‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 130 sur 213 · LE MARIAGE DE CAMILLE DESMOUI.INS · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE CAMILLE DESMOUI.INS

liberté de la nation française (1). Malgré ses efforts, l’Assemblée, se déjugeant en quelque sorte, adopta le plan des comités, légèrement amendé par Thouret ; mais plus tard on comprit combien était dangereuse cette confusion de l’autor-ité civile avec le pouvoir nailitaire, et l’on en revint aux sages principes invoqués par Robespierre.

Vers cette époque s’accomplit une cérémonie dans laquelle Maximilien Robespierre eut son rôle. Bien rares étaient les occasions où il consentait à s’arracher à ses travaux incessants ; mais cette fois il s’agissait du mariage d’un ami, et il y alla avant de se rendre à l’Assemblée. C’était le mercredi 29 décembre 1790. Ce jour-là un membre de l’Assemblée constituante, l’abbé Bérardier, donnait, à Saint-Sulpice, la bénédiction nuptiale à Camille Desmoulins, son ancien élève, et à Lucile Duplessis. Camille avait clioisi, pour l’un de ses témoins, son cher camarade de collège, son idole, son dieu, Robespierre. Aimé depuis longtemps de la femme qu’il aimait, l’auteur des Révolutions de France et de Brabant louchait enfin au comble de ses vœux, et Lucile et lui allaient jouir d’un bonheur longtemps attendu. Ce n’était pas sans peine,' en effet, que le sceptique et railleur écrivain était parvenu à obtenir pour son mariage les bénédictions de l’Église. Cependant l’éternel persifleur s’attendrit en entendant la voix émue de son maître tracer, dans le discours d’usage, les devoirs des époux, et lui dire, après l’avoir engagé à respecter la religion dans ses écrits ; « Votre patriotisme n’en sera pas moins actif, il n’en sera que plus épuré, plus vrai; car si la foi peut forcer à paraître citoyen, la religion oblige à l’être. » (Quelques larmes, dit-on, s’échappèrent de ses yeux, larmes bien vite effadies du reste, car, quelques jours après, il plaisantait sur sa conversion forcée, et se livrait à des sarcasmes que la plus simple bienséance lui commandait de réprimer.

En s’apercevant de l’attendrissement de son ami, Robespierre, s’il faut en croire une brochure anonyme publiée deux ans plus tard, lui aurait crié brutalement : « Ne pleure donc pas, hypocrite (2). » Voyez-vous

• (1) Voy. le Point du jour, numéros 535 et 537, et le Moniteur des 29, 30 novembre et 3 décembre 1790.

(2) Histoire des éeenemem arrivés sur la paroisse Saint-Sulpice pendant la Révolution,

1^52 HISTOIUK ni-: UOBESPIKUKK

d’ici ce membre éminent de l’Assemblée nationale, dont la gravité, la tenue digne n’ont jamais été contestées, qui, peu de mois auparavant, dans une lettre dont le lecteur n’a sans doute pas ^erdu le souvenir, gourmandait sur son défaut d’observation des convenances le journaliste un peu léger dont il avait bien voulu être le témoin, s’oubliant au point de troubler une cérémonie auguste par une apostroplie irrévérencieuse 1 Quoi de plus naturel que l’émotion de Camille ! A coup sûr elle ne venait pas d’une conversion subite, et le côté religieux n’y était pour rien; mais ce qui dut le toucher profondément, ce fut la douce peinture des joies du bonheur domestique longtemps rêvées. Se dire qu’on possède enfin la femme aimée, qu’on y est attaché désormais par les liens les plus chers, les plus sacrés, c’est un enchantement sans égal, une ivresse délicieuse; le cœur se gonfle alors,' car la félicité comme la douleur a ses larmes, et à l’aspect de cette Lucile qu’il idolâtrait et dont la main tremblait dans la sienne, l’insouciant Camille put bien sentir des pleurs rouler dans ses yeux.

Inutile de dire que le propos cynique prêté à Robespierre par une plume ennemie, propos si loin de son caractère, de ses habitudes, ne repose sur aucune donnée certaine, sur aucun fondement, et nous sommes étonné que de sérieux écrivains aient pu y ajouter quelque foi. Malheureusement on s’est fait jusqu’ici de Robespierre dans l’intimité l’idée la plus fausse. On l’a peint sous un aspect rude et renfrogné; rien de moins vrai. Tous les documents de famille que nous avons sous les yeux nous le présentent, au contraire, comme l’hote le plus aimable, le plus doux, le plus décemment enjoué. Débarrassé du poids des affaires publiques, il devenait bonhomme, suivant sa propre expression, et prenait volontiers sa part des innocents plaisirs d’un intérieur de famille. Maintenant, sans avoir rien du dévot, sans être plus qu’un autre partisan du charlatanisme des prêtres, il était religieux, comme Rousseau, dans le sens le plus élevé du mot; il était surtout plein de respect pour les croyances sincères, et l’on peut affirmer que

princi[ialemeut à l’occasion du serment ecclcsiaslique, suivie de rrfle rions sur la position du clergé. Avec cette épifîraphe : «Quæque ipse niiscrrinm vidi. » A Paris, de l’imprimerie de Crapart, 1792, in-8» de 96 pages. Voici au surplus le passage textuel :

a Le sieur Camille fut marié ayant pour témoins Pétion, Hobertspierre et M. de

Montesquiou, ci-devant premier écuyer de Monsieur. Mirabeau ne put s’y trouver, ainsi qu’il l’avoit promis. M. le curé lit aux époux une exhortation, pendant laquelle le sieur Desnioulins fbndoit en larmes. Hobertspierre lui dit : « Xe pleure donc pas, hypocrite. » Ces pleurs n’étoient pas en effet bien sincères; le sieur Desmoulins ne se rétracta pas dans un de scs numéros, comme il en avoit donné parole, et continua ses licences contre la religion... » P. 25. Outre l’invraisemblable anecdote contée par l’auteur anonyme, il y a dans ce court passage une autre erreur: ce ne fut pas le curé, mais bien l’ablni Bérardier qui pronon«;’a la touchante allocution.

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