‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 162 sur 213 · LIVRE V. DE LA REELECTION DES MEMBRES DE l’ ASSEMBLEE · texte numérisé non relu

LIVRE V. DE LA REELECTION DES MEMBRES DE l’ ASSEMBLEE

de l’Assemblée qui, le mot d’égalité sur les lèvres, refusait au peuple l’exercice des droits politiques, il parvient cependant à s’imposer à elle, surtout dans ces grandes discussions du mois de mai, tant l’honnêteté, une conscience droite, d’inébranlables convictions et la vérité enfin ont, à certaines heures, d’irrésistibles puissances. Chez lui, pas de ces grandes phrases pompeuses et redondantes, pas de cette éloquence théâtrale un peu superficielle que nous aurons bientôt l’occasion d’admirer chez les orateurs de la Gironde; tout est sobre, serré, pressant; il va droit au but, ce qui du reste n’exclut ni l’ampleur des idées, larges chez lui comme cette humanité qu’il défend, ni la magnilicence du langage. Il n’était pas jusfiu’à l’austère simplicité de Robespierre, venant à pied de sa rue de Saintonge et dînant à trente sous, qui ne contribuât à augmenter son crédit auprès de ses collègues. Et Camille écrivait : « Au milieu des dangers qui nous environnent, à quel gouvernail s’attacher plutôt qu’à celui de la vertu, qui seule relève les empires sur le penchant de leur ruine (1)? » A tort ou à raison, supposant des vues intéressées aux Constitutionnels, aux Duport, aux Lamelh, aux Bariiave, aux Thouret, à tous les meneurs de la haute bourgeoisie; les soupçonnant de considérer la Révolution comme leur propre chose et de vouloir en conserver éternellement la direction, Robespierre résolut d’apporter d’insurmontables entraves à leurs pro- • jets ambitieux; luttant hier contre Barnave, aujourd’hui contre Thouret et Duport.

Le lendemain du jour où fut rendu le décret sur les colonies, se discuta une question autour de laquelle s’agitèrent bien des amourspropres, bien des convoitises, bien des espérances, celle de la rééligibilité des membres de l’Assemblée actuelle au prochain Corps législatif, sur l’organÊsation duquel l’ordre du jour appelait précisément le débat. Thouret, au nom du comité de constitution, venait de présenter son rapport sur cette matière, et après avoir proposé à T.Assemblée de discuter d’abord les articles 6 et 7 du projet de décret, lesquels portaient que les représentants du peuple pourraient être réélus d’une législature à l’autre, il se disposait à développer les motifs qui avaient décidé le comité à admettre le principe delà rééligibililé, quand Robespierre demanda la parole pour une motion d’ordre. « Celte question est délicate, » dit-il au milieu d’un silence solennel; « nous ne pouvons la discuter avec dignité, et surtout avec impartialité, qu’autant que nous serons dépouillés de tout intérêt personnel. 11 faut que, pour l’examiner de sang-froid, nous nous placions dans la classe des citoyens

(1) liévohitions (h France et des Itoyaumes... numéro 77, p. 569.

privés. Je demande donc qu’à l’instant il soit décrété, sans rien préjuger pour les autres législatures, que les membres de celle-ci ne pourront être réélus (1). » Diverses furent les impressions à cette motion inattendue, mais l’enthousiasme avec lequel elle fut généralement reçue indiqua clairement l’opinion de la majorité ; tout le côté gauche et une partie de la droite se levèrent comme d’un commun accord et demandèrent à grands cris à aller immédiatement aux voix (2).

