LIVRE V. DISCOURS SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
mettait aux citoyens de poursuivre devant les magistrats la répression de cette sorte de délit. Ses conclusions, formulées en projet de décret, portaient que tout citoyen aurait le droit de publier ses pensées par quelque moyen que ce fût, et que la liberté de la presse ne pourrait être gênée ni limitée en aucune manière ; que des peines sévères frapperaient quiconque y attenterait; enfin que les particuliers calomniés auraient le droit de poursuivre devant les magistrats la réparation des calomnies dont ils auraient été l’objet do la part de la presse (1 ).
Ce discours, dont certainement personne ne contestera ni l’éiévation ni la noblesse, avait été composé pour être prononcé à la tribune de l’Assembléè nationale ; il ne le fut pas, faute d’occasion sans doute. Cependant, à propos d’une loi proposée contre les écrits par les Constitutionnels, nous entendrons bientôt Robespierre en reproduire les principales idées. 11 obtint, comme on pense, un éclatant succès, nonseulement aux Jacobins, mais aussi au Cercle social, oû Faucheî, le nouvel évêque du Calvados, le rédacteur de la Bouche de fer, en lut lui-même la plus'grande partie (2). Peu s’en fallut que ce discours ne fût entièrement perdu pour l’histoire. En effet, dans la soirée du 12 mai, Robespierre, sortant de chez le docteur Lanthenas, son ami alors et son futur collègue à la Convention, ou de chez les Roland, qui logeaient dans le même hôtel, rue Guénégaud, près du quai Conli, et à qui sans doute il était venu lire son discours dans l’intimité, prit un fiacre sur le quai des Augustins pour retourner chez lui, rue de Saintonge. Fort distrait, comme nous l’avons dit au commencement de cette histoire, il oublia son manuscrit dans la voiture. Heureusement pour lui et pour nous, il lui fut fidèlement rapporté par un bon citoyen (3).
H ne devait pas tarder à requérir au sein de l’Assemblée l’application des principes qu’il avait développés dans son discours, et cela à propos du Moniteur lui-même, dénoncé par le ministre des affaires étrangères. Dans la séance du 1" juin, une lettre de M. de .Monlmorin signalait à l’attention de l’Assemblée nationale une correspondance
(1) Discours sur la liberté île la presse. Paris, <li' l’Iinpr. iintioiinle, 1791, in-8° tle 23 p. On trouve ce discours iniprhnc dans le premier volume <lcs œuvres de Robespierre recueillies j»ar Ijiponneraye, p. 201 à 22.5.
(2) Voyez le Patriote frauçois, numéro 617.
(3) Plusieurs journaux du temps, entre autres le Patriote français, numéro 647, contiennent une annonce par laquelle Robespierre promet une récompense à ceux <pii, ayant entendu parler de son manuscrit, se donneraient queltpie peine pour le lui faire recouvrer, et les prie de l’adresser chez lui, rue de Saintonge, au .Marais, n» 8, ou bien chez M. F. Lanthenas, rue Guénégaud, hôtel Rritanni(iue, fauI»ourg Suint- Germain. Stimulé d’un beau zèle, le docteur Lanthenas écrivit lui-même une brochure sur la liberté indétinie de la presse, qui remplit tout un numéro du Courrier de Provence, et dont il est question dans le numéro 711 du Patriote franrnis.
4fif,
d’Allemagne insérée dans le numéro 151 du Moniteur, et dans laquelle on prêtait au roi le projet d’évasion le plus absurde, disait le ministre. Or on était à vingt jours de la fuite de Louis XVI, ceci est à retenir. Le ministre semblait indiquer à l’Assemblée sa ligne de conduite, en déclarant que, s’il avait été personnellement désigné par lejournal, il n’hésiterait pas à traduire l’imprimeur devant les tribunaux. La lecture delà lettre du ministre à peine achevée, plusieurs voix de la droite demandèrent violemment que le rédacteur du Moniteur ihi tout de suite chassé de la tribune qu’il occupait dans la salle ; d’autres, qu’il fût enjoint par l’Assemblée elle-même à l’accusateur public de poursuivre l’imprimeur afin de le forcer à nommer l’auteur de l’article. La feuille du libraire Panckoucke était loin, à cette époque, d’être favorable à Robespierre, quoiqu'elle commençât à mettre un peu plus de soin dans le compte rendu de ses discours ; mais Robespierre plaçait la question des principes audessus de celle des personnes, et, comme il avait défendu jadis son ami Camille Desmouiins, attaqué par Malouet, il se fit l’avocat d’oftlce de l’imprimeur de la Gazette nationale (l). D’abord, dit-il, ce n’était pas à l’Assemblée constituante à se charger des vengeances ministérielles. Ensuite que savait-on si l’assertion de M. Montmorin était plus exacte que celle dû correspondant anonyme? — A trois semaines de là l’événement vint prouver combien Robespierre avait raison de douter. — Enfin les hommes en place n’apparlenaient-ils pas à l’opinion? N’y avait-il pas une différence à établir entre eux et les simples particuliers? Api ès avoir rapidement exposé les considérations par lui émises à cet égard dans le discours dont nous avons rendu compte, il demanda la question préalable sur toutes les motions proposées et les qualifia de serviles. L’Assemblée, en définitive, lui donna raison, en passant à l’ordre du jour, au grand scandale des Montlosier et des Praslin (2).
Mais retournons aux Jacobins, oii se trouve à l’ordre du jour une question importante, celle du licenciement des officiers de l’armée, dont l’opinion publique, à Paris et dans les départements, se préoccupait fort depuis quelques mois. Anthoine y prononça le 2 juin un dis-
(1) Le üoniteur s’intitulait alors Gazette nationale ou Moniteur universel.
(2) Voyez le .Von»7fur du 3 juin 1791,