‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 76 sur 213 · LIVRE III. LOUIS XVI A l’aSSEMBLÉK · texte numérisé non relu

LIVRE III. LOUIS XVI A l’aSSEMBLÉK

blaient s’ouvrir, abjurant leurs passions et leurs rancunes, et que parut couronner une réconciliation presque universelle. C’était le h février. Dans la matinée le roi avait fait prévenir le président qu’il se rendrait à l’Assemblée vers midi. Il vint en effet, en simple habit noir, et, comme il en avait exprimé le désir, fut reçu sans cérémonie, au milieu des plus franches acclamations. Il prononça un discours habile, où se reconnaissait bien la main de Necker, et qu’interrompirent de fréquents applaudissements, Louis XVI rendait pleine justice aux grands travaux accomplis déjà par l’Assemblée; et si quelques passages de son discours se‘ ressentaient encore des liens qui l’attachaient à un passé à jamais évanoui , c’était, en somme, un éclatant hommage à la constitution nouvelle et un loyal appel à la concorde.

Après le départ de Louis XVI l’Assemblée, comme électrisée, décida, sur la proposition de Goupil de Préfêln, qu’un serment civique serait immédiatement prononcé; tous ses membres, à peine d’être déchus de leur qualité de représentants, furent astreints à le prêter. Le président monta le premier à la tribune et prononça ce simple et magnifique serment : oc Je jure d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. » Tous jurèrent après lui, à l’exception du député Bergasse, qui, à partir de ce moment, cessa, de droit, d’appartenir à l’Assemblée constituante. C’était un serment de paix et d’amour; mais, hélas ! combien l’eurent seulement sur les lèvres 1

Cinq jours n’étaient pas écoulés qu’un nouvel orage éclatait dans l’Assemblée. L’abbé Grégoire venait de présenter un rapport sur des troubles assez graves dont le Quercy, le Limousin, le Périgord et une partie de la basse Bretagne étaient le théâtre, troubles que le rapporteur attribuait autant à l’ignorance des paysans qu’aux fausses nouvelles habilement répandues dans certaines provinces où le régime féodal était encore en vigueur. Mais, au lieu de proposer de violents moyens de répression, il voulait qu’on invitât d’abord ces diverses provinces à la concorde en leur promettant une amélioration prochaine du sort du peuple. Langage digne d’un véritable pasteur. Tel n’était point le sentiment de l’abbé Maury, Il n’y avait, à son sens, qu’un moyen efficace de rétablir la tranquillité, c’était l’emploi immédiat de la force contre les fauteurs de désordres, sans qu’il fût aucunement besoin de la réquisition des officiers municipaux. De telles paroles excitèrent dans une grande partie de l’Assemblée des murmures d’indignation. Lanjuinais monta à la tribune afin d’éclairer ses collègues sur les principales causes de ces troubles. En Bretagne, par exemple, à la nouvelle des arrêtés du A août, les seigneurs avaient employé les

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voies les plus dures pour obtenir le payement des droits féodaux et des rentes arriérés; les vexations avaient été multipliées, tout ce que les corvées avaient de plus avilissant avait été impérieusement exigé; de là l’exaspération des paysans. ’

Et ce qui s’était passé en Bretagne avait. eu lieu ailleurs. Si l’on ajoute à cela les rigueurs déployées par les employés du fisc contre les pauvres contribuables, on s’étonnera moins des fureurs populaires dont les châteaux et les bureaux des aides furent l’objet en quelques endroits. Lanjuinais conseillait aussi les moyens de conciliation et d’exhortation, n’admettant qu’à la dernière extrémité l’emploi de la force armée. Selon Cazalès, au contraire, dont un des châteaux avait été incendié, le peuple avait eu peu à souffrir des vexations, et les troubles venaient uniquement de l’absence de troupes.

Robespierre se leva à son tour. A lui, comme à Grégoire et à Lanjuinais, il répugnait d’user de la force brutale pour apaiser les émotions populaires. On n’a pas sans doute perdu le souvenir de la résistance opposée par lui à l’adoption de la loi martiale. « M. Lanjuinais, » dit-il, « a proposé d’épuiser les voies de conciliation avant d’employer la force militaire contre le peuple qui a brûlé les châteaux... » — « Ce n’est pas le peuple, ce sont des brigands! » s’écria avec impétuosité d’Eprémesnil. — « Si vous voulez, reprit Robespierre, je dirai : les citoyens accusés d’avoir brûlé les châteaux... » — « Dites donc des brigands! » s’écrient à la fois de Foucault et d'Eprémesnil. — Robespierre avec calme : « Je ne me servirai que du mot d'hommes, et je caractériserai assez ces hommes en disant le crime dont on les accuse. La force militaire employée contre des hommes est un crime quand elle n’est pas absolument indispensable. Le moyen humain proposé par M. Lanjuinais est plus convenable que les propositions violentes de M. l’abbé Maury. Il ne vous est pas permis d’oublier que nous sommes dans un moment où tous les pouvoirs sont anéantis, oû le peuple se trouve tout à coup soulagé d’une longue oppression; il ne vous est pas permis d’oublier que les maux locaux dont on vous rend compte sont tombés sur ces hommes qu’à tort ou avec raison le peuple accuse de son oppression et des obstacles apportés chaque jour à la liberté ; n’oubliez pas que des hommes égarés par le souvenir de leurs malheurs ne sont pas des coupables endurcis, et vous conviendrez que des exhortations peuvent les ramener et les calmer. » .