Qu’en s’associant à une mesure proposée par un membre de l’extrême gauche les députés de la droite aient cédé à des préoccupations personnelles; que, certains de n’etre pas réélus, iis aient tenu à partager avec tous leurs anciens collègues l’ennui de rentrer dans la vie privée, après deux ans d’une existence agitée, mais glorieuse; qu’enfm ils aient agi ainsi dans l’espérance de pousser la Révolution dans un gouffre et de la voir s’y abîmer, comme les en accuse un des leurs (3) , tout cela est possible; mais l’accusation dirigée contre Robespierre, par quelques personnes, d’avoir en cette circonstance cédé à des vues intéressées, ne nous semble même pas valoir la peine d’être réfutée. En effet, n’avait-il pas la certitude d’être réélu un des premiers? Il lui ^ restait la tribune des Jacobins, dit-on. Sans doute il était sôr de con- ' server une grande autorité morale; mais, en sacrifiant son titre de législateur, il perdait toute influence sur la marche du gouvernement; et ne sent-on pas combien sa position diminuait d’importance h ne pas être relevée par une consécration populaire? Mais si rares sont les inspirations dégagées de tout intérêt personnel qu’on répugne meme à les admettre chez l’homme qui a donné le plus de preuves du désintéressement et de la probité politiques. On verra par quelles considérations pleines de grandeur et de noblesse il répondit aux arguments étroits et mesquins des interprètes du comité de constitution. « Il a plus craint, » dit Camille, « pour la cliose publique, de la réélection des Chapelier, des Desmeuniers, des d’André, des Beaumetz, etc., qu’il n’a espéré de la sienne. Voilà le vrai patriote (4) ! »

Thouret parvint à se faire entendre et combattit longuement la motion proposée. Elle était, selon lui, attentatoire aux droits du peuple, déjà limités par l’obligation où il était de choisir ses députés dans le

(1) Point du jo«r, numéro 674, p. 212.

(2) Voy. Le Patriote français, numéro 647. D’après le Point du jour, tout le côté droit serait resté immobile; mais nous avons dû préférer la veraion du journal de Brissot, Impielle concorde avec celle du iloniteur, les diverses appréciations des écrivains populaires sur cette séance, et celles du député royaliste Ferrières. Voyez les Mémoires de ce dernier, t. II, p. 286.

(3) Mémoires de Ferrières, t. II, p. 289.

(I) Hécolutions de France et des lioyauines... numéro 78, p. 601.

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ressort de chaque département. Singulière et tardive préoccupation de la part d’un comité qui avait provoqué la division des citoyens en actifs et non actifs. Il fallait ensuite prendre garde, disait-il, de laisser altérer la constitution; enfin, la réélection était en quelque sorte le prix d’honneur d’un bon député, sa véritable noblesse. Combattue par Prugnon, l’opinion du comité fut fortement appuyée par Merlin (de Douai), un des futurs auteurs de la loi des suspects. Quant à ce dernier, il est vrai, il craignait surtout que la cour ne profitât de la marche faible et incertaine d’une législature composée d’iiommes nouveaux, inexpérimentés, pour essayer quelque bouleversement. Après un incident soulevé par la lecture d’une lettre des députés de Saint-Domingue, de la Martinique et de la Guadeloupe, lettre par laquelle ils annonçaient leur dessein de renoncer à suivre les séances de l’Assemblée nationale, afin de n’avoir pas l’air de souscrire au décret rendu la veille sur les colonies, Robespierre, ayant reproduit sa motion, monta à la tribune pour la soutenir.

« Les plus grands législateurs de l’antiquité, » dit-il en débutant, « après avoir donné une constitution à leur pays, se firent une loi de rentrer dans la foule des simples citoyens et de se dérober même quelquefois à l’empressement de la reconnaissance publique; ils pensaient que le respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de celui qu’inspirait la personne des législateurs, et que le respect qu’imprime le législateur est attaché en grande partie à l’idée de son caractère et de son désintéressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent les destinées des nations et des races futures doivent être absolument isolés de leur propre ouvrage ; qu’ils doivent être comme la nation entière et comme la postérité. Il ne suffit pas même qu’ils soient exempts de toute vue personnelle et de toute ambition, il faut encore qu’ils ne puissent pas même en être soupçonnés. Pour moi, je l’avoue, je n’ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers principes de la droiture et dans ma conscience. » Sans doute, poursuivaitil, c’est une louable ambition que celle d’aspirer «à l’honneur d’être membre du Corps législatif, et pour sa part, il déclarait franchement n’y être pas insensible; mais, dans les circonstances actuelles, les membres de l’Assemblée n’étaient-ils pas obligés en quelque sorte d’agir comme ces juges dont le devoir est de se récuser dans une cause à laquelle ils tiennent par quelque affection ou quelque intérêt? Puis quelle autorité imposante ne gagnerait pas la constitution à ce sacrifice volontaire des plus grands honneurs auxquels un citoyen pût prétendre ! Il rappela aussi cette maxime d’un ancien, digne d’être éternellement méditée : « En fait de politique, rien n’est juste que ce qui est

