‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 8 sur 213 · LIVRE I. ÉTUDES DE DROIT · texte numérisé non relu

LIVRE I. ÉTUDES DE DROIT

solennités, de charger le meilleur élève de composer et de prononcer une harangue au nom de ses condisciples. La tâche échut à Maximilien Robespierre. Il ne pouvait trouver une occasion plus favorable d’exercer sa verve et de montrer publiquement son esprit d’indépendance. Son discours, plein d’allusions mordantes, était plus rempli de remontrances que de louanges, et signalait vivement au monarque les abus nombreux de son gouvernement. Soumis au principal, il fut, comme on pense, profondément modifié, et le royal visiteur en parut, dit-on, satisfait. Bizarrerie de la destinée qui mettait dès lors en présence Louis XVI et Robespierre et faisait haranguer le jeune roi, au début de son règne, par celui dont les âpres discours devaient contribuer plus tard à précipiter sa chute!

Aussitôt que Maximilien eut terminé ses études classiques, il commença son droit, toujours sous le patronage du collège de Louis-le- Grand (1). Étudiant, il ne changea rien à ses habitudes d’écolier; austère dans ses mœurs, sobre de plaisirs, il marcha au but d’un pas " ferme, sans se laisser détourner par les séductions du monde. En trois ans il conquit tous ses grades.

Cependant le terme de ses études approchait. Depuis douze ans, douze laborieuses années, interrompues seulement par les vacances qu’il allait régulièrement passer à Arras dans sa famille, jamais il n’avait donné lieu d la moindre plainte, jamais il n’y avait eu dans son travail une heure de relâchement. Déjà, lorsqu’on quittant cette patrie du collège où il avait grandi et appris à devenir homme, il était allé remercier l’abbé de Saint-Waast, qui n’était autre que ce cardinal de Rohan, destiné bientôt à une si triste célébrité, et lui avait demandé la survivance de sa bourse pour son frère Augustin , l’abbé commendataire, après l’avoir comblé de justes éloges, avait pu lui dire avec raison, en lui accordant sa demande, qu’il espérait faire au collège de Louis-le- Grand un nouveau cadeau.

Mais, trois ans plus tard, une autre récompense lui était réservée, plus importante, nonàcause de la gratification pécuniaire qui y était attachée, mais en raison de son caractère officiel. En effet, dans le mois même où il achevait ses études, le 19 juillet 1781, l’administration du collège de Louis-le- Grand, voulant lui donner une marque publique de sa profonde estime et de l’intérêt (}u'elle lui portait., p U la décision suivante:

« Sur le compte rendu par M. le Principal des talents éminens du sieur de Robespierre, boursier du collège d’Arras, lequel est sur le point

(1) La bourse dont jouissait Robespierre devait défrayer le titulaire pour les hautes études de théologie, de droit ou de médecine.

de terminer son cours d’études; de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours de ses classes, tant aux distri butions de TUniversilé qu’aux examens de philosophie et de droit, le bureau a unanimement accordé au sieur de Robespierre une gratification de la somme de six cents livres, laquelle lui sera payée par M. le grand maître des deniers du collège d’Arras, et ladite somme sera allouée à M. le grand maître dans son compte en rapportant expédition de la présente délibération et la quittance dudit sieur de Robespierre (1). »

(1) Recueil de toutes les délibérations importantes prises, depuis 1763, par le bureau d’administration du collège Louis-le-Grand et des collèges réunis. Paris, chez Pierre- Guillaume Simon, imprimeur du Parlement et du collège Louis-le-Grand. MDCCLXXXl. 1 vol. in-4, p. 211.

En 1850, il a paru à Arras, chez Théry, libraire, rue Saint- Aubert, sans nom d’auteur, une prétendue vie de Maximilien Robespierre.

