CHAPITRE XVI
Lettres de la reine Eléonore au pape , au sujet de la captivité de son fils. — Alliance entre Jean Sans -Terre et Philippe- Auguste.— Invasion de la Normandie par le roi de France. — Massacre d’Évreux. — Richard devant la diète germanique. — Sa rançon réglée. — Propositions de Philippe- Auguste et de Jean Sans -Terre à ce sujet. — Délivrance de Richard. — Son retour en Angleterre.
Le souvenir de la captivité de Richard se présente dans l’histoire avec tout un cortège de haines sans grandeur, de basses vengeances, d’avidités misérables, d’ignominieux calculs. Ces potentats , spéculant sur le malheur, n’osant pas attaquer à ciel ouvert, la lance au poing, ce lion des combats dont le monde
RICHARD COEUR-DE-LION
publie les exploits, le retenant dans les fers comme s’ils l’avaient fait prisonnier sur un champ de bataille, riant de ses longues souffrances, envahissant ses domaines alors qu’il n’est pas là pour les défendre, offrent véritablement un spectacle bien indigne, et qui contraste étrangement avec les mœurs de la chevalerie.
Mais ces révoltantes iniquités ont été énergiquement flétries par une femme, par une
mère. Ecoutons Eléonore d’Aquitaine dans ses lettres au pape Célestin 111, lui demandant de faire rendre à son fils la liberté , et de lancer les foudres de l’Église contre ses geôliers couronnés.
« J’avais résolu de garder le silence, disait
« la reine mère au souverain pontife, de peur « que dans l’abondance du cœur et au fort « de ma douleur, il ne m’échappât contre le « successeur de Pierre quelque expression qui « me fît accuser d’insolence et de présomp- « tion ; car la douleur, lorsqu’elle se laisse
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« aller à son impétuosité, ne diflere pas beau- « coup du délire. Mais il faut parler; et « qu’on ne s’étonne pas si la violence de mon « affliction me rend moins retenue dans mes « paroles; car je déplore un malheur public. « Les nations troublées , les peuples déchirés , « les provinces désolées, l’Église d’Occident « dans les larmes vous supplient, ô très-saint « Père, de mettre un terme à nos désastres.
« Notre roi est en prison. Le tyran qui l’y « retient forge sans cesse des armes d’iniquité « contre lui. 11 l’a fait prisonnier pendant le « saint pèlerinage, quand il était sous la pro- « tection du Dieu du ciel, lorsqu’il défendait
« l’Eglise. Ce monstre tue mon fds chargé
« de chaînes ; il couve sa proie.
« Si l’Eglise garde le silence, que Dieu « s’élève alors et qu’il juge notre cause ! Où « est le zèle d’Élie contre Achab , de Jean « contre Hérode, de Basile contre Valens? « Au milieu de tant de plaintes, de tant de « larmes , vous n’avez pas envoyé un seul
ROI D’ANGLETERRE
« nonce à ces princes coupables; cependant a pour des causes peu importantes vos caret dinaux sont envoyés avec de grands pou- « voirs dans des contrées barbares. »
Seconde lettre d’Eléonore au Pape.
« La distance qui me sépare de vous , très- « saint Père , m’empêche de vous parler en « personne. Cependant il faut que j’épanche « ma douleur. Je suis desséchée par le cha- « grin. Mes années s’écoulent dans le gémisse sement. Mes entrailles sont arrachées. J’ai « perdu le soutien, l’ami de ma vieillesse, « la lumière de mes yeux, j’ai perdu mon fils, a et je vous le demande! O mon fils, qui « m’accordera de mourir pour toi ! Mère de « miséricorde , Vierge sainte , regardez la « douleur d’une mère !...
