‹ Histoire de Richard Cœur-de-lion, roi d'AngleterreChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Construction des citadelles des Andelys. — Interdit lancé, à cette occasion , contre la Normandie par l’archevêque de Rouen. — La guerre recommence entre Richard et Philippe-Auguste. — Les routiers. — Philippe de Dreux, évêque de Beauvais. — Combat de Gamache. — Prise des châteaux de Courcelles, de Boury et de Sérifontaine par Richard. — Combat dans la plaine de Gisors. — Courage de Philippe- Auguste. — Chute du roi de France dans l'Epte. — Détails à ce sujet.

La charmante et pittoresque vallée des Andelys est le point par lequel les Français attaquèrent le plus souvent et le plus vivement la Normandie.

Voulant mettre cette vallée en état de défen se , Richard y lit construire , en 1197, deux

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forteresses dont on visite aujourd’hui encore les ruines.

La première, qui n’offre plus que les murs d’enceinte servant de clôture à un jardin, s’éleva dans une île formée par la Seine , qu’on appelle encore Vile du château.

La seconde de ces forteresses , entourée d’une triple enceinte dont certaines parties de murs sont encore debout et le donjon presque intact , fut bâtie sur un rocher qui domine le Petit- Andely : c’est Château - Gaillard , dont l’histoire se mêle à l’histoire de France jusqu’à Henri IY, époque à laquelle il fut démoli.

Selon la chronique, cette forteresse immense fut construite dans l’espace d’une année. Après son achèvement, Richard, monté sur le faîte du donjon , s’écria dans sa joie : « Qu’elle est belle, ma tille d’un an ! »

Les lieux sur lesquels furent bâties les deux forteresses faisaient partie des domaines de l’église de Rouen. Gauthier de Coutances, archevêque de cette ville, protesta contre cette

violation de son territoire. En échange de la petite île de l’Andely et do rocher stérile où s’élevait Château- Gaillard , Richard offrit au prélat les villes de Dieppe et de Louviers , et de nombreux moulins que le roi possédait à Rouen. Gauthier ne voulut rien entendre, et protesta de nouveau ; Richard passa outre , et l’archevêque, qui, dit-on, avait des intelligences avec la cour de France , frappa d’interdit toute la Normandie, dont il était le primat.

Les cloches restèrent muettes; les églises étaient fermées, le culte suspendu, les sacrements n’étaient plus administrés; les morts ne recevaient plus la sépulture ecclésiastique; la consternation planait sur toute la Normandie.

La sévérité outrée de l’archevêque, qui aurait pu , ce semble , borner ses anathèmes à Richard, sans en faire sentir les désolantes épreuves à des populations innocentes, ne se désarma point en présence d’un deuil immense.

Pour le fléchir, ou plutôt pour le rappeler au devoir, il fallut recourir à l’autorité su-

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prême du saint-siège, qui le condamna en lui ordonnant de lever l’interdit. Gauthier de Coutances accepta alors la transaction primitivement proposée par Richard, dont la conduite dans toute cette affaire fut digne d’éloges.

La construction des citadelles des Andelys déplut à Philippe-Auguste, qui crut voir dans cet acte des intentions hostiles de son vassal contre lui. De son côté, Richard, dans ses discours, ne ménageait pas son suzerain. Il ne lui reconnaissait pas le droit de l’empêcher de taire ce qu’il lui plaisait dans ses terres. Les esprits s’aigrissaient de nouveau. « Le vieil ennemi du genre humain , dit Matthieu Paris , semait encore le mauvais grain de la haine et l’ivraie de la discorde. »

La guerre entre les deux rois devait recommencer sous le moindre prétexte. Pour des motifs qu’il est inutile de rapporter ici, Richard avait démoli le château de Vierzon en Rerri, et saccagé les terres qui en dépendaient. Philippe, suzerain du seigneur de Vierzon, em-

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brassa la cause de ce dernier, et de toute part on se remit à tuer, à brûler comme auparavant.

Richard avait à sa solde une troupe de bandits, rebut de plusieurs nations , commandé par un intrépide brigand provençal nommé Marcade : on les désignait sous le nom de routiers . Ils faisaient profession de pillage , d’incendie et de meurtre. Ils mirent tout à leu et à sang dans les environs de Beauvais , en H 97.

