‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 183 sur 213 · LIVRE V. DF. I.’lNYIOLAim.ITF ROY.\LE · texte numérisé non relu

LIVRE V. DF. I.’lNYIOLAim.ITF ROY.\LE

ternes, il avait proposé de renvoyer devant la cour d’Orléans les Boiiillé, les Fersen et autres complices de la fuite.

On se rappelle avec quelle indignation Robespierre avait, quelques jours auparavant, demandé l'ajournement d’un projet analogue présenté par Le Chapelier, et qui, innocentant le roi, livrait à la vindicte des lois les conseillers du monarque. Cette fois encore il ne put s’empêcher de protester. Quelques membres ayant demandé l’impression du rapport de Muguet et l’ajournement de la discussion jusqu’après l’impression, d’André s’opposa à tout ajournement, prétendant que, dans l’intervalle, des factieux et des ignorants tenteraient de renverser la constitution. « J’ignore, » répondit gravement Robespierre, « à quel titre on caractérise de factieux ceux qui demandent de discuter solennellement l’importante question qui vous est soumise.

Je demande, moi, l’ajournement, de peur que de factieux courtisans ne renversent la constitution en substituant au calme et à la sagesse la surprise et la précipitation, qui sont les armes les plus terribles dans les mains de l’intrigue (1). » De nombreux applaudissements, venant des tribunes et des membres du côté gauche de la salle, accueillirent ces paroles; mais lancée dans les voies de la réaction, où cherchaient à la diriger désormais lesLameth, les Duport, les Bornave, l’.^ssemblée repoussa toute proposition d’ajournement. Séance tenante , la discussion commença , et Pétion combattit vivement les conclusions du comité.

Le lendemain lA, le débat continua. A Larochefoucauld-Liancourt et à Prugnon, défendant l’inviolabilité royale, et appuyant la demande de mise en accusation de pauvres serviteurs dévoués, dont plusieurs avaient agi sans pouvoir apprécier la portée de l’acte auquel ils s’étaient associés, Robespierre succéda, et il leur répondit par un de ces discours qui méritent de prendre place dans la mémoire de tous les hommes aux yeux desquels la justice et l’équité passent avant toute autre considération. « Messieurs, » dit-il en débutant, «je ne veux pas répondre à certain reproche de républicanisme qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la vérité; je ne veux pas non plus provoquer une décision sévère contre un individu ; mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y substituer des niesures douces et salutaires à la cause publique ; je viens surtout défendre les principes sacrés de la liberté, non pas contre de vaines calomnies, qui sont des hommages, mais contre une doctrine machiavélique dont '

(1) Voy. le Moniteur (tu 15 juillet 1791, et le Courrier de Provence, numéro 316, p. 544, combinés.

HISTOIKE DE llOBESPIERDE

les progrès semblent la menacer d’une entière subversion. Je n’examinérai donc pas s’il est vrai que la fuite de Louis XVI soit le crime de Bouillé, de quelques aides de camp, de quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je n’examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si, de l’extrémité des frontières, un citoyen l’a enlevé par la force de ses conseils; je n’examinerai point si les peuples en sont encore aujourd’hui au point de croire qu’on enlève les rois comme les femmes. Je n’examinerai pas non plus si, comme l’a pensé M. le rapporteur, le départ du roi n’était qu’un voyage sans sujet, une absence indifférente, ou s’il faut le lier à tous les événements qui ont précédé; s’il était la suite ou le complément des conspirations impunies, et, par conséquent, toujours renaissantes, contre la liberté publique; je n’examinerai pas même si la déclaration signée de la main du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de l’attachement sincère à la Révolution que Louis XVI avait professé plusieurs fois d’une manière si énergique. Je veux examiner la conduite du roi , et parler de lui comme je parlerais d’un roi de la Chine; je veux examiner avant tout quelles sont les bornes du principe de l’inviolabilité. »