« Le roi Richard est dans les fers. Son frère
« Jean ravage son royaume Je flotte incer-
« taine : si je pars, si j’abandonne le royaume
RICHARD COEUR-DE-LION
<( de mon fils, ce royaume sera privé de mes « conseils et de mes consolations ; si je reste, « je ne verrai point la face de mon fils. O ty- « rans impies et cruels, qui n’avez pas craint « de porter des mains sacrilèges sur l’oint du « Seigneur, personne ne se lèvera donc pour « vous punir ! Mais le prince des Apôtres « règne et commande encore sur le siège « apostolique. Saint Père ! tirez donc le glaive « de Pierre contre les méchants ! La croix « du Christ est supérieure aux aigles de Cé- « sar, le glaive de Pierre à l’épée de Con- « stantin, le siège apostolique au trône imu périal. Votre puissance vient de Dieu , non u des hommes. »
Troisième lettre de la mère de Richard.
c( Je vous ai souvent écrit, très-saint Père. <c J’ai offert le sacrifice de mon cœur avec un « esprit contrit et humilié. Puisque j’ai comte mencé, je parlerai encore à mon Seigneur,
« quoique je ne sois que cendre et poussière.
« Personne ne m’a dit encore : Ton fils « Joseph vil ! Il a été tiré de la citerne ! Une « bête cruelle ne Va point dévoré ! O bête mé- « chante, plus cruelle que les tigres, tu as u vendu à l’empereur le soldat du Christ, « l’oint du Seigneur, le pèlerin de Jésus cruu cillé ! Un ennemi plus implacable encore « lui a été donné. De la prison de Léopold « il est tombé dans le labyrinthe d’Henri ! <c Depuis Judas Iscariote il ne s’est point « trouvé d’homme semblable, qui violât ainsi « la loi du Très-Haut , qui livrât le juste avec « autant de malice.
« La justice, l’équité, la crainte de Dieu, « la foi , la religion , l’honneur ont donc dis— « paru de la terre? Alors levez-vous, Sei- « gneur ! Pontife, si la douleur d’une mal- « heureuse mère, d’une pécheresse ne vous « touche pas , soyez au moins sensible aux « cris des pauvres , aux gémissements des « prisonniers, au sang des victimes, à la
RICHARD COEUR-DE-LION
« spoliation des églises , à l’oppression géné- « raie des saints. Protégez mon fds du bou- « clier de votre bonne volonté.... Trois fois « vous avez promis d’envoyer des légats, et « ils n’ont pas été envoyés. Ah ! je suis forcée « de le dire, si mon fils avait été dans la « prospérité , ils se seraient hâtés de courir « au simple appel qui leur aurait été fait,
« parce qu’ils auraient espéré de sa munificc cence de larges récompenses. Et pourtant « quelle récompense pourrait être plus glo- « rieuse que celle de rendre la liberté à un « roi captif, la paix aux peuples , le repos aux « hommes religieux, la joie à tous !
« Les rois et les princes de la terre se sont « ligués contre mon fils, contre Point du u Seigneur: l’un le retient dans les fers, « l’autre dévaste ses domaines ; l’un lui tient <( le pied, l’autre l’écorche. Le pontife voit « cela, et garde le glaive de Pierre dans le <( fourreau !... (1) »
(1) Ces lettres d’Éléonore, dont nous n’avons donné ici
L’indignation et la douleur de la reine Eléonore furent vivement senties et partagées par les peuples de l’Europe , au milieu desquels la nouvelle de cet événement produisit une immense et profonde émotion . Seuls les princes et les rois , dont Cœur-de-Lion était la terreur, s’en réjouirent et en profitèrent.
Touché enfin des plaintes réitérées d’Éléonore et de ses chagrins, Célestin II! réclama, mais en vain , la liberté de Richard ; il lança les foudres du Vatican contre Léopold et contre Henri VI, qui les bravèrent.
Lorsque Jean Sans-Terre apprit la détention de son frère , il se hâta de partir pour Paris , ou il fut bien accueilli par Philippe-Auguste. Il fit au roi de France l’abandon de quelques portions de la Normandie, et se reconnut son homme lige pour le reste de cette belle province, appartenant à la couronne d’Angleterre.
que des extraits, car elles sont très - étendues , se trouvent dans les Actes de Rymer.
