LIVRE V. NOLVKAIJX EI EORTS E\ E AVEl R d'aVIE.NON
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On se rappelle l’éclatant succès obtenu au mois de novembre précédent par son discours sur la nécessité de réunir Avignon à la France, discours dont nous avons rendu compte dans notre dernier livre. Après cela le vote de l’Assemblée ne paraissait pas douteux ; cependant, entraînée par des raisons captieuses, elle s’était prononcée pour l’ajournement. Plus de quatre mois s’étaient écoulés depuis cette époqu^ des torrents de sang avaient été versés dans l’intervalle, et l’on n’entendait parler de rien, quand Robespierre, comme on vient de le voir, profita de la discussion amenée par l’adresse des habitants de Porentruy pour réclamer avec son énergie habituelle le troisième rapport sur cette interminable affaire d’Avignon. D’André, au nom du comité, avait promis qu’il serait très-prochainement déposé.
Le surlendemain (21 avril), Latour-Maubourg ayant dépeint sous les plus sombres couleurs la situation de cette ville et réclamé à son tour la présentation du rapport, Menou, rapporteur du comité diplomatique, s’excusa en disant qu’il n’avait pu encore réunir à la bibliothèque du roi toutes les pièces nécessaires pour rédiger l’historique d’Avignon et mettre ses collègues en état de se prononcer. C’était puéril, il faut l’avouer; pendant ce temps on s’égorgeait dans le Midi, faute d’une décision de la part de l’Assemblée. Robespierre revint alors à la charge, plus pressant que jamais. Il rappela en quelques paroles émues tous ces patriotes immolés à Avignon et dans le Comtat, et dont plusieurs maires, celui d’Arles entre autres, avaient juré de venger le meurtre. N’était-il pas urgent d’arrêter l’effusion du sang, de prévenir une effroyable guerre civile? pour se
prononcer? N’était-on pas suffisamment édifié par la pétition du peuple avignonnais, par les rapports antérieurs de Tronchet et de Pétion? Enfin tous les moyens tirés du droit positif et du droit des gens ne venaient-ils pas h l’appui de la nécessité de la réunion immédiate? Tels étaient, en résumé, les arguments de nouveau invoqués par Robespierre. Et ne pouvant se défendre d’un sentiment d’amertume en présence de la funeste incurie du comité diplomatique, il ajoutait ; « Est-il possible, d’après cela, que l’on diffère sous prétexte do recherclier dans la bibliothèque du roi l’iiistorique d’Avignon? Estil quelqu’un qui ne sache, sans fouiller une bibliothèque, tout ce qu’il faut savoir sur les rapports des Avignonnais avec la France? Est-il
HISTOlUE DE ROBESPIERRE
quelqu’un qui ne connaisse les pétitions des communes du pays appuyées par les départements voisins? A-t-on oublié que les députés de la ci-devant Provence étaient chargés de solliciter la réunion du Comtat? » Il réclamait donc impérieusement la présentation immédiate du rapport, ajoutant qu’au reste l’Assemblée en savait assez pour se décider séance tenante. Bouche et Latour-Maubourg appuyèrent de toutes leurs forces les paroles de leur collègue, et l’Assemblée, en se séparant , mit la lecture du rapport sur l’affaire d’Avignon à l’ordre du jour de la séance du mardi prochain (1).
Au jour indiqué, le rapporteur du comité diplomatique ne parut pas; son rapport n’était pas terminé. Il en informa l’Assemblée par une lettre, promettant d’être prêt pour le jeudi. On pouvait regarder cela comme une sorte d’engagement d’iionneur; l’ajournement fut prononcé. Mais le jeudi suivant, 28 avril, nouvelle lettre de Menou, réclamant un nouveau délai. Celte fois l’Assemblée se fâcha. Se moquait-on? Des murmures d’impatience éclatèrent. «M. Menou, » disaiton, « ne calcule pas combien de sang peut faire verser chaque jour de retard. » Martineau proposa môme d’envoyer chez lui prendre ses notes, afin que lecture en fût donnée dans cette séance par un de ses collègues. Cette mesure venait d’êlre adoptée quand une troisième lettre de Menou, annonçant la présentation certaine du rapport pour le samedi, calma un peu l’Assemblée ; on résolut d’attendre encore.
Cependant la discussion n’en fut pas moins engagée immédiatement, par suite d’une proposition inattendue. Clermont-Lodève, député d’Arles, demanda l’envoi immédiat à Avignon de troupes chargées d’y rétablir la tranquillité au nom du roi jusqu’au jour où l’on aurait reconnu solennellement que les droits du saint-siège étaient inattaquables, et fit beaucoup valoir toute la reconnaissance du pape pour ce bon office. Robespierre s’empressa de relever le gant jeté aux partisans de la réunion, à ceux qui soutenaient que les Avignonnais avaient parfaitement le droit de se soustraire à une domination étrangère, injustifiable,'et de se donner h la France, leur patrie naturelle. Or, disait-il, adopter la motion du député d’Arles, ce serait nier ce droit primordial de tous les peuples de disposer d’ eux-mêmes. Le but évident de l’auteur de la proposition était, suivant lui, d’empêcher l’Assemblée de reconnaître la souveraineté du peuple avignonnais; ces troupes, dont
(1) Point (lu jour, numéro 650, p. 318; .}fonileur du 22 avril 1791 ; Courrier de Provence, numéro 285. « M. Robespierre, » dit ce dernier journal, « a dû le faire rougir de su lenteur (Menou), par la vivacité avec laquelle il l'a opposée aux motifs les plus pressans qu’on a de se hâter pour arrêter le carnage qu’on fait dans cette contrée malheureuse. » P. 2G0.