HISTOIRK DE nOUESPIEUUK

honnête, rien n’est utile que ce qui est juste.)» Maxime dont rien ne pouvait mieux, suivant lui, prouver les avantages que sa proposition. On avait paru redouter, dans une législature d’où seraient exclus les membres de l’Assemblée constituante, l’absence de législateurs expérimentés ; on appréhendait de voir la constitution péricliter dans des mains .inhabiles à la diriger : ces craintes lui paraissaient tout à fait chimériques. Comment! une nation de vingt-cinq millions d’hommes ne trouverait pas dans son sein sept cent cinquante citoyens capables de recevoir et de conserver le dépôt sacré de ses droits quand, à une époque où elle ignorait ses droits mêmes, où l’esprit public n’était pas éveillé, elle avait envoyé aux états généraux les hommes à qui elle devait sa régénération ! A plus forte raison était-elle à même de choisir, aujourd’hui qu’elle avait les leçons de l’expérience et qu’une foule de oitoyens s’étaient livrés depuis deux ans à l’étude de nos lois et de la constitution nouvelle. Peut-être même, en dehors du milieu où ils vivaient, eux législateurs, était-on mieux placé pour apprécier rœuvre faite, juger ses résultats; et s’élevant à des considérations de l’ordre le plus élevé, il ajoutait : « Je pense d’ailleurs que les principes de cette constitution sont gravés dans le cœur de tous les hommes et dans l’esprit de la majorité des Français ; que ce n’est point de la tète de tels ou tels orateurs qu’elle est sortie, mais du sein même de l’opinion publique, qui nous avait précédés et qui nous a soutenus. C’est à elle, c’est à la volonté de la nation qu’il faut confier sa durée et sa perfection, et non à l’influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce moment. »

Si donc la constitution était en partie l’ouvrage de la nation, il ne fallait pas se méfier d’avance des représentants qu’elle élirait pour la sauvegarder et la compléter. Mais, disaient encore les partisans de la réélection, n’était-il pas nécessaire de laisser à un certain nombre de membres de l’Assemblée actuelle le soin de diriger la législature suivante, de l’éclairer de leurs lumières, de leur expérience? Voyons comment répondit à un pareil argument cet homme sur qui pèse depuis si longtemps l’accusation de dictature, accusation, du reste, dont nous promettons de faire bonne justice : « Quant aux prétendus guides qu’une assemblée pourrait transmettre à celles qui la suivent, je ne crois pas du tout à leur utilité. Ce n’est point dans l’ascendant des orateurs qu’il faut placer l’espoir du bien public, mais dans les lumières et dans le civisme de la masse des assemblées représentatives; l’influence de l’opinion publique et de l’intérêt général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs ; et quand ceux-ci parviennent àrmaîtriser les délibérations, il n’y a plus d’assemblée, il n’y a plus qu’un fan-

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tôme de représentation. Alors se réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il disait : « Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, sa mère me gouverne ; je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent la Grèce. » Ainsi une nation de vingt-cinq millions d’hommes serait gouvernée par l’assemblée représentative et par un petit nombre d’orateurs adroits : et par qui ces orateurs seraient-ils gouvernés quelquefois?... Je n’ose le dire ; mais vous pourrez facilement le deviner. Je n’aime point cette science nouvelle qu’on appelle la tactique des grandes assemblées, elle ressemble trop à l'intrigue; et la vérité, la raison doivent seules régner dans les assemblées législatives. Je n’aime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur empire sur une autre et perpétuer ainsi un système de coalition qui est Iç fléau de la liberté. »