L’orateur voulait mettre l’Assemblée en garde contre ces fanatiques adversaires du désordre, qui , sous cet apparent amour de la tranquillité, cachaient leur rage contre la Révolution et cherchaient avant tout à fournir au pouvoir des armes propres à détruire la liberté. Or

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il fallait, disait-il, éviter que ces armes ne fussent tournées contre les meilleurs amis de la Révolution, et par conséquent enjoindre aux municipalités d’user de toutes les voies de conciliation, de douceur et d’exhortation avant de recourir à l’emploi de la force armée. Ce discours eut un plein succès, et l’Assemblée, sans tenir compte des avis violents des Maury et des Cazalès, adopta le projet de décret présenté par l’abbé Grégoire (1). Des volontaires, du reste, s’organisèrent dans le Quercy pour la répression des excès commis par quelques hommes égarés, et ce fut sur la proposition de Robespierre que l’Assemblée nationale, dans sa séance du jeudi soir 18 février, autorisa son président à écrire à ces volontaires une lettre officielle de félicitations (2).

Mais ce n’était pas le compte du ministère, à qui la loi martiale votée quelques maois auparavant ne paraissait pas suffisante pour la répression des désordres; dans l’espoir d’influencer l’Assemblée, il lui adressa un mémoire très-détaillé sur les troubles dont quelques provinces étaient infestées. Après en avoir entendu la lecture, l’Assemblée décida que son comité de constitution lui soumettrait le plus tôt possible les moyens de rétablir la tranquillité publique, formulés en projet de loi.

Tandis que les membres du côté droit, s’efforçant d’exagérer tous les faits, les présentaient sous les couleurs les plus sombres, Charles de Lameth et d’Aiguillon, dont les châteaux avaient été également brûlés, excusaient de leur mieux un peuple « égaré par des insinuations dangereuses, plus malheureux que coupable, » et qui « de luimême déplorerait bientôt ses erreurs (3). » Le même jour., dans la séance du matin, Le Chapelier avait donné lecture d’un projet de loi rapidement rédigé par le comité de constitution, et sur lequel la discussion s’ouvrit dès le lendemain. Combattu par Barnave et Pétion de Villeneuve, comme menaçant pour la liberté, il fut jugé insuffisant par Cazalès, qui demanda pour le roi une dictature de trois mois. Vivement attaquée par Mirabeau, cette motion trouva dans d’Eprémesnil un ardent

(1) Voyez le Moniteur du 11 février 1790, et le Point du jour, munéro 211. « On pense bien que cette discussion doit avoir été orageuse, » dit Barère, p. 12.

(2) Point du jour, numéro 219, p. 109.

(3) Séance du jeudi soir 18 février. Moniteur du 22 février 1790.

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défenseur, et Malouet la rédigea en décret sans toutefois prononcer le mot de dictature. L’Assemblée, du reste, ne discuta pas cette proposition ; elle leva la séance sans y prêter la moindre attention.

Le lundi 22 février, la discussion fut reprise sur le projet de loi rédigé par Le Chapelier et amendé par lui-même avec l’approbation du comité de constitution. Il contenait encore cependant des articles d’une excessive rigueur contre les officiers municipaux qui, dans le cas d’attroupements séditieux, auraient, par négligence ou par faiblesse, omis de proclamer la loi martiale. Larochefoucauld, tout en demandant la modification de certaines expressions injurieuses pour les officiers municipaux, trouvait le projet de décret propre à réprimer la licence et l’acceptait non comme une loi perpétuelle, mais comme une mesure transitoire.

Robespierre n’avait rien dit jusque-là. Comprimant les mouvements de son cœur, il était resté muet en entendant les orateurs de la droite réclamer avec tant d’insistance de nouvelles rigueurs contre les effervescences populaires et la dictature pour le roi. Encore une fois, ce que voulaient atteindre les partisans passionnés de l’ordre à tout prix, comme l’abbé Maury, Cazalès et Malouet, ce n’étaient pas quelques troubles partiels, mais bien la Révolution elle-même. Il rompit enfin le silence. « Plusieurs lois martiales dans une seule session, » dit- il ironiquement, « c’est beaucoup pour les restaurateurs de la liberté, pour les représentants du peuple. » Et après avoir rappelé dans quelles circonstances on était venu lire à la tribune un mémoire du garde des sceaux où ne se trouvait rien qui ne fût déjà connu de l’Asseniblée, et qu’on avait pris cependant en considération au point de charger le comité de constitution d’élaborer un projet de loi sur les moyens propres à rétablir la tranquillité publique, il se demandait si l’heure était bien choisie pour armer le gouvernement d’une loi de cette nature. « Il faut qu’on me pardonne de n’avoir pu concevoir encore commenj la liberté pourrait être établie ou consolidée par le terrible exercice de la force militaire, qui fut toujours l’instrument dont on s’est servi pour l’opprimer, et de n’avoir pu concilier encore des mesures si arbitraires, si dangereuses avec le zèle et la sage défiance qui doivent caractériser les auteurs d’une révolution fatale au despotisme. Je n’ai pu oublier encore que cette révolution n’était autre chose que le combat de la liberté contre le pouvoir ministériel et aristocratique. Je n’ai point oublié que c’était par la terreur des armes que l’un et l’autre avaient retenu le peuple dans l’oppression, que c’était en punissant tous ses murmures et les réclamations même des individus, comme des actes de révolte, qu’ils ont prolongé pendant des siècles

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