‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 74 sur 213 · LIVRE 111. PHILAXTllROPIË DE l’aBRE MAURY · texte numérisé non relu

LIVRE 111. PHILAXTllROPIË DE l’aBRE MAURY

tiques, » dit après lui Robespierre, « appartiennent au peuple. Demander aux ecclésiastiques des secours pour le peuple, c’est ramener ces biens à leurs propres destinations (1)...» Ces paroles indiquent parfaitement quel était le sentiment général de l’époque. Car Robespierre,, qui, en matière religieuse, professa toujours la plus large tolérance, n’était pas un ennemi déclaré des prêtres. Il ne manqua jamais de les défendre quand il lui parut juste de le faire, sans se préoccuper des atteintes qu’en pouvait subir sa popularité; et plus tard, au milieu des tempêtes et de l’incendie de 93, nous le verrons seul avoir le courage de protester hautement en leur faveur, non par tendresse pour eux, mais par amour de la justice et de l’équité. Dans la même séance, il reprit la parole pour discuter à son tour la motion de Lancosme relative aux impôts, laquelle, amendée par Le Chapelier, amena l’Assemblée à décréter la formation d’un comité chargé de préparer un système d’impositions en rapport avec une constitution libre (2).

Quelques jours après, Barère de ’^ieuzac ayant lu à la tribune un mémoire concernant l’incorporation de la Corse au royaume de France, mémoire émané de la république de Gênes et par lequel elle revendiquait la souveraineté de cette île, Mirabeau proposa l’ajournement indéfini d’une pareille question. Mais le député corse Salicetti, le futur compagnon de Robespierre jeune aux armées, s’éleva très-vivement, au nom de ses concitoyens, contre les prétentions de la république génoise et combattit tout ajournement comme étant de nature à laisser quelque inquiétude dans l’esprit du peuple cores f: lequel, dit-il, est français et ne veut pas être autre chose. Robespierre, prenant la parole après plusieurs orateurs, appuya énergiquement les paroles de son collègue Salicetti. Parmi les précédents orateurs, les uns avaient, avec raison, invoqué le .traité de cession de 1768; les autres avaient proposé le renvoi du traité et du mémoire au comité des rapports, Robespierre parla au nom de cette liberté assurée désormais à tous les Français et à laquelle les Corses aussi avaient droit. C’était déjà, à se.s yeux, une raison péremptoire de repousser l’ajournement demandé et de vider tout de suite le débat, mais il y en avait une autre non moins décisive. S’étonnant de la lenteur avec laquelle les décrets de l’Assemblée étaient répandus en Corse, où peut-être ils auraient prévenu les troubles qu’on était parvenu à y exciter, il se demandait si, dans l’occasion présente, la république de Gènes n’était pas l’instrument d’une puissance étrangère, désignant par là, sans la nommer, l’Angleterre, où Paoli trouvait

(1) Voy. le Moniteur du 20 janvier 1790.

(2) Il n’est rien resté de ce discours de Robespierre, qui sans doute avait quelque importance. Le Point du jour en fait seulement meution. Voyez le numéro 189.

des secours et des encouragements. Cette réclamation tardive, venant huit mois après la convocation des collèges pour l’élection des députés de la Corse à l’Assemblée nationale, coïncidait singulièrement, selon lui, avec les efforts tentés contre notre liberté. 11 fallait donc presser le ministre d’envoyer dans l’île les décrets de l’Assemblée, traiter comme une demande absurde la réclamation de la république de Gênes et la repousser par la question préalable. « Nous devons, » dit-il, « regarder le peuple corse comme un des boulevards de la liberté, puisqu’il réunit le souvenir d’une antique liberté et le souvenir d’une récente oppression (1). »

Mirabeau, bien qu’ayant échoué dans sa proposition d’ajournement, ne manqua pas de louer dans son journal la perspicacité de Robespierre. Après avoir rappelé que la souveraineté des Génois sur l’île de Corse avait été pour eux une source de désastres, une des causes de leur dette immense; qu’elle n’avait, en définitive, été qu’illusoire et purement nominale, le Courrier de Provence montrait, lui aussi, la république de Gènes agissant à l’instigation d’une puissance étrangère; et, de l’analyse de certaines dépêches combinées avec les papiers anglais, il tirait des inductions de nature à aggraver encore les soupçons vagues par lesquels Robespierre avait cherché à mettre en garde la prudence de ses collègues (2). L’Assemblée s’était d’ailleurs rendue aux sages conseils de Maximilien en décidant qu’il n’y avait lieu à délibérer sur le mémoire adressé par la république de Gênes, et que le pouvoir exécutif serait invité à envoyer immédiatement dans l’ile de Corse tous les décrets rendus jusqu’à ce jour.

L’Assemoiée constituante eut le culte et la passion de la liberté, mais elle ne posséda pas au même degré le culte et la passion de l’égalité. Nous pouvons le dire sans manquer de respect à son souvenir, car personne n’a, plus que nous, voué une pieuse vénération à la mémoire de ce glorieux sénat qui a ouvert tant d’horizons nouveaux à nos pères, et dont l’œuvre un moment interrompue sera reprise un jour pour être pacifiquement menée à bonne fin ; mais, nous le répétons,

(1) Voy. le .Vonilrur du 24 janvier; le Point du jour, numéro 192, p. 37, et le Courrier de Provence du 21 au 22 janvier 1790, numéro 96.

(2) Voy. le numéro 96. Ubi suprâ.

