CHAPITRE VI
Impatience de Richard à Marseille, où il attend vainement sa flotte. — Son itinéraire depuis Marseille jusqu’en Sicile. — Séjour du roi d’Angleterre dans cette île.
L’humeur irascible de Richard fut mise à une rude épreuve à Marseille. 11 y avait donné rendez-vous à sa flotte, composée de cent cinquante voiles. Elle portait ses machines de siège, ses approvisionnements de bouche, et plus de dix mille hommes de ses troupes ; le roi n’avait en ce moment avec lui que six mille guerriers.
11 attendit vainement ses vaisseaux pendant
RICHARD COEUR-DE-LION
trois semaines dans la ville phocéenne. Son impatience se manifesta par des accès de colère qui effrayaient les gens de sa suite. Quand on lui disait que des vaisseaux lancés sur l’Océan n’obéissaient point à des pilotes comme des coursiers montés par des cavaliers tels que lui obéissaient à l’éperon ou au mouvement de la bride , il semblait s’en prendre aux vents et aux flots, et peu s’en fût fallu que, comme autrefois un monarque d’Asie, le prince au cœur de lion ne voulût infliger une correction à la mer indocile.
Fatigué d’attendre, Richard loua vingt navires à des marchands marseillais , s’y embarqua avec son armée (7 août 1190), cingla vers la Sicile, en passant par les îles d’IIyères, et en côtoyant Nice et Vintimille; il toucha à Gênes, où il trouva Philippe - Auguste malade. Le roi de France lui demanda de lui prêter cinq galères; Richard lui en offrit trois. Philippe, blessé du refus, n’accepta pas. La bonne intelligence qui, aux premiers jours,
KOI D’ANGLETERRE.
s’était établie par des serments solennels entre les deux monarques, reçut à Gênes une première atteinte; la suite des événements devait achever de la détruire.
Reprenant la mer, le roi d’Angleterre aborda a Corneto, à Civilà-Vecchia, et s’arrêta à Ostie; il était attendu dans cette ville par une députation du pape Clément 111, chargée de lui
demander d’aller visiter Rome, où on lui préparait une réception brillante. Richard n’accepta pas l’invitation du souverain pontife; Matthieu Paris attribue ce refus à un mécontentement contre la cour de Rome.
Richard continua sa route vers la Sicile. Avant de remonter dans sa galère, appelée Rembone, il voulut traverser à cheval la forêt de Selvedène , où il admira une magnifique voie romaine. Il doubla ensuite le capCircello, salua Terracine, les îles Palmaria, celles de Pouzzoles, et entra dans le splendide golfe de Baïa. 11 visiîa à Naples l’église Saint- Janvier, et resta longtemps agenouillé devant la crypte,
RICHAUD COEUR-DE- LION
qui renfermait et qui renferme encore des reliques de quelques saints renommés. Richard apprit à Salerne que sa flotte tant attendue était parvenue à Messine, où il se liâta d’arriver lui-même (14 septembre 1190).
Philippe -Auguste, accompagné seulement de quelques chevaliers ( il avait laissé son armée en arrière ) , devança de cinq jours Richard dans la capitale de la Sicile. Les Messinois accoururent en foule au port en apprenant l’arrivée du roi de France. Ils s’attendaient à le voir à la tète d’une armée; ils s’étonnèrent de le voir débarquer comme un simple chevalier. 11 se dirigea promptement vers le palais qu’on lui avait préparé. « Tous ceux qui étaient venus sur la rive, dit un chroniqueur (1 ) , trompés dans leur attente,
pas capable de grandes choses. »
C’est ainsi que le peuple de Messine jugeait te prince plein de génie dont le règne écla-
(1) Gauthier Vinisauf.
ROI D’ANGLETERKE.
tant lui réservait le nom d'auguste, ce prince qui devait donner à la maison de Capet une supériorité si marquée sur celle de Plantagenet. Mais le peuple de Messine au XIIe siècle, comme tous les peuples et dans tous les temps, appréciait un homme non point d’après son propre mérite, mais bien d’après les images extérieures qui l’accompagnaient.
Richard produisit une impression toute différente sur les imaginations des Siciliens. Le bruit des clairons et des trompettes retentissait au loin dans les navires qui portaient le roi d’Angleterre et ses compagnons. Les boucliers des chevaliers réfléchissaient les rayons du soleil, et les flots blanchissaient sous les coups redoublés des rames.
