‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 3)Chapitre 119 sur 132 · LIVRK V. MASSACRES AU CHAMP DE MARS · texte numérisé non relu

LIVRK V. MASSACRES AU CHAMP DE MARS

l'hôtel de ville; comment Bailly parut lui-même au Champ de Mars, à la tête d'une colonne de gardes nationaux furieux, assumant sur sa personne la responsabilité terrible du sanglant épisode dont cette vaste plaine allait être le théâtre ; comment enfin, vers huit heures du soir, quelques pierres ayant été jetées des glacis sur la garde nationale, une effroyable détonation retentit, avant que les sommations légales eussent été faites, et comment le Champ de Mars fut en un instant jonché de cadavres d'enfants, de femmes et de citoyens inoffensifs. « Le premier de ces deux faits, » a écrit Robespierre, « peut seul expliquer le second, ou il faudroit fuir la société des hommes. » C'était, à ses yeux, un malentendu funeste, aussi ne voulail-il faire le procès à personne. « Donnons des larmes aux citoyens qui ont péri, » écrivait-il encore, « donnons des larmes aux citoyens même qui, de bonne foi, ont pu être les instruments de leur mort. Cherchons du moins un sujet de consolation dans un si grand désastre. Espérons qu'instruits par ce funeste exemple les citoyens armés ou non armés se hâteront de se jurer une paix fraternelle, une concorde inaltérable sur les tombeaux qui viennent de s'ouvrir (1). » Il se trouvait aux Jacobins quand arriva l'événement. 1 es commissaires furent, sur sa demande, envoyé.> dans les divers quartiers de Paris afin de prendre des renseignements sur ce qui se passait. En ce moment de grands cris retentirent au dehors, des cris de menaces dirigés contre les Jacobins. C'était la garde nationale qui, en revenant du Champ de Mars, après ce bel exploit, invectivait les Jacobins contre lesquels on cherchait à l'exciter ; et pourtant ils avaient donné la preuve de leurs dispositions conciliantes en retirant la pétition de déchéance dont Laclos avait été le promoteur.

Une scission profonde s'était dès lors opérée au sein de la société : le club des Jacobins avait été en effet déserté, la veille, par la plupart des membres de l'Assemblée nationale qui en faisaient partie, les Constitutionnels en tête. Les dissidents s'étaient immédiatement installés dans un nouveau local ; c'était aussi un couvent de moines, situé presque vis-à-vis des Jacobins, à côté du Manège où siégeait l'Assemblée constituante, et dont les anciens hôtes appelés Feuillants donnèrent leur nom aux nouveaux; nous en parlerons tout à l'heure. Buzot, Rœderer, Pétion et quelques autres demeurèrent avec Robespierre fidèles à l'ancienne société. Au moment où tous les esprits étaient préoccupés de la scène sanglante du Champ de Mars, Robespierre prononça un discours qui n'a pas été recueilli, et dans lequel, après avoir exposé et réfuté toutes les calomnies dont la société était l'objet, il proposa les

(1) Adresse aux Français, 1^.30.

moyens de rétablir la paix. Quant à la désertion de la plupart des membres de l'Assemblée constituante, les Jacobins en prirent aisément leur parti, et Camille Desmoulins put, à la fin de cette séance, s'écrier, sans rencontrer de contradicteurs : « Certainement là où sont MM. Robespierre et Pétion il n'y a pas de scission avec l'Assemblée nationale (1). »