Le fameux Philippe de Dreux , évêque de cette ville , petit-fils de Louis le Gros , et par conséquent cousin germain du roi de France, réunit une armée, endosse la cuirasse, saisit son glaive avec lequel il avait combattu les Sarrasins , et attaque les routiers , ayant pour aide -de-camp son archidiacre. Les routiers sont vainqueurs; Philippe de Dreux et son archidiacre sont faits prisonniers par Marcade , qui les mène tout armés à Richard : « Roi « d’Angleterre, lui dit-il, je vous ai pris et « je vous donne l’homme aux cantiques et

« l’homme aux répons ; tenez-les et gardez-les « bien , si vous le savez faire (1). »

Richard relâcha l’archidiacre, dont il n’avait que faire; mais il fit jeter avec une cruelle joie dans les prisons de Rouen l’évèque, qui avait été envoyé en Allemagne pour faire river et rendre plus pesants les fers de sa captivité. Plantagenet, toujours si avide d’argent, et qui alors en était si dépourvu , refusa opiniâtrément de rendre la liberté à Philippe de Dreux en échange d’une forte rançon que le chapitre de Reauvais lui offrit. La soif de la vengeance l’emporta sur celle de l’or.

« Sachez, » répondit Richard aux députés du chapitre de Reauvais , « sachez que par les « conseils de votre évêque , l’empereur m’a « chargé de plus de fers qu’un cheval n’eût « pu en porter. » Ce ne fut qu’après la mort de Richard que le prélat guerrier recouvra sa liberté.

Les chroniques anglaises racontent que

(i) Matthieu Paris.

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Philippe de Dreux, ayant imploré l’intercession du pape auprès du roi d’Angleterre pour lui demander de mettre un terme à sa captivité, Célestin III avait écrit à ce sujet une gracieuse lettre à Richard. Dans son message au monarque, le souverain pontife appelait l’évêque de Beauvais son cher (Us.

Si l’on en croyait ces chroniques, Plantagenet aurait envoyé au pape pour toute réponse la cuirasse de l’évêque avec ces mots des enfants de Jacob: «Reconnaissez-vous là la robe de votre fils? — Non , aurait dit alors Célestin III , c’est plutôt un fils de Mars qu’un soldat du Christ; qu’il soit donc mis à rançon selon la volonté du roi. »

Nous ne saurions affirmer que celle singulière correspondance entre le roi d’Angleterre et le pape ait réellement existé ; un respectable auteur (1) croit qu’elle a été inventée à plaisir. Nous ne ferons qu’une seule observation : c’est

(1) M. l’abbé Delettre , Histoire du diocèse de Beauvais , tome II, pages 187 et suivantes.

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que l’envoi de la cuirasse de l’évêque à Rome, et les mots qui l’auraient accompagnée étaient en tout conformes aux façons d’agir de Richard, à son esprit caustique et railleur.

Dans la seconde campagne de Richard en France, Philippe- Auguste appela, pour la première fois , sous ses étendards les communes affranchies par son aïeul Louis le Gros. C’est là une remarque qui n’est pas sans importance. Ce ne furent plus seulement les seigneurs féodaux suivis de leurs contingents qui parurent dans les armées du roi, mais aussi les communes indépendantes de la puissance seigneuriale. Ainsi l’émancipation des classes inférieures , les libertés du pays prenaient racine sous l’égide de la royauté. Mais les communes, alors mal aguerries et mal armées, ces communes qui , quelques années après , devaient triompher de l’Europe à Bouvines 1),

(l) Dans cette mémorable journée (27 juillet 1214) les légions des communes furent opposées aux Allemands^ « et quand Othon, dit un chroniqueur, vit tels gens, il n’en fut

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ne purent résister au choc impétueux de Richard et de scs chevaliers. Ils mirent en complète déroute les Français à Gamache (1) (1198).

Philippe-Auguste se retira à Mantes après sa défaite. Richard, poursuivant sa victoire, vint prendre les châteaux de Courcelles, de Boury et de Sérifontaine , près de Gisors. 11 se disposait à marcher sur cette ville , lorsque le roi de France arriva avec son armée dans les environs des châteaux enlevés de force par Richard. Cette armée française ne se composait que de cinq cents chevaliers; celle du roi d’Angleterre en comptait plus de six mille. Dans un conseil tenu à cheval entre Philippe- Auguste et ses barons, on décida, malgré l’avis du roi, qu’on ne pouvait pas, sans s’exposer à une mort certaine, attaquer les Anglais, trop nombreux : la retraite fut proposée.

pas moult joyeux ; elles ( les communes ) outrepassèrent toutes les batailles des chevaliers. »

(1) Village du canton d’Etrépagny, dans le département de l’Eure, situé au milieu des vastes plaines du Vexin.