Il se demandait ensuite si l’inviolabilité prescrite par la constitution pouvait couvrir un crime ordinaire. Sans doute le roi était inviolable, mais dans toutes les choses auxquelles était liée la responsabilité ministérielle, c’est-à-dire dans toutes les questions de gouvernement et d’administration; cette inviolabilité pouvait-elle être invoquée quand il s’agissait d’un acte entièrement personnel? Que si, par exemple, le roi venait à commettre un crime particulier, s’il outrageait la femme ou la fille d’un citoyen, lui dirait-on : <f Sire, nous vous avons tout permis, » autorisant par cela même le citoyen outragé à se venger de ses propres mains, et substituant à l’action calme et salutaire de la loi la justice privée de chaque individu. Or ce n’était pas seulement un particulier qu’avait offensé le roi , c’était tout un peuple exposé par lui aux horreurs de la guerre civile et étrangère. Il était inviolable; disait-on, mais le peuple aussi l’était; sacrifierait- on l’inviolabilité des peuples à celle des rois? s’écriait Robespierre aux applaudissements d’une fraction de la gauche. On invoquait la loi pour autoriser la violation de toutes les lois I Qiiel exemple donné aux citoyens , aux magistrats! Était- ce là le moyen d’attirer le respect sur les institutions du pays? Que voulait-on? Rétablir le roi coupable dans toute sa puissance ! c’est-à-dire exposer la liberté à un danger perpétuel; car pouvait-on douter qu’il n’employàt à faire triompher ses passions personnelles l’autorité immense dont il disposait? Ou bien quelques intrigants

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n’avaient-ils pas l’intention de laisser flotter entre ses mains débiles les rênes du gouvernement, afin de régner sous son nom? Et ici l’orateur avait évidemment en vue les Duport, les Laraeth, les Barnave, tous ceux enfin qui, tenant à conserver un fantôme de roi, confisquaient l’autorité royale, non au profit du peuple tout entier, mais dans l’intérêt de la haute bourgeoisie déjà ralliée à une partie des hommes de la droite. Les gouvernements faibles dans ce sens étaient, aux yeux de Robespierre, les plus dangereux pour la liberté, en ce qu’ils devenaient une sorte d’oligarchie toujours disposée à étouffer la liberté et à violer les droits du peuple (1). Ce fut alors qu’il prononça ces paroles déjà citées : « Qu’on m’accuse si l’on veut de républicanisme, je déclare que j’abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux régnent. » Il ne suffisait pas, suivant lui, de secouer le joug d’un despote, il fallait encore prévenir le retour de toute tyrannie, et ne pas imiter cette Angleterre s’affrancliissant de la domination d’un roi, pour retomber sous celle plus avilissante d’un Cromwell. Il Aillait surtout donner au peuple l’exemple du respect pour la liberté.

L’Assemblée nationale, à la demande des comités, venait de suspendre les opérations électorales pour la nomination des députés au prochain Corps législatif. Robespierre blâma énergiquement cette mesure prise au moment où l’opinion publique semblait disposée à porter ses choix sur les candidats les plus dévoués à la Révolution. La nation ne pouvait voir sans inquiétude ces délais éternels de nature à favoriser la corruption et l’intrigue, et cela précisément à la sollicitation d’hommes qui prétendaient mettre leur ambition sous le couvert de l’inviolabilité royale. « Aux mesures que vous ont proposées les comités, » disait-il en terminant, « il faut substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l’intérêt de la paix et de la liberté! Ces mesures proposées, il faut vous en dire un mot ; elles ne peuvent que vous dé.shonorer; et si j’étais réduit à voir sacrifier aujourd’hui les premiers principes de la liberté, je demanderais au