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on demandait avec tant de sollicitude l’envoi sous prétexte de le protéger, on espérait bien les faire servir à opérer la contre-révolution dans le Conitat, et l’on se serait bien gardé de réclamer une telle mesure s’il se fCit agi, par exemple, de soutenir à Avignon les amis de la France et les principes delà liberté. D’ailleurs, l’envoi de troupes ne ressemblerait-il pas à une prise de possession par la conquête? Or, si les Avignonnais devaient être un jour incorporés au peuple français, il fallait qu’il fCit bien entendu, aux yeux du monde, que c’était de leur propre volonté. Robespierre engageait donc l’Assemblée à passer simplement à l’ordre du jour sur la proposition de Clermont-Lodève. Quant à Menou, dont la conduite était au moins inexplicable, il n’y avait pas à lui accorder un plus long délai, et dans tous les cas on pouvait très-bien, dès h présent, reprendre la discussion sur la pétition du peuple avignonnais, sauf à entendre la lecture du rapport avant de statuer définitivement. Après Robespierre plusieurs députés, Legrand, Prieur et Pétion, parlèrent dans le même sens; Grillon jeune soutint la motion de Clermont-Lodève, sur laquelle l’Assemblée passa à l’ordre du jour. Toutefois, par condescendance pour le comité diplomatique, elle consentit encore à remettre au lendemain la discussion sur l’affaire d’Avignon (1).
Enfin, le samedi 30 avril, Menou vint lire ce rapport si longtemps, si impatiemment attendu. Après un historique très-étendu de l’affaire et l’exposé des circonstances au milieu desquelles les Avignonnais avaient réclamé la réunion de leur pays à la France, le rapporteur concluait à l’incorporation, sous réserve de traiter avec la cour de Rome au sujet des indemnités à lui accorder. Les débats commencèrent immédiatement. On peut juger de leur vivacité par les noms des orateurs de la droite qui y prirent part ; en effet, nommer l’abbé Maury, Gazalès, Malouet, c’est dire combien la discussion fut ardente, passionnée. Elle dura quatre jours pleins. Entendu le premier, Maury conclut à ce que l’Assemblée mît la ville d’Avignon et le Gomtat-Venaissin sous la protection de la France, et ajournât la discussion quant au reste. Toujours des délais, des compromis funestes, des retards inutiles quand le sang continuait de couler, quand une résolution vigoureuse et définitive était seule capable d’en arrêter l’effusion. Ge fut ce que ne manqua pas de faire valoir Gharles Lameth, auquel succéda Glermont-Tonnerre, qui appuya, à peu de chose près, les conclusions de l’abbé Maury. Vint ensuite l’infatigable Robespierre. Il conjura ses collègues de ne pas retarder par une vaine discussion
(1) Moniteur du 29 a\Til 1791 ; Point du jour, numéro 657, p. 421.
IIISTOIUK DR nOnESPlKRRK
la solution d’une question à laquelle clait intéressée la vie de tant de milliers de citoyens. Rien de noble, de ferme et de touchant à la fois comme son langage. Après avoir rappelé les horreurs dont le récit avait attristé l’Assemblée : « Je déclare, » dit-il, « que si M. Clermont a voulu exciter notre commisération pour les victimes des deux partis, elle ne peut leur être refusée, puisque ce sont des hommes malheureux dans tous les partis. » A ces mots des applaudissements éclatèrent de toutes parts. Traçant ensuite le tableau des factions qui divisaient ce malheureux pays, il montra d’un côté les partisans de l’ancien régime s’obstinant à laisser leur patrie sous le joug d’un gouvernement protecteur de tous les abus, et, de l’autre, les amis delà Révolution réclamant à grands cris la réunion de leur ville à la France. Pas de mesures provisoires, disait l’orateur, car c’étaient les plus funestes de toutes. De deux choses l’une : ou l’Assemblée considérait le Comtat comme une province tout à fait étrangère, et alors elle n’avait aucunement le droit de s’immiscer dans ses affaires en y envoyant des troupes; ou la pétition du peuple avignonnais était juste, et dans ce cas on était tenu de rejeter toutes propositions d’ajournement, de se prononcer tout de suite sur le fond de l’affaire. De nouveaux applaudissements accueillirent ces paroles; l’Assemblée écarta la proposition de l’abbé Maury ce jour-là, et remit au lendemain la continuation des débats (1). Tout semblait présager un succès.
La discussion recommença le lundi seulement (2 mai). Robespierre prit de nouveau la parole pour répondre à de longues observations de Malouet, et aussi à une assertion de l’abbé Maury, lequel avait déposé sur le bureau un procès-verbal constatant que les habitants du Comtat avaient voté le renouvellement de leur serment de fidélité au pape. Il ne fut pas difficile à Robespierre de prouver que le procès-verbal dont il venait d’être question, résultat d’une délibération des anciennes communautés du Comtat, contenait l’expression des vœux d’officiers municipaux dévoués au saint-siège, non l’opinion des communes; qu’il était d’ailleurs d’une date déjà ancienne, tandis que la pétition du peuple avignonnais, plus certaine et plus légale, était du mois de mai 1790. Dans le Comtat comme en France , ajoutait-il , la noblesse et le clergé se sont coalisés pour combattre les intérêts populaires. L’aristocratie a été vaincue. Mais la cause du peuple avignonnais est la nôtre ; les mêmes intérêts, les mêmes passions sont en jeu ; de là vient l’acharnement avec lequel les ennemis de la Révolution s’opposent à ses justes réclamations. Les citoyens d’Avignon et du Comtat, dont on
(1) Point dujour^ numéro 659, p. 455 ctsuiv.; .^fonileur tlii 1'^^*' mai 1791.