‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 36 sur 213 · CONCLUSION DE CE LIVRE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE CE LIVRE

pierre n’oublie pas de féliciter l’illustre président d’avoir consacré ses rares loisirs à la pratique des sciences et des lettres ; mais en écrivant, d’une plume élégante et correcte, l’éloge de l’ingénieux auteur des Lettres sur l'Italie, Une se doutait guère que lui-même se livrait pour la dernière fois à cette pure culture des belles-lettres qui avaient été le charme et le délassement de sa jeunesse. L’heure est venue, en effet, où les terribles luttes de la tribune vont remplacer pour lui les pacifiques arènes académiques. Dans ses innombrables discours on sentira bien le littérateur épris de la forme et du beau langage, mais plus encore le dieu agité, semant ses paroles ardentes à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre.

Ici finit son existence calme et heureuse. Désormais sa vie sera une lutte incessante, mêlée de revers et d’éclatanls triomphes, mais glorieuse toujours, glorieuse surtout en sa tragique issue. Avant de parcourir avec lui cette longue période de cinq années, cinq siècles ! qu’il traversera impassible au milieu des flammes, opposant une âme stoïque et dédaigneuse à toutes les coalitions de l’envie, à toutes les calomnies auxquelles nous le verrons se heurter, arrêtons-nous un moment, et contemplons-le tel qu’il nous apparaît au seuil de cette Révolution qui pour lui se résumera en ce seul mot : Justice.

Formé de bonne heure à la rude école du malheur, orphelin à l’âge où les paternels avis et les tendres soins de la mère sont si nécessaires à l’enfant, il comprend tout de suite que, plus qu’un autre, il a besoin de s’armer d’une instruction solide, et subit victorieusement la difficile épreuve du collège. Écolier,' on le cite comme un modèle, et l’affection de ses maîtres est une des plus douces récompenses de ses laborieux efforts.

Sorti du collège le front ceint de ces couronnes universitaires, promesses d’avenir qui ne se réalisent pas toujours, il était devenu immédiatement un homme sérieux, n’avait pas eu de jeunesse, comme on dit ; et, se sentant chef de famille à fàge où d’autres ne songent qu’aux plaisirs et aux délassements frivoles, il s’était attaché à remplir dignement cette sorte de sacerdoce dont l’avait investi le malheur. A peine rentré dans sa ville natale, il se place d’un bond au premier rang des avocats au conseil d’Artois; une cause heureuse, plaidée avec éclat.

le désigne à l’attention de ses concitoyens ; et, maître de sa destinée désormais, lié avec les plus notables personnes d’Arras, recherché par un monde riche et influent, il n’a qu’à faire cause commune avec les puissants du jour, et lui aussi sera un des favorisés de la fortune. Mais la richesse, ilia dédaigne; non qu’il se complaise à étaler cyniquement, comme le philosophe ancien, une pauvreté d’apparat : il aime au contraire un certain décorum ; élégant, recherché même dans sa toilette, il a l’horreur du débraillé ; homme de goût, il apprécie les belles choses; seulement, la médiocrité du poëte lui suffit. Il sait trop de quelle source impure proviennent la plupart des grandes fortunes de son temps. Aussi, bien avant de prévoir le profond ébranlement de 1789, déclare-t-il une guerre acharnée à l’ancien régime. Pas un de ses discours et de ses écrits où ne reviennent, sans cesse plus ardentes, d’impitoyables critiques contre un état social devenu intolérable. Et quand il s’exprime avec tant de hardiesse sur ces questions brûlantes, ce n’est pas le rhéteur qui parle, chaque mot tombé de sa bouche ou de sa plume répond aux tressaillements des fibres de son cœur. On sent bien qu’il souffre de toutes les souffrances d’autrui.

Il ne faut donc pas s’étonner si, à l’heure des déchirements suprêmes, il se jeta en avant, prophète inspiré, résolu à faire triompher la sainte cause de la justice ou à périr à l’œuvre. Qui donc le poussa dans cette, mêlée sanglante où, du choc des idées et des glaives, jaillirent de soudaines illuminations et d’impérissables principes? Est-ce le froid aiguillon d’une ambition vulgaire ? Est-ce le démon de l’orgueil? Oui ! s’écrient ses calomniateurs et le servile troupeau des ignorants, habitués à se former une opinion d’après je ne sais quelle voix publique faite de mensonge et d’hypocrisie ; non ! répondent tous ceux qüi, lui étant d’ailleurs plus ou moins sympathiques, ont pris la peine de l’étudier consciencieusement. Robespierre, on l’a dit justement, c’était le principe fait homme, ce qui était loin d’exclure chez lui, comme on l’a trop souvent répété, l’indulgence et la bonté ; or l’ambition et l’orgueil n’ont rien de commun avec les principes. Apre fut parfois son langage, mais combien plus acerbes furent ses agresseurs! Si, en ces temps de fièvre et d’irritation, on entendit des voix adoucies et cherchant à rasséréner les âmes, ce fut surtout la sienne. Il ne sacrifia point comme tant d’autres au dieu inconnu : le désir d’améliorer la condition des hommes, d’enfermer la société dans les strictes règles du droit et de l’équité dirigea seul ses actes; il ne parut si grand jusqu’au moment de sa chute que parce qu’on sentait bien respirer en lui un immense amour de l’humanité.

Jusqu’ici cet homme extraordinaire a eu des détracteurs et des ad-

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