Cette oeuvre de mensonge s’il en fut jamais, cynique ramassis des plus misérables libelles publiés sur le martyr de Thermidor, est attribuée à l’un des chanoines de la cathédrale, M. l’abbé Proyurd (Voy. Querard). Ce n’est, au reste, qu’une sorte de contrefaçon d’un autre libelle d’un autre abbé Proyard, intitulé la Pie et les crimes de Robespierre, surnommé le Tyran, Augsbourg, 1795, in-8 de 370 pages, par Leblond de Neuveglise (pseudonyme de l’abbé Proyard), parent du chanoine actuel, et préfet des études à Louis-le-Grand, lorsque Robespierre y était. « Divers symptômes, » dit l’auteur anonyme dans ime courte préface, « ont fuit naître l’idée de remettre en lumière des documents épars de divers cdlés, » et il s’est bien gardé d’aller chercher ces documents dans l'histoire ; il lui a semblé plus simple, pour atteindre son but, de les prendre dans les plus ignobles productions de la haine et de la calomnie. C’est ainsi que divers renseignements puérils paraissent lui venir d’une dame Marchand, propriétaire d’un journal réactionnaire publié à Arras à l’époque de la Révolution, et qui, pour conserver sa clientèle aristocratique, rompit brusqiieinent avec la famille Robespierre, dont elle avait été l’intime amie. Voici, en effet, ce que nous lisons dans ime lettre écrite en 1790 par Charlotte Robespierre à sou frère ^laximilieu : «... Je ne sais si mon frère (Augustin) n’a pas oublié de vous parler do madame Marchand; nous sommes brouillés; je me suis permis de lui dire ce que les bons patriotes dévoient penser de sa feuille, ce que vous en pensiez. Je lui ai reproché son affectation à toujours mettre des notes itifamantes pour le peuple. Elle s’est t'âchée, elle soutient qu’il n’y avoit pas d’aristocrates à Arras, qu'il n’y avoit que les tètes exaltées qui trouvoient sa gazette aristocratique; elle me dit un tas de bêtises, et depuis elle ne nous envoie plus sa feuille. » Cette lettre montre une fois de plus :i quel point Charlotte partageait les sentiments de ses frères, et l’on voit du reste ;i quelle source a puisé l’abbé Proyard.

Cependant une chose lui appartient en propre, c’est le récit do la vie de Robespierre au collège. Il est difficile de s’aventurer plus loin dans le mépris de la vérité. L’auteur anonyme, qui cite fréquemment cet autre abbé Proyard, sous -principal du collège de Louis-le-Grand du temps de Robespierre, dépeint ce dernier comme un détestable écolier. « La présence do ses maîtres le fatiguait, » etc. (p. 16). Il connaissait cependant aussi bien que nous la délibération que nous avons citée dans notre texte, mais il s'ost bien gardé d’en parler ; c’eût été le mentiris impudentissime.

L’honnête et véridique écrivain avoue son aversion pour les jansénistes. Ces hommes -austères, dont le mensonge ne souillait pas les lèvres, ne peuvent que s’en féliciter.

LIVUK I. VISITE A JEAN-JACQüES ROUSSEAU

Maximilien Robespierre avait alors vingt-trois ans, il allait être reçu avocat. Tout en apportant à ses études de droit la plus consciencieuse attention, il n’en avait pas moins suivi le mouvement des esprits, et, au contact d’une société en travail d’émancipation, il avait senti se développer de plus en plus en lui ces larges idées de régénération sociale dont au collège déjà il comprenait la nécessité.

C’était le temps où Voltaire et Rousseau, sur le déclin de leur carrière, tenaient encore le monde attentif. Il avait pu assister à l’apothéose du premier, et le saluer de ses applaudissements enthousiastes le jour où, au Théâtre-Français, tout un peuple couronna de ses mains lo patriarche de Ferney, comme pour lui donner, deux mois avant qu’on le menât au tombeau, un avant goût de son immortalité. Digne récompense d’une vie dignement remplie. Tant de services rendus à la cause de l’humanité, tant d’abus constamment battus en brèche, tant de réclamations en faveur des faibles et des opprimés, rachetaient suffisamment aux yeux de Maximilien un peu d’encens brûlé au pied des trônes, ou certaines pages adulatrices en l’honneur de quelques grands du jour. Aussi conserva-t-il toujours pour la mémoire de Voltaire un souvenir plein de respect.

