‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 168 sur 213 · LIVRE V. DISCOURS SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LIVRE V. DISCOURS SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Déjà, plus d’une fois, nous l’avons entendu, à la tribune de l’Assemblée nationale, élever la voix en faveur de cette liberté sans laquelle toutes les autres libertés ne peuvent guère exister chez un peuple qu’à l’état précaire, et défendre les écrivains dénoncés par les meneurs du côté droit. Certes, de toutes nos libertés perdues, celle de la presse n’est pas la moins regrettée des hommes d’intelligence, des véritables patriotes : eh bien! qu’ils relisent aujourd’hui l’admirable discours dont nous allons entreprendre l’analyse, et ils s’affligeront profondément avec moi de ce que des écrivains, décorés du nom de libéraux, et confondant d’ailleurs le rude athlète de la Convention, obligé de lutter pour le salut de la France contre les ennemis du dehors et ceux du dedans; le confondant, dis-je, avec le législateur doux et profond, aient lancé contre Robespierre des invectives qu’eussent signées les pamphlétaires et les libellistes du parti royalisie.

Aux yeux de l’immortel tribun, la faculté de communiquer ses pensées, qui est à la fois le lien, l’àme, l’instrument de la société, ne peut s’exercer utilement que par la liberté de la presse, identique avec celle de la parole et, comme elle, nécessaire au développement, aux progrès, au bonheur de l’humanité. Si presque partout, chez tous les peuples, elle a été comprimée, c’est parce qu’elle est le plus redoutable fléau du despotisme, lequel a puisé sa force dans l’ignorance commune. L’ambition, au contraire, rencontre d’insurmontables obstacles là où l’innocence opprimée a le droit de faire entendre sa voix, là où Fopinion publique et la volonté générale présentent à la tyrannie une digue infranchissable. Aussi a-t-on vu de tout temps les despotes se liguer contre la liberté de parler et d’écrire ; les uns la proscrivant au nom du ciel, les autres au nom du principe monarchique.

L’exemple des États-Unis d’Amérique, de ce peuple si jeune et si grand déjà, chez lequel le droit de communiquer ses pensées ne pouvait être gêné ni limité en aucune manière, répondait d’avance au reproche d’exagération dont on ne manquerait pas de poursuivre son opinion; car, suivant lui, la liberté de la presse devait être entière et ' indéfinie, sinon elle n’existait pas. Deux moyens de la modifier existaient : l’un, de l’assujettir à certaines formalités restrictives; l’autre, d’en réprimer l’abus par des lois pénales. Ainsi restreindrait-on le droit de posséder des presses? et d’un bienfait qui devrait être commun à tous ferait-on le patrimoine de quelques-uns ? Permettrait-on aux uns de parler plus ou moins librement de politique et des événements publics, aux autres de s’occuper purement d’objets de littérature? Telles étaient les mesures de précaution à l’aide desquelles la liberté d’écrire avait été refrénée jusqu’ici par le despotisme, qui,

HISTOÏKË DK IIOBESDIKIUŒ

SOUS prétexte de rendre les hommes sages et paisibles, en faisait des instruments passifs ou de vils automates.

En second lieu, quelles étaient les peines à établir contre les abus possibles. La liberté d’écrire s’exerçait nécessairement sur deux objets, les choses et les personnes. La morale, la législation, la politique, la religion étaient du domaine du premier; or pouvait-on punir un homme 'pour avoir manifesté son opinion sur toutes ces questions? L’humanité ne comporte-t-elle pas une prodigieuse diversité d’esprits et de caractères? Où sera l’erreur, où sera la vérité? En effet, disait très-bien Robespierre, « la liberté de publier son opinion ne peut être autre chose que la liberté de publier toutes les opinions contraires. Il faut que vous trouviez le moyen de faire que la liberté sorte d’abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine. Elle ne peut sortir que du combat de toutes le» idées vraies ou fausses, absurdes ou raisonnables. C’est dans ce mélange que la raison commune, la faculté donnée à l’homme de discerner le bien et le mal, s’exerce à adopter les unes, à rejeter les autres. Voulez-vous ôter à vos semblables l’usage de cette faculté pour y substituer votre autorité particulière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation qui sépare l’erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois ou ceux qui les appliquent étaient des êtres d’une intelligence supérieure à l’intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les pensées; mais s’ils ne sont que des hommes, s’il est absurde que la raison d’un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des opinions est une absurdité. » 11 est facile, poursuivaitil, d’atteindre des actes criminels parce qu’il y a un corps de délit, un fait clairement défini et constaté; mais une opinion, un écrit, où trouver le critérium de sa criminalité? C’est un écrit incendiaire, dangereux, dit-on; mais ce sont là des termes vagues, incertains. Suivant le temps, suivant le lieu, et même les impressions personnelles du juge, le délit existe ou n’existe pas. Ce qui sera crime ici deviendra vertu plus loin. Tel, regardé comme un extravagant par un despote, sera admiré comme un citoyen vertueux par lès hommes libres. « Le même écrivain trouvera, suivant la différence des temps et des lieux, des éloges ou des persécutions, des statues ou un échafaud. » Les hommes de génie qui ont révélé au monde les plus grandes vérités avaient en général devancé l’opinion de leur siècle; aussi les montrait-il, poursuivis par l’ignorance et les préjugés, presque constamment en butte à l’ingratitude de leurs contemporains et tardivement récompensés par les hommages de la postérité. Galilée expia son génie dans les cachots de l’inquisition ; Descartes mourut sur une terre étrangère, et