Quant à ces restrictions des droits du peuple dont on avait parlé, on était mal venu à s'en plaindre, alors qu’on en avait introduit dans la constitution de si contraires à l’égalité. Et pouvait-on présenter comme une atteinte à la liberté des précautions destinées à sauvegarder la liberté même? Tous les peuples n’avaient-ils pas adopté cet usage de proscrire la réélection dans certaines magistratures pour écarter les ambitieux et les intrigants? 11 ne s’agissait pas ici d’une loi dictée par un souverain à ses sujets : c’était la nation elle-même s’imposant des décrets par l’organe de ses représentants, et l’on ne pouvait les considérer comme illégitimes du moment où ils étaient justes et conformes aux droits de tous. Après s’être attaché à prouver combien il était utile de prévenir toute erreur, toute surprise dans les élections; après avoir montré quel grand exemple de désintéressement donnerait au monde une assemblée qui depuis deux ans supportait des travaux dont l’immensité semblait être au-dessus des forces humaines, il terminait en disant : « Quand la nature et la raison nous commandent à tous le repos, bien plus encore pour l’intérêt public que pour le nôtre, l’ambition, ni même le zèle n’ont pas le droit de les démentir. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à des successeurs frais et vigoureux qui s’empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l’Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu’en restant dans son sein ; répandus dans toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières ; nous propagerons partout l’esprit public, l’amour de la paix, des lois et de la liberté !... Rien n’élève l’àme des peuples, rien ne forme les mœurs publiques comme les vertus des

législateurs; donnez à vos concitoyens ce grand exemple d’amour pour l’égalité, d’attachement exclusif au bonheur de la patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort des nations. Que les Français comparent le commencement de votre mission avec la manière dont vous l’aurez terminée, et qu’ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus dignes de leur confiance. Je ne connais point de meilleur moyen d’imprimer à votre ouvrage le sceau de la stabilité, qu’en l’environnant du respect et de la confiance publique, n Et comme, pour l’honneur de rassemblée même, il lui semblait que sa motion ne devait pas être décrétée avec trop de lenteur, il engagea ses collègues à se prononcer immédiatement sur cette importante question.

L’effetde ce discours fut prodigieux, irrésistible. Fréquemment interrompu par des applaudissements réitérés pendant qu’il le prononçait, Robespierre, en descendant de la tribune, fut l’objet d’une véritable ovation. Les acclamations redoublèrent plus bruyantes, plus enthousiastes. « Je demande l’impression de ce discours sublime, » s’écria le député royaliste Tuault. Depuis les grands triomphes de Mirabeau, on n’avait pas eu l’idée d’un pareil succès. « J’ai vu, » écrivit Camille Desmoulins, « ceux qui avoient affecté jusqu’ici de ne reconnoître à Robespierre que des vertus convenir, ce jour-là, de son éloquence (1). » Et Barère de son côté : « 11 n’appartenoit qu’à un patriote pur, ferme et désintéressé comme M. Robespierre, de défendre et de faire adopter une pareille motion (2). ï> Elle fut en effet décrétée à la presque unanimité (3). En vain Le Chapelier s’éta'it élancé à la tribune, en vain Beaumetz, avec une sorte de rage, avait demandé à présenter des observations contradictoires, s’était écrié qu’un pareil décret serait le tombeau de la constitution ; l’Assemblée ne voulut rien entendre, devinant bien à quel mobile obéissaient les opposants. Une partie d’ailleurs, la droite principalement, cédait elle-même, comme on l’a vu, à des inspirations qui n’étaient pas dépouillées de tout intérêt personnel, et Maximilien, pour la réussite de ce que Camille appelle « un coup de maître de son cher Robespierre (i), » pour vaincre l’amourpropre des membres du comité de constitution, comme le dit encore fort bien Camille, compta sans doute sur l’amour-propre, des membres dont la non-réélection eût été certaine. Toutefois, il y eut dans l’Assemblée un tel enthousiasme, une telle unanimité, qu’il est impossible

(1) Bérolutions de France et des Boynumes... n° 78.

(2) Point du jour, numéro 674, p.223.

(3) Voyez le Moniteur du 18 mai 1791, et le Point du jour, numéros 674 et 67.5.

(4) Bérolutions de France et des Boyaumes... numéro 78, p. 600.

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