(1) C est ce qui faisait dire le lendemain au Courrier de Provence (n® 31~) : « M. Kohespierrc a trouvé le mot d’une grande énigme politique, quand il a dit que rien ne convient mieux aux factieux et aux intrigants que les gouvernements foibles. Voulezvous savoir pourquoi les ennemis les plus ucharnés se sont embrassés fraternellement? pourquoi les partis les plus divisés de principes et de sentimens se sont rapprochés? pourquoi les intérêts les plus opposés se sont confondus? A'^oulez-vous savoir pourquoi la faction de la cour marche maintenant d’accord avec lu faction qui s’étoit longtemps déclarée avec tant de violence contre cette cour où elle avoit jadis dominé ? pourquoi tous s’élèvent hautement en faveur d’un roi que la plupart détestent, que tous méprisent? Je vous répondrai avec M. Robespierre ; Rien ne convient mieux aux factieux et aux intrigants qu’un gouvernement foihlo. »

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moins la permission de me déclarer l’avocat de tous les accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de vos comités, le roi n’est pas coupable, il n’y a pas de délit! Mais partout où il n’y a pas de délit, il n’y a pas de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un coupable faible au coupable puissant est une lâche injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; vous ne pensez pas qu’il voie sans douleur ses représentants suivre encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort, h tromper et à abuser le peuple pour prolonger impunément l’injustice et la tyrannie ! » De nombreux applaudissements l’arrêtèrent un moment à ces mots. Selon lui, etn’étail-ce pas la justice qui parlait par sa bouche? on devait ou prononcer sur tous les coupables ou les absoudre tous. En conséquence, il proposa à ses collègues de lever le décret suspensif de l’élection des représentants appelés à leur succéder; de décider que l’on consulterait la nation pour statuer sur le sort du roi, enfin de repousser par la question préalable les conclusions du comité. Et si, par impossible, les principes au nom desquels il avait parlé venaient à être méconnus, il demandait au moins qu’une assemblée française ne se souillât point par une marque de partialité contre les complices prétendus d’un crime sur lequel on voulait jeter un voile (1). De vifsapplaudissements accueillirent encore ces dernières paroles; mais,

<t malgré cette éloquence dans le goût du grand génie de l’antiquité, » dit un journal de l’époque (2), malgré les efforts de Grégoire, et ceux de Duzot, qui, allant plus loin que Robespierre, opinait pour le jugement immédiat du roi, l’Assemblée constituante, adoptant l’avis de ses comités, mit en réalité Louis XVI hors de cause, et livra à la vindicte des lois ceux qui avaient favorisé son évasion, déclarant ainsi, à la face de Dieu, et par le plus étrange renversement de toute justice, qu’il y avait des complices là où il ify avait pas de coupable.

Le décret était en partie rendu, quand six délégués d’une masse de citoyens réunis au Champ de Mars pour adresser à l’Assemblée nationale une pétition sur cette grande affaire prièrent, par un billet, Robespierre de négocier leur admission à la barre. Il sortit alors avec Pétion, afin de leur parler. Les délégués lui montrèrent la pétition; il

(1) Voy. ce discours reproduit in extemo dans VUisloire parlementaire de la Bévolvtion, par MM. liiichez et Roux (t. XI, i>. 24 et suiv.). Voy. aussi le Point du jour, numéro 736 et suiv., et le iloniteur du 15 juillet 1791.

(2) Courrier de Provence, numéro 316, p. 549.

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la trouva simple, courte, rédigée dans les termes les plus respectueux et exprimant le vœu formé par lui-même : que la nation fût consultée ; mais il leur dit qu’elle était inutile, parce que la décision de l’Assemblée était prise. A la suite d’un certificat demandé par les commissaires pour attester qu’ils avaient fidèlement rempli leur mission, Robespierre et Pétion ajoutèrent les recommandations les plus conciliantes, les plus pacifiques, et sans nul doute la conduite sage et modérée du peuple fut due à leurs conseils (1).