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Jean retourna ensuite dans la Grande-Bretagne, et à la tête d’une armée de mercenaires il se proclama roi d’Angleterre. 11 trouva une énergique et noble résistance parmi les prélats et les hauts barons ; ils déployèrent l’étendard royal, et refoulèrent les bandits payés par le comte de Mortagne. Celui-ci consentit à un armistice, afin de pouvoir former de nouveaux plans et d’observer le cours des événements.
Considérant Richard comme déchu du trône, Philippe-Auguste, qui dans cette affaire joua un rôle peu digne d’un grand prince, envoya au monarque captif un messager chargé de lui remettre son hommage comme ancien vassal du roi de France; infidèle au serment prêté à Nonancourt, renouvelé à Vézelai (1), Philippe- Auguste entra ensuite en Normandie, en conquérant, avec une nombreuse armée; il prit Vernon , Passy-sur-Eure , Gisors, tout le Vexin, et soumit à son aulo- (1) Voyez le chapitre v de cet ouvrage.
ROI D’ANGLETERRE
rite le comté d’Aumale jusqu’cà Dieppe et Yaudreuil.
Philippe vient assiéger Rouen, défendue par le vaillant comte d’Essex, récemment revenu de la Palestine. Dans un chaleureux discours du comte aux habitants de la capitale de la Normandie, il montre à leur indignation la perfidie de l'homme qui avait tourné le dos devant les Sarrasins (1); il exalte leur patriotisme par le tableau de la désolation qui les entoure; et tous jurent de vaincre ou de mourir. Les femmes elles-mêmes volent aux armes ; du haut des murs de la ville elles versent de la poix bouillante sur la tête des assaillants; les machines de guerre de Philippe sont brûlées. Dans un moment d’héroïque désespoir, la garnison normande ouvre les portes de Rouen, et invite le roi de France
(1) Le futur vainqueur de Bouvines n’était pas homme à tourner le dos devant V ennemi; mais comme tout était calcul ou combinaison dans sa politique, il quitta la Terre- Sainte dans la persuasion que les intérêts de sa couronne réclamaient sa présence en France.
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à entrer dans la place s’il l’ose. 11 juge prudent de se retirer, vient s’emparer de la ville d’Évreux, qu’il donne en garde à Jean Sans- Terre, son allié, et marche sur Yerneuil, qu’il assiège.
Dans un caprice plus digne de Néron que d’un prince chrétien , le comte de Mortagne réunit à sa table, dans une salle du château d’Évreux, trois cents des principaux habitants de cette ville; au milieu du festin, les soldats anglais, conduits par Jean Sans-Terre, massacrent tous les convives et exposent leurs têtes sanglantes sur les murailles de la ville.
Philippe , en apprenant cette hideuse boucherie, lève le siège de Verneuil, accourt à Évreux, prend la ville mal défendue par les Anglais , et y met le feu , espérant y brûler Jean lui-même; mais le prince assassin s’était enfui après son crime (1) (1193).
Pendant que ces scènes se passaient en Normandie, le ministre tombé, Guillaume
(i) Actes de Rymer, tome I.
KOI D’ANGLETERRE.
Longchamp , le Blondel véritable du roi Richard, errait en Allemagne, cherchant partout la prison où languissait le héros ; Guillaume la découvrit. Bientôt des députés envoyés par le conseil de régence le suivirent. Admis en la présence de Richard, ils tombèrent à ses genoux, qu’ils embrassèrent en pleurant. « Ah! dit le roi ému de ces touchantes démonstrations, je ne suis donc pas entièrement abandonné sur celte terre. Amis, que Dieu vous rende tout le bien que vous apportez à l’âme en deuil du prisonnier! » Et il serra contre son cœur tous ces serviteurs fidèles qui de si loin étaient venus le plaindre, le consoler et lui dire que la vieille Angleterre saurait bien trouver de l’argent pour racheter son roi.
Longchamp alla se jeter aux pieds de Henri VI, et le supplia de rendre la liberté à son maître, dont le royaume était livré aux horreurs de la guerre civile. L’empereur décida que Richard serait jugé par la diète germanique, réunie à Haguenau, aujourd’hui l’un des chefs -lieux
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d’arrondissement du département du Bas- Rhin.