Le soir du 17 juillet 1791, un grand changement s'opéra dans l'exis tence de Robespierre. Nous avons dit quelle vie retirée et studieuse il menait dans son petit garni de la rue de Saintonge ; dînant à trente sous allant rarement au spectacle (2), qu'il aimait pourtant, il se rendait plus rarement encore aux nombreuses invitations qu'on lui adressait, comme à tous les hommes fameux. Il avait conservé d'excellents rapports avec les chanoines du chapitre de Paris, dont avait été membre un de ses parents, l'abbé Laroche, qui, on s'en souvient peut-être, lui avait servi de correspondant au collège de Louis-le-Grand, et quelquefois il allait dîner avec eux (3). Dans l'origine de l'Assemblée constituante, il avait assisté peu souvent aux réunions de Necker, auxquelles il était convié comme député aux états généraux {h)\ mais dès qu'entre les hommes de la cour et les partisans des libertés publiques toute entente fut devenue impossible, il se garda bien de reparaître dans les salons ministériels. Un de ses camarades de collège, Duport-Dutertre, venait de temps à autre, de la rue Bailleul oi^i il demeurait, lui rendre visite au Marais ; Robespierre cessa de le voir quand cet ancien condisciple eut remplacé au ministère de la justice, dans les derniers jours de l'année 1790, l'archevêque de Bordeaux, Cliampionde Cicé.

Nous avons dit, au commencement de cette liistoire, qu'il exerçait sur les femmes un grand empire, et nous en verrons, chemin faisant, plus d'une preuve. Parmi les personnes distinguées avec lesquelles il

(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, inivaéro 2S. Révolutions de France et des Royaumes, etc., numéro 86.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 75.

(3) Rapport de police cité (t. II, p. 338 et suiv.) dans les .Ve moires sur la police, Httribués à Peucliet, livre apocryphe dont nous parlerons plus loin.

(4) Madame de Staël raconte qu'elle causa une fois avec lui, en 1789, chez son pcre, eii, dit-elle « on ne le counaissoit que comme un avocat de l'Artois très-exagéré dans ses principes démocratiques. »

(Considérations sur la Uérolution française, cha]}. 19, 3"^ partie.}

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était on relation et en correspondance suivies, il faut citer, outre madame Roland, alors son admiratrice passionnée, une dame apppartenant à un monde dont il n'avait guère les sympathies, madame de Ghalabre, femme d'une assez grande naissance et d'une fortune considérable. Les lettres de cette dame,, qui nous ont été conservées, sont toutes animées du souffle antique de la liberté. Ce n'est pas une républicaine à la façon de Charlotte Corday, agitée des passions vengeresses de Némésis ; c'est une Spartiate, dont l'amour de la liberté et de l'égalité a embrasé le cœur. Dès le mois de février 1791 son patriotisme lui a valu les éloges de Robespierre, elle en est toute fière. Elle lui écrit pour lui dire combien elle est heureuse de la conformité de leurs sentiments, combien elle serait charmée de le compter dans le petit nombre des amis qui fréquentaient son salon. « Si tous vos moments n'étoient pas consacrés au salut de notre chère patrie, je désirerois bien en causer avec vous, mais je crains de lui voler un temps si précieux. S'il étoit possible de concilier ce désir, vous me feriez beaucoup d'honneur et de plaisir. » Ce désir fut concilié, et Robespierre, à des intervalles assez éloignés, il est vrai, devint l'hôte de la maison. Quelques jours plus tard elle ne peut s'empêcher de lui témoigner toute son indignation au sujet du décret qui laissait au pouvoir exécutif la nomination des administrateurs du trésor. « Ciel!» s'écriet-elle, « ô quelle iniquité, quelle dégradation de l'espèce humaine! et c'est l'or, ce vil métal, qui rend les hommes stupides et féroces ! Quel mépris des richesses ne doivent pas avoir les vrais patriotes!... Trois députés seulement, et vous êtes de ce nombre, toujours au chemin de l'honneur ont combattu l'infâme décret. Que vont dire les provinces?» Après une vive peinture des maux que doit, suivant elle, entraîner la détermination de l'Assemblée, elle le prie d'accepter un petit dîner, et de la prévenir au moins deux jours à l'avance, afin qu'elle puisse avertir M. et madame Bitaubé, qui, dit-elle, « seront charmés de se rencontrer avec vous (1). » Quelques patriotes purs, des écrivains recommandables, telles étaieiit les personnes dont se composait la société de madame de Clialabre. Bitaubé, c'était le célèbre traducteur d'Homère ; les rapports qu'il eut, à cette époque, avec Tillustre ami de madame de Chalabre, ne l'empêchèrent pas d'être incarcéré sous la Terreur, comme tant d'autres que l'amitié de Robespierre fut, ainsi qu'on le verra plus tard, impuissante à sauver de la proscription. La soirée du 17 juillet, avons-nous dit, amena un grand changement