LlVllE V. DISCOURS SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE 4G1

l’éloquent philosophe de Genève, ce Rousseau, à qui, au nom de la patrie, l’Assemblée nationale venait de décerner une statue, n’avait-il pas été atteint par la persécution? Mais tandis qu’on poursuivait comme perturbateurs de l’ordre public les meilleurs amis de l’humanité, on prodiguait les caresses, les encouragements, les pensions, à ces écrivains courtisans « vils professeurs de mensonge et de servitude, » dont les doctrines funestes altéraient les principes de la morale, et dépravaient l’esprit public. « La presse libre, » continuait-il, « est la gardienne de la liberté ; la presse génée en est le fléau... Ce sont ces entraves qui produisent ou une timidité servile ou une audace extrême. Ce n’est que sous les auspices de la liberté que la raison s’exprime avec le courage et le calme qui la caractérisent... Pourquoi prendre tant de soin pour troubler l’ordre que la nature établissait d’elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire des choses, le temps amène la proscription de l’erreur et le triomphe de la vérité? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor également libre, puisque les premières seulement sont destinées à rester. Avez-vous plus de confiance dans l’autorité, dans la vertu de quelques hommes intéressés à arrêter la marche de l’esprit humain que dans la nature même?... L’opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées, le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel droit, vous homme en place, pouvez -vous les condamner? Si elle les condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les avoir improuvées, elle doit, éclairée par le temps et par la réflexion, les adopter tôt ou tard, pourquoi vous opposez-vous aux progrès des lumières? Comment osez-vous arrêter ce commerce de la pensée que cliaque homme a le droit d’entretenir avec tous les esprits, avec le genre humain tout entier? j> Pourquoi enfin substituer à cet empire de l’opinion publique, doux, salutaire et naturel, celui de l’autorité, nécessairement odieux et tyrannique?

A ces principes éternels on objectait la raison d’État, la soumission aux lois. Mais, sans troubler aucunement l’ordre public, sans enfreindre l’obéissance due aux lois existantes, n’était-ce pas le droit de tout citoyen d’appeler l’attention du législateur sur des lois imparfaites, d’en demander la réforme, de prouver qu’elles étaient contraires à l’intérêt général? N’élait-ce pas là le meilleur usage, le plus digne que l’homme pût faire de sa raison ? Robespierre assimilait à cet égard la grande société politique aux sociétés particulières, où chaque associé a le droit d’engager ses coassociés à modifier, pour la prospérité de l’entreprise, les conventions premières. .Avant la Révolution même, n’avait-on pas le droit d’écrire et de disserter sur les lois. On parle

toujours d’appels à la révolte, rCt c’est un beau prétexte pour arriver à l’anéantissement de la presse ; mais s’imagine-t-on que des écrits remuent si facilement les citoyens et les portent tout à coup à briser un état de choses appuyé par la force publique , cimenté par l’habitude ? Ce sont des préjugés répandus par le despotisme. Les écrits n’agissent sur les peuples que par l’action lente et progressive du temps et de la raison ; toutes les déclamations contre ce qu’on appelle les écrits incendiaires cachent toujours le dessein secret d’opprimer une nation dont le premier besoin est d’étre éclairée sur ses droits , sur ses intérêts. Il fallait donc renoncer à tout acte de rigueur contre les écrivains, et maintenir, comme la plus solide base du bonheur social , la liberté illimitée d’écrire sur toutes choses.

Envisageant ensuite la liberté de la presse par rapport aux personnes, il distinguait entre les personnes publiques et les personnes privées. Quant aux premières, la question ne lui paraissait pas douteuse. En effet, un des plus grands avantages, le but essentiel de cette liberté, n’était-il pas de contenir l’ambition, le despotisme des gens en place, des dépositaires de l’autorité? Si, sous prétexte de calomnie, on leur laisse le droit de poursuivre légèrement un écrivain qui aura blâmé leur conduite , ce frein salutaire de la liberté de la presse deviendra absolument nul ; car qui osera s’exposer aux vengeances des hommes puissants? Attendra-t-on pour dénoncer Catilina qu’on ait des preuves juridiques de sa culpabilité? Devant quel tribunal lutterat-on contreTibère? Si l’on incrimine les dénonciations contre tel ou tel fonctionnaire, ne sent-on pas combien il sera difficile de déjouer les complots liberticides? Ceux qui gouvernent ont trop les moyens d’envelopper de mystères leurs projets ambitieux; et si, pour les mettre en cause devant l’opinion publique, des preuves juridiques sont absolument exigées, ne courra-t-on pas risque de voir leurs machinations exécutées avant qu’on ait pu les prévenir? « Dans tout État libre, » disait-il, « chaque citoyen est une sentinelle de la liberté qui doit crier au moindre bruit, à la moindre apparence de danger qui la menace. Tous les peuples qui l’ont connue n’ont-ils pas craint pour elle jusqu’à l’ascendant même de la vertu? » Chose singulière, on eût dit qu’il prévoyait par là le reproche qu’au lendemain de Thermidor devait lui adresser Barère.

Que si , poursuivait-il , d’excellents citoyens , comme Aristide , n’étaient pas à l’abri de l’injustice et de la calomnie, ils trouvaient, dans la satisfaction d’une conscience pure, de suffisantes consolations, sachant que des persécutions passagères rehausseraient encore leur gloire , et seraient un témoignage plus éclatant de leur vertu. Quels

Page 1