Le roi d’Angleterre consentit à comparaître devant ce tribunal incompétent, présidé par Henri VI en personne (avril 1193). 11 écouta avec calme les chefs d’accusation portés contre lui. Ils étaient au nombre de six : 1° appui donné au bâtard Tancrède dans son usurpation du trône de Sicile ; 2° divers manquements au roi de France, suzerain de Richard ; 3° le prince de Chypre injustement détrôné, et cette île donnée à un étranger (Lusignan) ; 4° insulte faite à la nation allemande, à Léopold, en faisant jeter dans un égout la bannière de l’Autriche; 5° le meurtre de Conrad de Montferrat, ordonné et soldé par Richard (1); 6° connivence entre Saladin et Richard pour ne pas enlever Jérusalem aux
(1) On fit circuler alors en Europe une lettre du Vieux de la Montagne, par laquelle le prince des assassins attestait que Richard n’avait pris aucune part au meurtre de Conrad. Cette lettre, à laquelle aucun historien n’a ajouté foi, se trouve dans la chronique de Matthieu Paris.
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infidèles, et présents du sultan acceptés par le roi d’Angleterre.
Richard, debout, les mains chargées de chaînes, répondit en ces termes à tous les chefs d’accusation :
« Je suis né dans un rang à ne rendre « compte de mes actions qu’à Dieu seul; « mais elles sont d’une nature telle, qu’elles « ne craignent pas même le jugement des « hommes, et particulièrement, seigneur, « d’un prince (Henri VI) aussi juste que « vous.
« Mes liaisons avec le roi de Sicile n’ont « rien qui vous ait dû fâcher; j’ai pu ména- « ger un homme dont j’avais besoin, sans « offenser un prince dont j’étais l’ami. Pour « le roi de France , je ne sache rien qui « m’ait dû attirer son chagrin , que d’avoir « été plus heureux que lui. Soit l’occasion, « soit la fortune, j’ai fait des choses qu’il eût « voulu avoir faites : voilà tout mon crime à « son égard. Quant au tyran de Chypre,
RICHARD COEUR-DE -LION
« chacun sait que je n’ai fait que venger les « injures que j’avais reçues le premier. En ci me vengeant de lui, j’ai affranchi ses sujets <c du joug sous lequel il les accablait. J’ai « disposé de ma conquête, c’était mon droit;
« et si quelqu’un avait dû y trouver à redire , « c’était l’empereur de Constantinople, avec ce lequel ni vous ni moi n’avons pas de grande « mesure à garder.
« Le duc d’Autriche s’est trop vengé de « l’injure dont il se plaint, pour la compter '< encore parmi mes crimes. 11 avait manqué « le premier, en faisant arborer son drapeau « dans un lieu où nous commandions, le roi « de France et moi, en personne : je l’ai puni « trop sévèrement; il a eu sa revanche au ce double; il ne doit plus rien avoir sur le « cœur, si ce n’est le scrupule d’une ven- « geance que le christianisme ne permet a pas.
cc L’assassinat du marquis de Montferrat « est aussi éloigné de mes mœurs, que mes
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« intelligences prétendues avec Saladin sont « peu vraisemblables. Je n’ai pas jusqu’ici « montré assez de crainte de mes ennemis, « pour qu’on me croie capable d’attaquer « leur vie autrement que l’épée à la main , « et j’ai fait assez de mal à Saladin, pour « donnera penser que , si je ne l’ai pas trahi , « je n’ ai pas été son ami.
« Mes actions parlent pour moi, et me « justifient mieux que mes paroles. Acre « pris , deux batailles gagnées , des partis « défaits, des convois enlevés, avec tant de « riches dépouilles dont toute la terre est « témoin que je ne me suis pas enrichi , « marquent assez , sans que je le dise , « que je n’ai pas épargné Saladin. J’en ai « reçu des présents, que ce Sarrasin, non « moins recommandable par sa courtoisie et « sa générosité que par sa valeur et sa con- « duite, m’a de temps en temps envoyés. Le
« roi de France en a reçu comme moi: ce
« sont là des honnêtetés que les braves gens
« dans la guerre se font les uns aux autres c( sans conséquence.