La discussion relative à l’inviolabilité royale se prolongea jusqu’aul5. Robespierre, qui, à la fin de la dernière séance, s’était opposé à ce que la constitution fût présentée au roi pour le moment, parce que c’eût été préjuger la question de sa mise en jugement (2), voyant l’Assemblée décidée à adopter le projet de décret des comités, tenta d’y faire comprendre Monsieur, frère du roi, fortement soupçonné d’avoir rédigé le mémoire de Louis XVI, et beaucoup plus coupable à ses yeux que toutes les personnes incriminées par les comités. Cette proposition inattendue causa quelque agitation. Comme on lui demandait des preuves : Si j’en avais, répondit-il, il n’y aurait pas à délibérer s’il y a lieu de le mettre en accusation. Mais, pousuivait-il, dédaignant les murmures dont retentissait une partie de la salle, qui ose soutenir que les indices ne sont pas aussi forts contre Monsieur que contre madame de Tourzel, par exemple, dont le dévouement à la famille royale a été incriminé?

Puis, rappelant le souvenir de Favras, immolé à ce même homme qui, plus heureux que le roi, était parvenu à s’enfuir, il engageait encore ses collègues à ne pas sacrifier les faibles aux conspirateurs puissants. Quant à lui, en présence des inconséquences contenues dans le décret, il se croyait obligé de protester au nom de la nation. Quelques éclats de rire indécents furent aussitôt réprimés par les applaudissements de la gauche et des tribunes; et tandis que l’Assemblée repoussait la motion de Robespierre, Monsieur, depuis Louis XVIll, s’occupait de recruter à l'étranger ces alliés à la suite de qui un jour il put rentrer dans ce noble pays de France, contre lequel il passa une partie de son existence à conspirer. A moins d’un mois de là, il arrêtait avec le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche la convention de Pihiitz.

(1) Adresse de Manimilien Hobespierre aux Français, p, 18; voyez aussi \& Lettre de pétion à ses commettants, citée dans le numéro 86 des Révolutions de France et des Royaumes, etc,

(2) Moniteur du 15 juillet 1791.

HISTOIRE DE RODESPIERRE

La décision de l’Assemblée constituante, à laquelle on était lôin de s’attendre, indigna tout le peuple de Paris ; il est donc aisé de comprendre quelle faveur s’attacha aux orateurs qui l’avaient combattue, et combien grandit enclore la popularité de Robespierre.

Dans la soirée du IA, parlant aux Jacobins sur la question dont l’Assemblée avait été occupée toute la journée, il se livra à une petite critique de quelques-uns des discours prononcés à ce sujet. Pélion, son ami, et Prugnon, lui paraissaient avoir tour à tour dépa.ssé les justes bornes; celui-ci trouvant le monarque impeccable et inviolable en toutes choses, celui-là pensant qu’il pouvait être appelé en justice pour les plus légères causes. La responsabilité, il fallait la réserver pour les crimes sérieux, tels que celui du 21 juin. A cette objection supposée : Voudriez-vous donner à l’Europe une seconde représentation de la cruelle tragédie dont Cromwell fut le premier acteur? il répondait : La seule question est un crime, la réponse en serait un autre. Ah I certes, il aurait frémi si on lui eût dit qu’à moins de deux ans de là Louis XVI, convaincu de trahison envers la France, subirait le sort de Cliarles 1**'. Puis il ajoutait ces mots bien remarquables dans la bouche d’un homme dont la conduite en ces circonstances a paru à quelques personnes manquer de décision : « Il n’est plus possible qu’un roi qui s’est désiionoré par un parjure, de tous les crimes le plus antipathique à l’humeur française..., se montre encore sur le trône... » Sans doute le peuple, comme l’avait dit M. Prugnon, pouvait être par sentiment attaché à la monarchie, depuis qu’elle était devenue constitutionnelle; quelques-uns même tenaient par intérêt au système arbitraire; mais, poursuivait-il, comme répondant à des menaces indirectes, cette monarchie n’existerait bientôt plus, « si un massacre national devait en être le prix. » On était alors, chose étrange, à trois jours à peine des tueries du Champ de Mars. C’était aux monarques, ajoutait Robespierre, à faire aimer et respecter la monarchie. Les Romains ne s’étaient pas lassés des Tarquins, mais ceux-ci, ayant cessé d’être justes, se firent chasser plutôt qu’on ne les chassa (1).

(1) Dernier discours de M, Robespierre sur la fuife du roi, prononcé tïla Société des

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