‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 26 sur 213 · LIVRE I. ADRESSE A LA NATION ARTESIENNE · texte numérisé non relu

LIVRE I. ADRESSE A LA NATION ARTESIENNE

chacun des trois ordres. Il est donc vrai 'de dire que ni le tiers état des villes ni celui des campagnes ne sont représentés dans l’assemblée provinciale d’Artois, laquelle n’est plus, à ses yeux, qii’ime ligue de quelques citoyens usurpateurs d’un pouvoir appartenant au peupleseul. Et, usant d’une formule dont nous l’entendrons se servir plus tard à la tribune de la Convention nationale, il ajoute : « Ah! saisissons l’unique moment que la Providence nous ait réservé dans l’espace des siècles pour recouvrer ces droits imprescriptibles et sacrés dont la perte est à la fois un opprobre et une source de calamités. » Ces semblants d’étals nationaux se recrutaient par l’intrigue, par la faveur, par toutes sortes de moyens odieux; aussi voyait-on s’en éloigner les meilleurs citoyens. Dans l’impuissance de remédier à de tels maux, ils se contentaient de gémir en silence sur les malheurs et la servitude de la patrie, et « laissoient une libre carrière à l’ambition de quelques aristocrates toujours soigneux d’écarter quiconque est soupçonné d’avoir une âme, pour établir sans obstacle leur élévation sur la misère et sur l’abaissement de tous. »

C’étaient là, il faut l’avouer, de nobles accents; Robespierre, on le voit, n’attendait pas la Révolution pour stigmatiser en traits sanglants les raille abus qu’elle devait se donner mission de détruire. de fortes pensées, que de vérités-frappantes dans cette adresse à la nation artésienne ! Si en présence de l’orgueil, de la bassesse, de l’^^goïsme des classes privilégiées, le peuple laisse le découragement et l’indifférence s’emparer de lui, « il s’accoutumera à gémir en silence sous le poids de l’oppression, et deviendra vil et rampant à mesure qu’il sera plus malheureux. » Au contraire, quand il est eii possession de choisir lui- même ses représentants, quand il est compté pouj* quelque chose, « il apprend à s’estimer lui -même, ses idées et ses sentiments s’élèvent ; il est plus respecté des administrateurs qui lui doivent leur pouvoir... L’abondance et le bonheur renaissent sous les auspices d’une administration patriotique, chère à tous les citoyens parce que tous peuvent y être appelés par le choix de tous. La voix des vrais représentants du peuple peut arrêter le ministre le plus audacieux dans ses injustes projets, parce qu’elle est celle des peuples mêmes dont les puissantes réclamations peuvent facilement entraîner sa chute. »

Le plus grand inconvénient des assemblées qui ne sont pas issues du libre et consciencieux suffrage de la nation est d’être entre les mains des despotes un instrument docile d’autant plus dangereux qu’il semble donner aux empiétements du pouvoir une apparence de légalité. C’est ainsi, dit encore Robespierre, que les états viciés d’Artois ont, en 1787,

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uniquement pour complaire aux ministres, consenti à ajouter aux charges déjà énormes de la province (plus de huit millions de livres) un écrasant impôt de trois cent mille livres, sans oser, en compensation, émettre humblement un vœu sur la nécessité de convoquer les états généraux, annoncés déjà à cette époque par ces mêmes ministres.

Remontant alors le cours des années, il dénonce la violation des traités en vertu desquels les habitants de l’Artois ne pouvaient è re, sans leur consentement exprès, assujettis à aucune taxe; de ces traités qui assuraient à la province l’exemption absolue de la gabelle, de toute imposition sur le sel, de toutes inquisitions de la part des fermiers généraux, et autorisaient la libre circulation des marchandises étrangères. Il prend vivement à partie ces administrateurs qui n’ont point su ou voulu faire respecter les capitulations anciennes; jamais les états n’ont osé résister à une demande illégale d’impôts. Les taxes consenties pour la guerre terminée depuis 1762, c’est-à-dire depuis vingt-sept ans, sont encore payées aujourd’hui ; toutes les marchandises, tous les produits ont été soumis à de lourdes contributions; les droits exagérés mis sur les greffes ont rendu en quelque sorte les tribunaux inaccessibles aux pauvres, aux faibles, et encouragé l’injustice et la tyrannie des riches. Pas de vexations enfin dont on n’ait abreuvé le tiers état. Impôt des casernes, fournitures des fourrages, entretien des troupes, logement du gouverneur, de l’intendant, des commandants de division, des officiers du génie, etc., tout est à sa charge ; et encore n’est-ce là qu’une partie des maux dont il est accablé. Cependant à la ruine, à la misère générale, à l’épuisement des finances quel remède, demande Robespierre, ont proposé nos administrateurs? quelle résistance aux dilapi(iations? Mais que leur importe la détresse du peuple, pourvu que leur fortune soit à l’abri de toute atteinte I Ils se soucient bien du désespoir des citoyens, s’ils sont couverts de la protection des ministres ! Aussi les voit-on « trafiquer avec le gouvernement des droits de leur pays à condition de jouir eux-mêmes du pouvoir de l’asservir et de le rançonner impunément. »

Alors, des généralités passant aux faits particuliers, il rappelle toutes les libéralités inutiles votées au détriment de la province, et ' entre autres une somme immense donnée en dot à la fille d’un gouverneur déjà excessivement riche, quand on ne trouvait pas d’argent pour fournir au peuple l’éducation et le pain. On se disait pauvre lorsqu’il s’agissait d’encourager le talent, de soulager l’humanité ; mais il semblait que la province fût inépuisable quand il y avait quelque intrigant en crédit, des maîtresses, des valets ou des ministres à acheter. Gardez-vous donc de murmurer, malheureux aux souffrances de qui l’on