« On dit que je n’ai pas pris Jérusalem : « je l’aurais prise si l’on m’en avait donné « le temps. C’est la faute de mes ennemis, « non la mienne, et je ne crois pas qu’aucun « homme équitable me puisse blâmer d’avoir « différé une entreprise qu’on peut toujours « faire, pour apporter à mes peuples un se- « cours qu’ils ne peuvent plus longtemps « attendre. VoiLà, seigneur, quels sont mes « crimes. Juste et généreux comme vous « êtes, vous reconnaissez sans doute mon « innocence; et si je ne me trompe, je m’a- « perçois que vous êtes touché de mon « malheur (1). »
On assure, en effet, que les paroles de Richard , sa noble attitude , son calme plein de majesté, émurent vivement Henri VI; il ordonna sur-le-champ de rompre les chaînes qui
(1) Révolution d’ Angleterre , par le P. d’Orléans.
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meurtrissaient ses royales mains. La diète, dont il s’était attiré la sympathie, déclara que la liberté devait être rendue à l’auguste prisonnier. Mais l’empereur le retint encore dans les fers ; il consentit seulement, et c’est là qu’il voulait en venir, à traiter de la rançon du roi.
11 avait acheté Richard à Léopold pour soixante mille livres d’argent ; il exigea le double de cette somme. Le roi d’Angleterre promit de la payer. On dit que Richard se reconnut vassal de Henri VI , lequel lui donna en retour, par acte authentique, le Viennois, le Lyonnais, Marseille, Arles, provinces et villes sur lesquelles l’empereur d’Allemagne n’avait que des droits incertains et contestés. 11 fut convenu aussi que Richard rendrait à Isaac, le dernier prince de Chypre, la liberté, mais non ses domaines, et que la captive du roi d’Angleterre, la tille d’Isaac, serait remise aux soins de son oncle, le duc d’Autriche.
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Lorsque Philippe-Auguste et Jean Sans- Terre connurent les conditions de la délivrance de Richard, ils promirent à l’empereur de lui assurer une somme d’argent plus forte que celle qui avait été fixée pour la rançon du roi , s’il voulait retenir Cœur-de-Lion dans les fers, ou de lui payer vingt mille livres pour chaque année d’emprisonnement. Henri VI , que les Normands d’Italie appelaient le Cyclope, ne put résister à d’aussi séduisantes propositions; il allait y souscrire, lorsque les prélats et les barons d’Allemagne qui s’étaient portés garants de la délivrance du monarque anglais, reprochèrent à leur empereur sa cupidité et le déterminèrent à lâcher sa proie.
L’Angleterre, que Richard avait ruinée en partant pour la croisade, s’épuisa pour racheter son roi ; elle vendit jusqu’à ses vases sacrés. Plus de soixante -dix mille livres d’argent furent payées comptant au Cyclope ; Richard donna des otages pour le paiement du reste.
ROI D’ANGLETERRE
Plantagenet respira enfin l’air de la liberté, après quatorze mois (décembre 1192 à février 1194) passés dans les prisons de Henri. En apprenant par ses espions la délivrance de Richard, Philippe-Auguste adressa à Jean Sans-Terre une lettre dans laquelle on ne lisait que ces mots : Prenez garde, le lion est déchaîné.
Accompagné de quelques serviteurs fidèles , le roi d’Angleterre descendit le Rhin jusqu’à Cologne. L’archevêque de cette ville le conduisit au port d’Anvers, où Richard trouva sa flotte qui l’attendait. Il s’y embarqua au milieu des cris de joie des matelots , et aborda à Sandwich , où le peuple l’accueillit par les plus vives acclamations.
Son entrée à Londres fut triomphale. Les nobles et les vilains (1) étaient venus à sa rencontre. Le peuple anglais adorait Richard , malgré ses défauts ; il ne parlait que de sa
(1) Matthieu Paris.
vaillance, de ses exploits, de sa générosité, de ses malheurs, et remerciait Dieu de lui avoir rendu un prince qu’il n’espérait plus six mois auparavant.