Bientôt apparut à la foule surprise le roi d’Angleterre sur un navire richement orné. On le distinguait des autres guerriers à la magnificence de ses vêtements. Les troupes de la flotte, rangées en bataille, l’accueillirent sur le rivage au milieu des plus vives accla-
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mations. Les Siciliens se pressèrent autour du prince anglais, et l’accompagnèrent jusqu’à son palais. Frappé de son air majestueux , le peuple le jugeait digne de commander aux nations, et le trouvait plus grand que sa renommée.
Comme nous l’avons dit dans le premier chapitre de cet ouvrage, Jeanne Plantagenet, la plus jeune des filles de Henri II et d’Éléonore , avait épousé Guillaume II, roi de Sicile. Ce prince étant mort sans postérité, sa couronne revenait à sa sœur Constance, femme de Henri de Souabe. Mais Tancrède, lils naturel de Roger, père de Guillaume 11, s’empara du trône de Sicile après la mort du mari de Jeanne Plantagenet. Cette princesse fut en ce moment reléguée dans un palais à Païenne, où elle était prisonnière. Un autre que Richard aurait peut-être voulu entrer en pourparler avec Tancrède avant d’en venir, s’il y avait lieu, à des moyens plus décisifs pour obtenir bonne jus—
lice. Ce n’était point là sa façon d’agir. Sa diplomatie était son glaive, et ses protocoles se formulaient par des coups de lance. Le lendemain de son arrivée à Messine, il alla arracher sa sœur de sa prison, se saisit violemment d’un château appelé Bagnara, de l’autre côté du détroit, et y plaça sous bonne garde la veuve de Guillaume II. Près de l’écueil de Charybde s’élevait une forteresse; il s’en empara, et la convertit en magasins de vivres. Pendant ce temps, ses soldats construisaient une redoute sur les hauteurs de Messine. Il lui donna le nom de M ategriffe , parce qu’il se proposait d’attaquer de là les (j?if[ons, dont l’origine a donné lieu de la part des savants à des recherches et des explications trop incertaines pour en faire nousmême un sujet de dissertation.
L’enthousiasme avec lequel les Messinois avaient accueilli Richard décroissait visiblement; il se changea en haine contre les Anglais et contre leur roi. On s’aperçut un jour
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que des soldats de Richard avaient disparu. Comment et pourquoi? Le poignard sicilien aurait peut-être su répondre à cetle question. On trouva des cadavres anglais dans d’affreux égouts. Il ne fallait qu’une étincelle pour allumer un incendie.
L’armée de Richard était campée sous des tentes, en dehors des remparts de Messine. La demeure du roi d’Angleterre se trouvait dans un des faubourgs de la ville. Philippe et ses Français avaient pris leurs logements dans l’intérieur de la cité.
Une femme sicilienne vendait des provisions aux croisés. Un soldat anglais se présente pour lui acheter un pain , et lui en offre un prix inférieur à celui qu’elle exige. La femme lui dit des injures; la populace s’assemble; les soldats anglais se mêlent à la querelle, qui devint bientôt une guerre ouverte. Richard arrive à cheval, l’épée au poing; à la tête de ses troupes il prend possession de la ville en moins de temps qu’un
prêtre n’en mettrait à chanter matines (T (4 octobre 1190). Messine est pillé par les Anglais; la bannière de Richard (lotte sur les tours.
Ces actes de violence offensent Philippe- Auguste; il fait dire à Richard qu’il a manqué à tous ses devoirs en assiégeant une ville où lui , son suzerain , reçoit une noble hospitalité. Le roi de France ordonne que la bannière d’Angleterre soit enlevée des remparts de Messine. Richard répond qu’il est prêt à la faire disparaître, mais qu’il ne souffrira pas qu’une autre main que la sienne ou celle d’un ses chevaliers touche son étendard. 11 est enlevé par un haut baron de la suite du roi d’Angleterre.
Richard n’était pas satisfait : il avait , comme il le disait lui-même, « ses comptes à régler avec le bâtard Tancrède. » Tremblant pour sa couronne contestée, et ne se souciant pas de la défendre les armes à la main contre
(1) Vinisauf.
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un prince tel que Richard, Tancrède souscrivit à toutes les conditions imposées par le roi d’ Angleterre. Celui-ci renonça aux sommes laissées à Henri II par un testament de Guillaume II; mais il exigea que Tancrède donnât, avec quarante mille onces d’or, une de ses tilles en mariage à Arthur, duc de Bretagne, neveu de Richard, que celui-ci avait désigné pour son successeur au trône d’Angleterre, dans le cas où il mourrait sans postérité. Le monarque anglais reconnut en même temps Tancrède comme roi de Sicile. Par les ordres de Plantagenet, les Anglais restituèrent aux Messinois tout ce qui leur avait été volé dans le pillage de la ville.
