‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 177 sur 213 · FUITE DE LA FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

FUITE DE LA FAMILLE ROYALE

public et défendre la patrie; autorisa les ministres à assister à ses séances, à se réunir en conseil, à mettre ses décrets à exécution sans qi^il fCit besoin de sanction ni d’acceptation (1), et chargea son comité militaire de veiller à la sûreté intérieure.

Elle entendit ensuite la lecture du mémoire laissé par Louis XVI, d’où il résultait que le roi et la reine abandonnaient Paris pour se mettre en sûreté, parce que l’autorité royale était détruite, parce qu’ils n’avaient pas trouvé au château des Tuileries toutes les commodités auxquelles ils étaient habitués dans leurs autres demeures , parce qu’enfin, depuis le. mois d’octobre 1789, ils étaient privés de toute liberté, et comme prisonniers dans leurs propres Étals. D’après ce mémoire, il était clair comme le jour que le roi, désertant un poste d’iionneur, s’était enfui spontanément, de sa propre volonté, sans céder à des suggestions étrangères. Or prétendre, comme persistait à le faire l’Assemblée constituante, que la famille royale avait été victime d’un enlèvement, c’était un mensonge grossier sous lequel on pouvait déjà pressentir d’indignes calculs. Les Constitutionnels, pour qui le roi était un rouage nécessaire de leur système de gouvernement, imaginèrent ainsi d’innocenter tout à fait Louis XVI, sauf à faire retomber, contrairement aux vraies notions de la justice, toute la responsabilité de l'évasion sur les agents qui y avaient prêté la main. Ce subterfuge ne convenait nullement à Robespierre. L’énergie de l’Assemblée ne lui parut pas à la hauteur des circonstances. «Je ne puis que m’étonner, » s’écriat-il, « de ce que l’on propose des mesures assez molles ; je crois que celles adoptées sont également faibles ; mais il faut connaître plus particulièrement les circonstances, et en attendant il faut veiller sur les traîtres et sur le salut de la chose publique (2). » Assurément ce ne sont point là les paroles d’un homme à qui la situation aurait inspiré quelque appréhension personnelle. Il était alors trois heures et demie. Sur la demande de Le Chapelier, l’Assemblée suspendit pour une heure ses délibérations.

(1) Les ministres alors étaient Duport-Dutortrc, Montmorin, Duportail, Tlievenard, de Lessart et Tarhé.

(2) Voy. le Moniteur du jeudi 23 juin 1791.

Quelle impression ressentit Robespierre de la fuite du roi, et quelle fut son attitude en ces graves et critiques conjonctures? Il est important d’insister là-dessus, parce que les assertions les plus fausses ont été admises et ont eu cours. Un célèbre historien de nos jours, qui a suivi pas à pas, aveuglément, dos Mémoires que nous allons discuter, le présente à diverses reprises comme effrayé, « exprimant librement son lève de terreur. » On ne comprend pas en vérité comment, quand tous les faits protestent du contraire, un grand esprit a pu, dans sa sincérité, commettre une semblable méprise (1). Mais si Robespierre avait eu peur, s’il avait, comme on l’a dit, redouté pour son compte personnel une Saint-Rartiiélemy de patriotes, il aurait commencé par ne dire mot, par faire le mort, et ainsi il n’aurait eu rien à craindre. Loin de là, dès le premier jour, dès la première heure, il lutte presque seul contre l’Assemblée nationale qui hy|)ocriteinent innocentait déjà le roi au détriment de ses serviteurs; et nous allons le voir dans la soirée prendre aux Jacobins une attitude si ferme, si énergique, se désigner si franchement aux coups de la réaction, que certainement sa tète serait tombée la première si Louis XVI était rentré vainqueur dans sa capitale.

Il y avait alors à Paris une femme jeune encore, d’une figure gracieuse quoique virile, d’un esprit charmant, et dont l’enthousiasme pour la Révolution française était sans bornes, nous voulons parler de madame Roland. Arrivée dans le courant du mois de février 1791, après une absence de cinq ans, elle était allée s’installer avec son mari dans ce petit hôtel Britannique de la rue Guénégaud, où demeurait un de leurs amis, le médecin Lanthenas, qui les mit en rapport avec Robespierre. Dans sa patriotique ardeur, madame Roland suivit assidù-

(1) Michelet, liérolution française, t . III; voyez tout le chapitre premier. Pour n’avoir pas, avec assez de soin, porté dans l'examen des documents le Hamhcau de la critique, M. Michelet est tn>p souvent tombé dans la fantaisie historique. Il ne suffit pas de nous montrer des personnages vivant, gesticulant, livrant sous nos yeux la bataille de la vie, encore faut-il que ce soient les personnages eux-mêmes, et non des types de convention créés paV l’imagination de l’auteur. Si d’ailleurs nous examinons d’aussi près l’œuvre de M. ^Michelet, cela prouve tout le cas que nous faisons d’un confrère illustre dont les récits, acceptés un peu légèrement quelquefois, même . par les gens les j)lus distingués, ont contribué à accréditer sur les hommes et les choses de la Révolution de si regrettables erreurs.