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reste insensible, cultivateurs dont cm dépouille la chaumière, sans se soucier des besoins de l’agriculture ; ne faut-il pas ménager, c’est-àdire payer les riches et les grands, et pour cela vous extorquer le prix de vos travaux? Aussi quel spectacle présente cette province désolée ! « Nos campagnes, » s’écrie-t-il, « offrent de toutes parts à nos yeux des infortunés qui arrosent des larmes du désespoir celte terre que leurs sueurs avoienten vain fertilisée ; la plus grande partie des hommes qui habitent nos villes et nos campagnes sont abaissés par l’indigence à ce dernier degré de l’avilissement où l’homme, absorbé tout entier par les soins qu’exige la conservation de son existence, est incapable de réfléchir sur les causes de ses malheurs et de reconnaître les droits que la nature lui a donnés. Et nous trouvons encore des sommes immenses pour fournir aux vaines dépenses du luxe et à des largesses aussi indécentes que ridicules! El je pourrois contenir la douleur qu’un tel spectacle doit exciter dans l’àme de tous les honnêtes gens! Et tandis que tous les ennemis du peuple ont assez d’audace pour se jouer de l’humanité, je manquerois du courage nécessaire pour réclamer ses droits! Et je garderois devant eux un lâche silence, dans le seul moment où depuis tant de siècles la voix de la vérité ait pu se faire entendre avec énergie, dans le moment où le vice, armé d’un injuste pouvoir, doit apprendre lui-mème à trembler devant la justice et la raison triomphantes!... »

A ces fières et rudes paroles ne reconnaît-on pas l’immortel auteur de tant de magnifiques rapports applaudis par la France entière, où éclatera la même verve d’indignation contre tous les abus, où l’on retrouvera les mêmes élans de compassion et de tendresse pour les malheureux, la même haine contre les oppresseurs des peuples? Et lorsqu’il parlait un tel langage, lorsque, s’adressant aux hommes p«nssants, il leur disait en face d’aussi dures vérités, la France, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas encore affranchie, la Bastille n’était pas tombée : il fallait un rare courage pour oser se poser aussi hautement en défenseur des classes souffrantes, en adversaire déclaré des puissants du jour. Mais c’est le propre des grandes âmes de se ranger toujours du parti des faibles; et les plus violents ennemis de Robespierre seront forcés de reconnaître, s’ils ont quelque bonne foi, que jamais il n’abandonna la cause des malheureux, que jamais il n’hésita à s’attaquer aux forts quand il les vit égarés par l’injustice. Sa clmte, d’ailleurs, sera la meilleure démonstration de la vérité de nos assertions.

Si dans cette adresse à la nation artésienne il garde quelque ménagement, c’est pour les employés subalternes, en qui le despotisme trouve de si complaisants auxiliaires, et auxquels le besoin de vivre

peut jusqu’à un certain point servir d’excuse ; mais ces administrateurs qui oublient de rendre leurs comptes, ces députés qui trafiquent de leurs mandats et s’enrichissent des dépouilles d’une province dont ils devraient sauvegarder les intérêts avec une inflexible probité, il les stigmatise sans pitié, sachant bien qu’il s’expose à leur inimitié formidable, mais ayant conscience de remplir son devoir de citoyen. //'

11 attaque surtout avec une véhémence justifiée par la raison cette monstrueuse inégalité de la répartition des impôts, trop longtemps et trop docilement supportée par nos pères. Il montre le moindre manoir payant au fisc une contribution trois ou quatre fois plus forte que celle des plus vastes domaines; le château superbe affranchi des impôts dont est écrasée la chaumière; le travailleur indignement sacrifié au fainéant ; le vassal immolé au seigneur; le cultivateur utile au moine oisif et opulent; le prêtre modeste au prélat orgueilleux; le rqmrier au noble. Et si par hasard le malheureux habitant, à bout de patience, vient à implorer la protection des lois, qui trouve-t-il pour juges ? les privilégiés eux-mêmes, lesquels, par un renversement inouï de tous les principes de l’ordre social, se sont arrogé le droit de prononcer sur les réclamations, devenant ainsi législateurs, juges et parties à la fois.

Passant ensuite à l’historique de celte criante inégalité des impôts qui n’existait pas quand l’Artois était soumis à la domination espagnole, il dépeint à l’aide de quelles intrigues la noblesse unie au clergé est parvenue, en 1669, après avoir échoué plusieurs fois grâce à l’énergique résistance du tiers état, à corrompre les officiers municipaux de cet ordre, et à obtenir la consécration de ces iniques privilèges qu’elle défend aujourd’hui avec une obstination sans égale. Mais ce n’est là que la moindre partie des injustices dont sont victimes les citoyens de l’Artois. Les habitants des campagnes sont impitoyablement soumis aux corvées, sous peine d’amende et de prison, comme s’ils étaient les esclaves des administrateurs ; et cependant ils devraient en être exempts en vertu des lois constitutives de la province. Ils sont forcés de faire gratuitement les charrois et autres travaux nécessaires à la confection des chemins, jadis à la charge du domaine, et cela pour la commodité des députés eux-mêmes, qui la plupart du temps ordonnent la construction de routes, non dans l’intérêt général, mais pour l’amélioration de leurs propriétés, ou dans l’intérêt de tel abbé, de tel évêque, de tel échevin, de tel gentilhomme, de tel commis.

Il s’étonne et s’indigne surtout que, en présence'de tant d’iniquités, de tant d’exactions et de cette violation constante «des droits de l’homme

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