(1) A oy. CCS lettres dans le t. I des Papiers inédits trouvés citez Robespierre, Sainl- Just, etc.; collection Berville et Barrière, p. 171 et suiv.

dans la vie du député d'Arras. « Je ne connais pas d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances, » a écrit madame Roland dans ses Mémoires (1). Voilà encore une de ces phrases ridicules dictées par la haine, par l'esprit de parti, et démenties par tous les faits (2). Immédiatement après le massacre du Champ de Mars, une" véritable terreur s'abattit sur la capitale ; des mandats d'arrêt furent lancés contre les patriotes les plus connus ; Danton, Camille Desmoulins, Fréron, le boucher Legendre s'y dérobèrent par la fuite. L'auteur des Révolutions de France déposa sa plume, laissant comme une sorte de testament un dernier numéro où, à chaque ligne, son patriotisme se répand en traits indignés, et où sa parole stridente retentit, formidable et mélancolique, comme le glas de la liberté. La réaction furieuse, hors d'elle-même, avait, s'il faut en croire Camille, conjuré la destruction du parti populaire. Or, s'il était un patriote qui semblât désigné d'avance à ses coups, c'était assurément Maximilien Robespierre. Sa popularité était alors à son comble. Dans une brochure du temps, que nous avons sous les yeux, et où les principaux députés de l'Assemblée nationale sont taxés d'après l'estime publique, il est coté: sans prix (3). L'ex-capucin Chabot se vantait aux Jacobins d'avoir baptisé un enfant auquel les parents avaient donné le nom de Robespierre, « si cher aux patriotes purs et désintéressés (/i) ; » et, un peu plus tard l'évêque de Bourges, Pierre-Anastase Torné, prédicateur distingué, ancien aumônier du roi Stanislas, écrivant à Robespierre au sujet des élections à la prochaine législature, à laquelle il allait être envoyé par le département du Cher, lui disait : « Combien je serois heureux si je pouvois mériter le glorieux surnom de Petit Robespierre (5)! » Et ce n'était pas seulement au sein de celte population de Paris, qui se méprend rarement sur ses véritables amis, que l'enthousiasme pour lui allait jusqu'à l'idolâtrie, l'élan était le même sur tous les points du

(1) Mémoires. de madame Roland. Collection Ben-ille et Barrière, t. I"', p. 304.

(2) Uu écrivain, à qui sa hante position littéraire commandait peut-être plus de respect pour la vérité , Charles Lacretelle, membre de l'Académie française, et frère du littérateur qui jadis avaitpartagé avec Robespierre le prix de l'Académie de Metz, commet sciemment un mensonge odieux; car il assistait régulièrement aux séances delAssemblée constitiiante. Il n'a pas craint d'écrire : « Robespierre ne se fie à personne. 11 ne trouve point de souterrain assez enfoncé pour lui senùr de retraite... A peine sorti de la cave oii la peur l'avait conduit nprès la jouniée du Champ de Mars, etc. » {Histoire de VAssemhh'e ronstilunute, t. II, p. 314-322.) Que dire de semblables inepties? Il n'y a qu'à signaler de pareilles œuvres au mépris de tous les hommes qui ont le culte de la vérité.

(•S) Tarif des députés à l'Assemblée nationale ou leur valeur actuelle, d'après Vestimalion faite par l'opinion publique, 1791, iu-8° de 8 p.

(4) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, inunéi'O 64.

(5) Yoy. cette lettre dans le 1. 1 des Papiers i)ii'(/î7s, etc., collection Borvillc, p. 1G9

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