LIVUE V. — AfADAME ROLAND ET LE GENEVOIS DUMONT

ment les séances de l’Assemblée nationale, et se sentit naturellement entraînée vers les défenseurs constants de la liberté. Immense était alors son admiration pour Robespierre, et à cette admiration se joignait une amitié qu’on aurait pu croire inaltérable. « J’ai eu foi, » lui écrivait-elle vers la fin du mois de septembre de celle année, quand, de retour dans son habitation de la Plalière, elle se prenait à jeter un regard mélancolique sur l’oeuvre de réaction accomplie par l’Assemblée nationale dans les derniers mois de sa session, « J’ai èu foi à l’intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l’àme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une estime qu’ils accordent à peu de personnes, un attachement qu’ils n’ont voué qu’à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d’être juste et le bonheur d’être sensible (1). » Par quel miracle ce grand attachement se transforma-t-il tout à coup, près d’une année plus tard, en un tout autre sentiment? Robespierre modifia-t-il les principes qui lui avaient valu l’affectueuse admiration de madame Roland? Nullement. Mais le cœur de la femme reçut des atteintes profondes, et nous aurons à expliquer comment, entraînée par une passion que nous n’avons d’ailleurs pas à juger, elle passa dans le camp des ennemis de Robespierre.

Pendant son séjour à Paris, elle avait reçu chez elle les personnages les plus influents du parti populaire. Buzot, Pétion, Brissot étaient les hôtes fidèles de son salon. Casanier de sa nature, Robespierre assistait aussi, mais moins souvent, à ces réunions, où, comme on pense, la politique était la grande affaire. Cependant il venait quelquefois, paraît-il, demander sans façon à dîner à la future héroïne du parti de. la Gironde, laquelle professait alors pour lui un véritable culte; car, ce qu’on ne saurait contester, ce dont on a pu se rendre compte déjà, ce que nous démontrerons mieux encore tout à l’heure, c’est que, en celle année 1791, madame Roland était son admiratrice passionnée. Et cependant, d’après les Mémoires écrits par elle durant l’époque de sa détention, il semblerait qu’elle eût eu dès lors pour lui une très-médiocre estime; il y a là une contradiction par trop grossière. Aussi avons-nous pensé un moment que ces Mémoires n’étaient pas entièrement son œuvre et qu’ils avaient été arranges au goût de la réaction

(1) Lettre de madume Uoland^ née Phlipon, d Maximilien Pobeitpierre. Du cio» «le la Platicro, paroisse de Thézée, district de Villefranclie, département de KlKme-et- Loire, 27 septembre 1791. Cette lettre, dont Charlotte Robespierre conserva l’ori«jfinal jusqu’à sa mort, se trouve insérée in extenso dans ses Mémoires, p. 77 et suiv. Voilà ce que M. de Lamartine appelle « une correspondance sèche.» Histoire des Girondins, t. II, p. 14 (l” édition).

HISTOIKE DE ROBESPIEUKE

girondine, très-puissante au moment de leur publication (1795). Le nom seul de l’éditeur (M. Dose), dont les appréciations sur la Révolution ont de singulières affinités avec les notices historiques de madame Roland, nous était à bon droit suspect. Autrement il nous fallait accuser madame Roland de mensonge; or il nous répugnait trop de croire qu’une femme, dont le caractère élevé nous inspire tant de respect et de sympathie, eût pu se laisser aigrir par le malheur et égarer par la haine au point d’offenser si grièvement la vérité et de calomnier, de travestir par une rancune étroite ses premiers sentiments. Il y a d’ailleurs dans ses Mémoires des contradictions tellement choquantes, de telles calomnies contre quelques-uns des hommes de notre Révolution, qu’avaient tout intérêt à noircir les réacteurs de 1795, qu’il nous semblait difficile de les imputer à la femme distinguée dont le souvenir nous est cher. Il n’a fallu rien moins que l’examen approfondi du manuscrit lui-même pour dissiper tous nos doutes ; et en feuilletant ces pages rapides, écrites par une main pressée, nous étions tout attristé de rencontrer parmi tant de choses attendrissantes et pleines de charmes des phrases dictées par une haine aveugle, et de sentir tant de fiel et d’amertume sous la trace brûlante des larmes.

Ce Robespierre, à qui madame Roland portait tant d’estime et d’attachement, est devenu dans ses Mémoires l’homme « au rire amer, l’orateur au-dessous du médiocre (1); » on devine que le souffle dè Guadet et de Louvet a passé là. Ah! comment a-t-elle pu tracer ces appréciations haineuses, la même main qui, en septembre 1791, écrivait à Robespierre : « Lors même que je n’aurois suivi le cours de la Révolution et la marche du Corps législatif que dans les papiers publics, j’aurois distingué le petit nombre d’hommes courageux, toujours fidèles aux principes, et parmi ces hommes mêmes celui dont l’énergie n’a cessé d’opposer la plus grande résistance aux prétentions, aux manœuvres du despotisme et de l’intrigue : j’aurois voué à ces élus l’attachement et la reconnaissance des amis de l’humanité pour ses généreux défenseurs. Puissions-nous, en appréciant les vices que les préjugés et les ambitieux ont fait introduire dans notre constitution, sentir toujours davantage que tout ce qui s’écarte de la plus parfaite égalité, de la plus grande liberté, tend nécessairement à dégrader l’espèce, la corrompt et l’éloigne du bonheur ! Vous avez beaucoup fait, Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge où tant

(1) .\fêmoire.<) de madame Roland, t. I, p. 298. Edition Berville et Barrière. Le manuscrit de ces Mémoires se trouve à la bibliotlièque impériale.

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