Richard, que ses qualités brillantes ne défendaient pas d’un amour désordonné de l’or, savait quelquefois le répandre largement; ayant su que plusieurs chevaliers français et anglais se plaignaient des dépenses que leur occasionnait leur séjour prolongé dans l’île, il offrit spontanément de l’argent à tous ceux qui
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en manqueraient. Le jour de Noël (1190 , il invita à sa table les principaux chefs des armées; après un splendide festin, il leur donna à tous de riches cadeaux.
Mais combien son caractère était violent et sa vengeance opiniâtre ! En voici une preuve nouvelle. Leroi d’Angleterre et plusieurs gentilshommes français et anglais rentraient dans Messine après une promenade à cheval; ils virent un paysan conduisant un âne chargé de roseaux appelés cannes en Italie comme dans le midi de la France. Les nobles cavaliers, tous jeunes et d’humeur joyeuse, s’arment d’un de ces roseaux en guise de lance, et se mettent à jouter comme dans un tournoi. Richard attaque un chevalier français, Guillaume des Barres, réputé le plus brave et le plus adroit dans les exercices guerriers. Le coup porté par lui déchire les habits de Richard. Le prince s’irrite, et pousse son cheval contre des Barres pour le désarçonner; celuici s’affermit sur son étrier. Le roi se précipite
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de nouveau sur son adversaire, qui demeure inébranlable. Le comte de Leicester veut venir en aide à son maître, et met la main sur Guillaume. « Retirez-vous! » dit Richard au comte avec vivacité; « laissez à nous deux le combat! » Frémissant de colère, le roi arrête tout à coup son destrier, et dit à des Barres: «Allez-vous-en d’ici, et ne paraissez jamais devant moi! Je serai éternellement votre ennemi, et aussi l’ennemi de tous les vôtres! » — «J’ai résisté au chevalier, mais j’obéis au roi, » dit alors le guerrier français avec un accent de noble fierté où se mêlait un profond sentiment de respect.
11 alla raconter cette scène au roi de France , qui en fut péniblement affecté ; car il savait mieux qu’un autre combien Richard, blessé dans son orgueil , était persévérant et dangereux dans sa haine. Après bien des démarches auprès du roi d’Angleterre pour obtenir le pardon de Guillaume , on ne put obtenir de lui que ces paroles: « Je ne ferai aucun tort
RICHARD CŒUR-DE "LIOH
» Retirez-vous, dit Ricliaxd au comte; laissez à nous deux le combat.»
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au succès de la croisade. « Mais on devait se défier, a dit un historien (1) , d’une amitié qui avait besoin d’être jurée si souvent, et d’une paix pour laquelle on faisait chaque jour un traité. »
Par une convention signée entre Philippe et Richard, celui-ci fut délié de tout engagement avec Alix, qui épousa depuis le comte de Ponthieu. Plantagenet remit h Philippe une somme considérable. Gisors et le Vexin , donnés en dot à la fille de Louis VII , furent laissés au roi d’Angleterre sous une double clause de réversion : l’une en faveur de la France , dans le cas de l’extinction de la descendance masculine de Richard ; l’autre en faveur de l’Angleterre, si Philippe mourait sans postérité.
Pendant que ce traité se signait à Messine, Eléonore d’Aquitaine , cette implacable ennemie de la maison royale de France, et qui avait été Pâme de la rupture entre son fils et
(I) Michaud.
ROI D’ANGLETERRE
Alix, arrivait à Reggio février 1191 avec Bérengère, lille de don Sanche, roi de Navarre; elle avait secrètement négocié l'union entre cette princesse et Richard, et celui-ci attendait de jour en jour l'arrivée des deux princesses en Sicile.
Le séjour de Philippe-Auguste à Messine devenait impossible. La première femme de son père, que le roi de France détestait, était de l’autre côté du détroit avec une jeune princesse destinée à épouser celui auquel sa sœur avait été promise. 11 ne pouvait pas être le témoin du triomphe d’Eléonore, et assister à la célébration d’un mariage qui le blessait et comme frère et comme roi. 11 ordonna le départ de son armée pour la Syrie, et le 22 mars 1191 il quitta les rivages siciliens avec sa flotte. Richard l’accompagna pendant quelques milles. Tournant ensuite vers Reggio, il alla prendre à son bord sa mère, sa fiancée et les nobles dames de la suite des princesses, qu’il conduisit à Messine.