans la guerre, et voilà que nous

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ne sommes plus rien , que nous ne valons pas un œuf! »

Adressant au Ciel des actions de grâces, les croisés rentrèrent paisiblement dans Arsur , où ils enterrèrent en grande pompe , dans une église, les restes du vaillant Jacques d’Avesnes.

Citons ici une lettre de Richard à l’archevêque de Rouen , dans laquelle le roi d’Angleterre parle de la bataille d’Arsur comme d’un événement ordinaire. Cette lettre, vrai monument historique, est d’autant plus digne d’attention , qu’en parlant de cette mémorable journée, dans laquelle Richard déploya toute sa vaillance, Plantagenet ne dit pas un mot de lui-même :

« Richard, par la grâce de Dieu, roi d’An- « gleterre, duc de Normandie, comte d’An- « jou, au vénérable Guillaume, archevêque « de Rouen , salut !

« Sachez qu’après le départ du roi de « France pour ses Etats et la réparation des « ruines d’Acre, nous nous sommes dirigés

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« vers Joppé , afin de travailler pour la « cause du Christ et pour l’accomplisse- « ment de notre vœu. Nous sommes arrivés « à Césarée avec de grandes peines et de « grandes fatigues. L’armée du Christ, après « s’être un peu reposée dans cette ville , a « repris sa marche. Nous sommes parvenus « près d’Arsurth. En ce moment, Saladin et « ses païens sont tombés avec impétuosité « sur notre arrière-garde. Grâce à la rniséri- « corde divine, ils ont été mis en fuite. La « veille de la bienheureuse Marie, les nôtres « ont fait près d’Arsurth un si grand carnage « d’illustres Sarrasins, que depuis quarante « ans Saladin n’avait pas éprouvé un pareil « désastre. Depuis le jour de sa défaite, le « sultan n’a plus osé attaquer les chrétiens « de près; mais il se tient toujours caché en « embuscade, comme un lion dans son antre. « 11 a complètement rasé Ascalon, dans la « crainte que cette ville ne tombât en notre « pouvoir. Nous avons lieu d’espérer qu’avec la

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« protection de Dieu , l’héritage du Seigneur « sera pleinement recouvré.

« Portez-vous bien , portez-vous bien (1). »

C’est de Jaffa que Richard écrivit cette lettre. L’armée chrétienne était venue en effet prendre ses quartiers dans cette ville; Saladin en avait fait démolir les remparts. Pendant que les croisés s’occupaient à relever les murailles de la cité, le sultan ne restait pas dans son antre , comme l’avait dit le roi d’Angleterre ; il présidait lui-même à la démolition des remparts de la belle ville d’Ascalon ; il pensa, non sans raison, que les chrétiens, maîtres de cette importante place, auraient coupé les communications des musulmans avec l’Égypte, et, de la partie méridionale de Palestine, tiré de grands secours pour la conquête de Jérusalem.

Toutes les forces de Saladin se concentrèrent alors dans la ville sainte.

(i) Matthieu Paris, règne de Richard.

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