‹ Histoire de Richard Cœur-de-lion, roi d'AngleterreChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Premiers actes du règne de Richard. — Il reçoit à Rouen le glaive qui le constitue duc de Normandie. — Son débarquement en Angleterre. — Son couronnement. — Excès contre les juifs. — Un souvenir de l’histoire des juifs.

Richard, que son intrépidité dans les combats, son audace, son caractère altier, avaient l’ait surnommer, dès sa jeunesse, Cœur-de- Lion, avait trente-deux ans lors de son avènement au trône.

11 inaugura son règne par des actes qui lui ont mérité l’éloge de l’histoire. Il rendit la liberté à sa mère, qui depuis seize ans languis-

RICHARD COEUR-DE LION

sait dans la prison où l’avait reléguée Henri 11. Il chassa de sa maison les personnages qui avec lui s’étaient révoltés contre le dernier roi , et les remplaça par les serviteurs fidèles de Henri II. Il déclara que ceux qui l’avaient poussé à faire la guerre à son père ne pouvaient avoir sa confiance : c’était une bonne leçon donnée aux traîtres.

Richard, qui avait si gravement manqué à ses devoirs à l’égard de Henri II , entoura toute sa vie Éléonore de l’affection, du respect d’un bon fils. Une très-vive tendresse unit toujours ce prince et sa mère. Nous verrons plus tard les efforts d’ Éléonore pour briser les fers de Richard en Allemagne.

Citons ici une prophétie qu’un chroniqueur (1) applique à Éléonore d’Aquitaine:

L’aigle de /’ alliance rompue se réjouira dans sa troisième couvée.

« h’ aigle, dit le moine de Saint- Albau , s’applique à la reine, parce que, comme un

(1) Matthieu Paris.

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aigle , elle étendit ses ailes sur les deux royaumes de France et d’Angleterre. Ensuite il y a allusion entre l’aigle , connu par sa rapacité, et cette beauté fameuse qui entraîna après elle les âmes et les corps.

« Les mots alliance rompue expriment le divorce d’Éléonore avec le roi de France et avec Henri II. Elle se réjouira, dans sa troisième couvée ; ces mots indiquent Richard, son troisième fils, qui fut la joie de sa mère puisqu’il la délivra des horreurs d’une longue captivité. »

En quittant Fontevrault, où il avait laissé les dépouilles mortelles de son père, Richard se dirigea vers Rouen. Il reçut des mains de l’archevêque de cette ville , dans la basilique , en présence du clergé, des comtes, des barons et des chevaliers, le glaive qui le constituait duc de Normandie, titre que les descendants de Guillaume le Conquérant revendiquèrent toujours avec orgueil.

Le roi descendit la Seine jusqu’au Hâvre.

ROI D’ANGLETERRE

Au mois d’août 1189, il débarqua à Portsmouth, où il fut accueilli par les acclamations des habitants, a Chose miraculeuse, s’écriaientils , le soleil s’est couché , et cependant la nuit n’est pas venue ! »

Ces paroles exprimaient la même idée que le vieux cri de la France quand le roi mourait : « Le roi est mort, vive le roi ! » Henri 11 avait cessé de vivre ; mais son fils venait de le remplacer sur le trône , et rien ne paraissait changé dans la monarchie.

Le couronnement de Richard Cœur-de-Lion se célébra en grande pompe dans l’église de Westminster (septembre 1189). Les évêques d’Angleterre et de Normandie , les abbés, les clercs, en habits sacerdotaux, se dirigèrent processionnelîement vers l’appartement où les attendait le roi, entouré de sa noblesse. Six barons portaient une table de marqueterie sur laquelle étaient les insignes de la royauté. Le comte de Chester tenait dans ses mains une couronne brillante. Quatre barons soutenaient

un dais brodé d’or et de soie sous lequel se plaça Richard. À la droite et à la gauche du roi marchaient deux évêques portant la mitre et la crosse. Le cortège s’achemina vers l’église. Parvenu devant le maître-autel, Richard jura, la main sur les saints Évangiles , d’être fidèle à Dieu et à son Église. Il promit de rendre bonne justice au peuple qui lui était confié , et de réformer les coutumes mauvaises s’il en existait en Angleterre.

Dépouillé ensuite de ses habits, excepté les braies et la chemise , Richard chaussa des sandales brodées d’or. Baudouin , archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, le sacra roi en Poignant du saint chrême à la tète, à l’épaule et au bras droit. Le prince fut alors revêtu d’une tunique, d’une dalmatique et du manteau royal.

En plaçant dans la main de Richard le (jlaive qui sert à réprimer les ennemis de r Eglise (1), l’archevêque de Cantorbéry lui

(1) Matthieu Paris.

adressa un discours dans lequel il déclara au roi qu’il lui défendait d’accepter la couronne s’il n’avait pas la ferme résolution de tenir le serment qu’il venait de prêter à la face du ciel et de la terre. « Je l’observerai de bonne foi, avec l’aide de Dieu,» répondit Richard.