Mais plus haut dans son estime était l’illustre Jean-Jacques. Et puis il se sentait attiré vers lui comme par une sorte de confraternité du sang, tant les fil)res de son cœur répondaient aux sentiments si profondément humains dont Rousseau avait été l’éloquent interprète. L’auteur du Contrat social lui semblait l’écrivain par excellence. Qui donc avait fait entendre au monde une parole plus fière et plus digne? Qui donc avait mieux réfuté les monstrueuses doctrines de Grotius? Et quels écrits respiraient un plus tendre amour du peuple! Là point de scepticisme, point d’ironie amère; mais l’austère raison empruntant pour convaincre une langue pénétrante et passionnée. N’était-ce pas le véritable révélateur du droit dans sa plus pure expression? Disciple ardent et convaincu, Robespierre s’inspira des œuvres de Rousseau comme du meilleur modèle à suivre, et peut-être dès lors commencèrent de germer en lui comme de vagues désirs d’exercer auprès de ses concitoyens un semblable sacerdoce.

Il arrive souvent aux jeunes gens qui débutent dans la profession des lettres d’essayer d’entrer en relation avec les hauts dignitaires de la carrière qu’ils ambitionnent de parcourir. On voudrait recevoii d’eux comme un baptême littéraire. Il semble qu’une parole, un bout de lettre de ces princes de la littérature sera une sorte de passe-port pour le succès, et qu’à l’aii'e de ce talisman on marchera plus sûrement dans sa voie. Presque toujours on en reçoit un encouragement banal ou

bien un conseil insolemment protecteur de ne pas tenter une route pleine d’écueils, comme si toute carrière en ce monde n’avait pas ses difficultés et ses périls; mais quelquefois, par compensation, on en obtient un de ces serrements de main où tressaille une fibre même du cœur, et qui ajoute au patronage l’inappréciable prix d’une illustre amitié. Robespierre se sentit saisi de cette ambition de contempler face à face un grand homme. Un jour donc, ému comme on Test à vingt ans pour un premier rendez-vous, ilsercndità Ermenonville, où, accablé de souffrances et dévoré d’une indéfinissable tristesse, Rousseau vivait ses derniers instants. L’entrevue eut lieu sans doute dans le grand parc aux arbres séculaires, muets témoins des promenades solitaires du philosophe. Que se passa-t-il entre le maître et le disciple? Nul ne le sait. Personne n’a révélé ce que dit l’immortel Jean- Jacques à ce jeune homme inconnu, appelé à mettre en pratique ses théories sociales, et qui peut-être, soupçonnant l’avenir, venait chercher des avis sur l’application de ces théories. Il faut croire que le célèbre misanthrope, charmé du juvénile enthousiasme de son admirateur, avait dépouillé sa sauvagerie habituelle, car de cette visite Robespierre emporia un souvenir plein d’orgueil, et probablement elle contribua à lui rendre deux fois chère la mémoire de Jean-Jacques Rousseau (1).

Toutefois les questions politiques et les grands problèmes sociaux n’occupaient pas seuls sa pensée : la gloire littéraire, aux séductions si puissantes, l’attirait également, et à Pétude du droit il mêlait la culture des lettres. De cette époque datent sans doute quelques essais inédits que nous avons sous les yeux. Mais orphelin, sans patrimoine, vivant à Paris de la modique pension que lui faisaient ses tantes, il comprenait bien la nécessité de se créer au plus vile par son travail une position indépendante; aussi ses études professionnelles ne souffraient-elles en rien de ces nobles distractions de l’esprit dont il était avide, et auxquelles il sacrifiait bien volontiers les divertissements ordinaires et grossiers des jeunes gens de son âge. Afin de se former à la pratique de la procédure, beaucoup plus embrouillée h cette époque qu’elle ne l’est encore aujourd’hui, il allait travailler dans l’étude d’un procureur au Parlement, nommé NoUeau,' où pour camarade de

(1) Cette entrevue parait établie par la phrase suivante d’une sorte de dédicace adressée par Robespierre aux mânes de J. -J. Rousseau ; « ,1e t’ai vu dans tes derniers jotirs, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse. » Voyez cette dédicace, dont on s’est servi comme d’exorde pour les mémoires apocryphes de Robespierre, à la fin des Mémoires de sa sœur, p. 149.

Charlotte dit aussi (p. 52) : « Je ne sais à quelle occasion mon frère aîné se rencontra avec Jean-Jacques Rousseau ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il eut une entrevnie avec lui. »

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