LIVUK III. DISCOL'IIS A PROPOS I>i; MARC d’aRGKNT 191

elle n’eul pas au même degré le culte de l’égalité. Quand donc quelque membre du côté gauche venait à proposer une motion ayant pour but de la ramener aux vrais principes sur cette matière, on devait s’attendre à des débats passionnés, à une agitation profonde. Ce fut précisément ce qui se produisit dans la séance du 23 janvier au soir.

Robespierre avait surtout le don de soulever ces orages, d’effrayer les réformateurs timides et d’exaspérer les ardents partisans des anciens abus, car, avec une ténacité à laquelle on ne saurait accorder trop d’éloges, il ne laissait jamais passer l’occasion de ramener la discussion sur des points qui n’avaient pas été traités conformément aux principes les plus stricts de la liberté et de l’égalité. On se rappelle avec quelle énergie il avait combattu le décret du marc d’argent, en vertu duquel des milliers de citoyens avaient été frappés d’incapacité politique. L’exécution de ce malencontreux décret, que plusieurs membres très-royalistes même considéraient comme une tache à la constitution (1), avait rencontré dans diverses parties du royaume de grandes difficultés et la plus vive opposition. En Artois, par exemple, on payait très-peu de contributions directes, parce que la taille personnelle ou capitation avait été convertie jadis par les états en vingtièmes et en impositions foncières. Cette mesure, bonne peut-être autrefois, avait ce résultat fâcheux que tous les habitants non propriétaires de fonds de terre, et c’était la plus grande partie, se trouvaient incapables de remplir la condition à laquelle était attachée la qualité de citoyen actif, laquelle consistait dans le payement d’une contribution directe.

Toucher, même très-légèrement, à un décret revêtu de la sanction royale était une matière délicate ; c’était s’exposer d’avance aux récriminations d’une partie de l’Assemblée. Robespierre le fit avec une mesure et une habileté surprenantes. « Qu’aucun de vous, » dit-il, « ne s’alarme pour l’irrévocabilité de vos décrets; ce que nous venons vous offrir est précisément la solution de ce grand problème, c’est-àdire de rétablir dans toute leur intégrité les droits imprescriptibles de l’homme et du citoyen, que vous avez vous-mêmes déclarés la base nécessaire de toute constitution, sans révoquer aucune des dispositions qui auraient pu les entraver. »

Arrivant ensuite à la situation particulière de sa province, où la contribution directe était, pour ainsi dire, inconnue, il prouva que le plus grand nombre des habitants de l’Artois et des pays voisins, où la presque totalité du territoire se trouvait aux mains des nobles, des ecclé-

(1) Barère, entre autres, qui faisait alors profession de foi monarchique, dans un sens assez libéral d’ailleurs. Voy. le Point du jour ^ numéro 196.

siastiques et de quelques bourgeois aisés, étaient présentement frappés d’exhérédation politique, et dépeignit en termes éloquents l’irritation qui serait la conséquence d'une semblable exclusion. Telle communauté de mille âmes compterait à peine quatre citoyens actifs.

Ici une voix partie du côté droit interrompit violemment l’orateur. « La cause que je défends, » reprit avec calme Robespierre, « touche de si près aux intérêts du peuple que j’ai droit à toute votre attention. » Alors il s’éleva à des considérations générales de la plus haute portée, montra cette égalité politique dont on était si fier viciée dans son essence môme, détruite ; et, faisant appel aux sentiments de justice et de raison dont s’était inspirée l’Assemblée nationale en rédigeant la déclaration des droits de l’homme, il poursuivit en ces termes : « Jetez les yeux sur cette classe intéressante qu’on désigne avec mépris par lejîom sacré de peuple... Voulez- vous qu’un citoyen soit parmi nous un être rare, par cela seul que les propriétés appartiennent à des moines, à des bénéficiers, et que les contributions directes ne sont pas en usage dans nos provinces? A ceux qui nous ont confié leurs droits, donnerons-nous des droits moindres que ceux dont ils jouissaient ? Que leur répondrons-nous quand ils nous diront : — Vous parlez de liberté et de constitution ; il n’en existe plus pour nous, et nous sommes réduits à la servitude politique. La liberté consiste, dites-vous, dans l’expression de la volonté générale, et notre voix ne sera pas comptée dans le recensement des voix de la nation. La liberté consiste dans la nomination libre des magistrats, et nous ne choisirons pas nos magistrats. Nous avons exercé tous les droits des hommes libres quand nous vous avons députés vers cette diète auguste qui devait consacrer nos droits, et nous les avons perdus... Dans la France esclave nous étions distingués par quelque reste de liberté; dans la France devenue

libre nous serons distingués par l’esclavage. — C’est à vous, messieurs,

de répondre à de telles objections ; vous rendrez un nouvel hommage aux droits de tous les citoyens ; vous ne ferez point dépendre les principes fondamentaux de l’ordre social des bizarreries d’un système de finance mobile et vicieux que vous vous proposez de détruire. Je vous propose un parti qui, loin de compromettre vos décrets, les cimente et les consacre, et dont l’effet sera de vous assurer de plus en plus la confiance et l’amour de la nation (1). »

Certes, il était difficile de faire entendre un langage plus noble, plus patriotique, plus digne d’une grande Assemblée. Ce parti, quel était-

(1) Voy. pour cet important discours, qu’on ne possède malheureusement pas eu entier, le Moniteur du 28 janvier 1790, et le Point du jour, numéro 196, combinés.

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