La couronne était sur l’autel ; un baron la prit et la remit au prince. Celui-ci la présenta à son tour à l’archevêque officiant, qui la posa sur la tête du monarque. Le prélat plaça le sceptre dans la main droite du successeur de Henri II , et la verge royale dans la main gauche. Ainsi couronné, Richard s’assit sur un trône d’or, et la messe fut célébrée. Après le saint sacrifice, le cortège royal revint au palais de Westminster, où dans un banquet splendide « le vin , répandu à profusion , dit la chronique, inonda les murailles et le pavé. »

Une chose doit être remarquée dans la cérémonie de ce couronnement : le serment

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de Richard d’être fidèle à Dieu , à son Eglise, et de rendre bonne justice au peuple.

A cette époque (1189), la grande charte , qui fut le fondement de toutes les libertés de la vieille Angleterre, et dont les rois de ce pays juraient F observation , n’existait pas encore. Elle ne fut octroyée que par Jean Sans-Terre. Une charte de Henri 1er, fils de Guillaume le Conquérant, avait été perdue dans les archives ; on ne la retrouva qu’en 1211. Mais du temps de Richard elle n’était plus en vigueur; il est même fort douteux qu’on en connût alors l’existence. En 1189 aucune loi constitutive ne liait le nouveau roi.

Cependant il prit en présence de Dieu et des hommes l’engagement de gouverner son royaume avec équité. Qui donc imposa cef engagement solennel à ce monarque au cœur de lion ? La religion, par l’organe de l’archevêque de Cantorbéry! Dans ces vieux temps, les humbles et les petits n’étaient pas toujours épargnés par les puissants de la terre, et la

religion, comme une bonne et tendre mère, les abritait sous ses ailes.

Des excès condamnables contre les Juifs se commirent en Angleterre à l’occasion du couronnement de Richard. Au moyen âge, on le sait, les enfants d’Israël étaient livrés à un mépris général. Dans l’opinion de ce temps, leur présence souillait les lieux saints où ils se montraient; on leur interdisait l’entrée des églises.

On leur avait défendu de paraître à la cérémonie du couronnement de Richard , « parce qu’on redoutait les artifices magiques auxquels ils se livraienten pareilles circonstances. Mais comme ils ont l’habitude de faire ce qu’on leur » défend, ils se glissèrent dans la foule, » dit le chroniqueur (1).

Les gens du roi les reconnurent a leur ceinture de cuir, à leur barbe sale, et les chassèrent de l’église à coups de bâton. La populace de Londres se jeta alors sur eux, et

(1) Matthieu Paris.

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le sang coula par torrents. On brûla leurs maisons, après les avoir pillées. Richard, qu’on a présenté à tort comme ayant laissé le champ libre à cette persécution, fit pendre le lendemain quelques-uns des chrétiens qui 1 avaient excitée et dirigée. Mais le signal était donné; le vol et l’assassinat se montrèrent dans toutes les villes de l’Angleterre où se trouvaient des Israélites.

Placés en face d’une mort certaine et ignominieuse, les Juifs d’York, au nombre de cinq cents, sans compter les femmes et les enfants, s’enfermèrent dans la tour de cette ville, et résolurent de s’entre-tuer. « Enfants d’Israël , leur dit un vieux rabbin , mieux vaut mourir pour notre loi que de tomber dans les mains de nos ennemis! notre loi le veut! » Armés de couteaux et de rasoirs , les chefs de familles coupèrent alors la gorge à leurs femmes , à leurs enfants, et jetèrent leurs cadavres sanglants sur la tête des chrétiens qui vociféraient au pied de la tour. Puis les

KOI D’ANGLETERRE.

Juifs mirent le feu à l’édifice , et périrent tous au milieu des flammes et des décombres.

Le rabbin qui conseilla cette terrible détermination , se souvint-il dans ce moment de la fin tragique des Juifs de Massada, attaqués par les Romains en l’an 71 de l’ère chrétienne? On pourrait le supposer, tant ces deux horribles drames se ressemblent!

Préférant la mort à la servitude, au déshonneur de leurs femmes et de leurs filles, les Juifs de Massada résolurent de s’ensevelir sous les ruines de cette citadelle assiégée. On tira au sort pour savoir quels seraient ceux qui feraient l’office de bourreaux. Les dix chargés de cet effroyable ministère égorgèrent leurs compagnons. Lorsqu’ils demeurèrent seuls au milieu du carnage , il y en eut un que le sort désigna pour frapper les neuf qui devaient mourir. Quand les neuf eurent expiré, l’unique survivant de cette immolation mit le feu autour de lui, et, se plaçant à coté des cadavres amoncelés, se perça le cœur. Neuf

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cent soixante Juifs périrent de la sorte. Deux femmes entourées de cinq enfants s’étaient dérobées à la catastrophe en se cachant dans des aqueducs; elles racontèrent aux Romains comment avaient fini les défenseurs de Massada (1). Ces scènes effroyables, qui révèlent d’indomptables caractères, ne se sont peutêtre produites que dans l’histoire de la nation juive.

11 nous faut maintenant jeter un regard en arrière, et expliquer comment fut amenée la croisade de Richard Cœur-de-Lion, qui fut le plus grand événement de son règne.

(1) Histoire de Jérusalem, par AI. Poujoulat, tome II, pages. 111 et suivantes.

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