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« Jamais, dit Philippe irrité, je ne fuirai devant mon vassal ! on ne me reprochera pas une telle lâcheté! En avant! ajouta -t- il en s’adressant à ses guerriers, en avant! et qu’il meure dans la honte le chevalier félon qui ne me suivra pas ! »

Tous le suivirent à travers les bataillons ennemis qui leur barraient le chemin de Gisors. Philippe, le glaive au poing, se fit jour dans les rangs anglais. Il vola au secours de Gisors menacé; Richard le poursuivit à toute bride.

Le pont sur lequel on traverse l’Epte pour entrer dans la ville s’écroula sous le poids des hommes et des chevaux. Le roi de France tomba tout armé dans la rivière avec son cheval. Il était perdu sans l’héroïsme de ses chevaliers , qui arrêtèrent les Anglais en se faisant tuer pendant que Philippe-Auguste se dégageait de la Ævière (1198).

Dans ce combat au galop, Richard s’empara de quarante barons, de cent chevaliers, de cent quarante chevaux de bataille. Dans une

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lettre qu’il écrivit le lendemain en Angleterre, il se vanta d’avoir forcé le roi de France de boire des eaux de VEpte{ 1). Mais Plantagenet jugea prudent de ne pas entreprendre le siège de Gisors , dont les habitants étaient décidés à se défendre jusqu’à la mort.

Leur piété attribua à un miracle le salut du roi de France. Ayant aperçu une image de la sainte Vierge placée sur la porte de la ville , il se recommanda à Marie. En mémoire de sa délivrance, Philippe- Auguste fit revêtir l’image sainte d’un drap d’or, et fit dorer la porte qui fermait la ville de ce côté , ainsi que le pont. Depuis ce temps, la porte prit le nom de Porte-Dorée, et le pont, quoique rebâti plusieurs fois , conserve encore celui de Pont- Doré.

Sous la Restauration, la ville de Gisors avait obtenu du gouvernement une statue en bronze de la sainte Vierge pour être placée sur le Pont -Doré. La statue n’arriva à Gisors qu’au

(1) Chronique de Roger de Howden.

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mois de février 1831, peu de temps après le sac de l’archevêché de Paris. N’ayant pas jugé prudent de la placer en un pareil moment sur le piédestal qui avait été préparé, on l’enferma dans l’église, où elle est encore.

Les lignes suivantes, envoyées par l’Académie des inscriptions et belles -lettres, sont gravées sur le socle de la statue :

«En l’année mcxcviii, Philippe- Auguste, « ayant résolu de secourir Gisors qu’assié- « geait (1) Richard Cœur-de-Lion, et fidèle « au serment qu’il avait fait de ne pas fuir « devant son vassal, venait de s’ouvrir un « passage à travers l’armée ennemie, lorsque « le pont, qui donnait entrée dans la ville, « se rompit sous lui. Précipité dans l’Epte, « il invoqua la Vierge Mère de Dieu, dont « une statue ornait le pont, et, échappé au « péril, il fut reçu dans la ville. En témoi- « gnage de sa reconnaissance, Philippe lit

( 1 ) Richard n’assiégeait pas Gisors ; il eut été plus exact de dire qu’il menaçait cette ville.

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« dorer le pont et la statue de Marie, à la « protection de laquelle il avait eu recours « au moment du dan ger. »

Le Pont-Doré, aujourd'hui en aussi mauvais état qu’en 1198, va être solidement reconstruit. Au moment où nous traçons ces lignes, une pétition se couvre de signatures à Gisors, pour demander au gouvernement que la statue de la sainte Vierge soit enfin posée sur le nouveau pont , et qu’elle soit dorée comme elle devait l’etre en 1831. La demande sera sans doute accueillie , et le vœu de Philippe-Auguste se trouvera accompli et perpétué (1).

Ce respect pour les souvenirs de l’histoire , pour la piété des aïeux, honore infiniment cette excellente petite ville de Gisors, où sont religieusement conservées dans un grand nombre de familles les meilleures traditions.

(1) Nous devons tous ces intéressants details à 1 obligeante amitié de M. Maurice de Fontanges, ingénieur distingué des ponts- et- chaussées à Gisors, chargé lui-même de la reconstruction du Pont- Doré.

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