I.IVIU-: I. OPliliATIONS KF.KCTOllALKS
A la réunion de tous les députés des différentes villes, bourgs, paroisses et communautés du bailliage principal de l'Artois, il fiit un des quarante-neuf commissaires nommés pour rédiger en un seul les cahiers de ces différentes villes, bourgs, paroisses et communautés (1). On lui attribue généralement la rédaction de cet important travail, où en effet il est facile de reconnaître sa main, car c'est le résumé de tous les principes émis par lui pendant ces dernières années. Vote libre et annuel de l'impôt ; admission de tous les citoyens aux charges publiques sans autres distinctions que celles des vertus et du talent ; garantie de la liberté individuelle ; entière liberté de la presse et des cultes ; proportionnalité de l'impôt; destruction de tous les privilèges et abus ; responsabilité des agents du gouvernement ; restriction de l'immense autorité dont jouissait le pouvoir exécutif: voilà ce qu'il demandait au nom de son bailliage et ce qu'il réclamera bientôt plus impérieusement à la tribune de l'Assemblée nationale.
Le 3 avril il fut procédé à la réduction au quart de tous les députés du bailliage. Sur cent quatre-vingt-quatre électeurs choisis, Robespierre passa le treizième. Un autre de Robespierre (de Meurchin) fut également désigné. La masse des députés des bailliages d'Arras, de Saint-Omer, de Béthune, d'Aire, deLens, de Bapaume, d'Hesdin et de la sénéchaussée de Saint-Pol, ainsi réduite au moyen d'une seconde élection, forma le véritable corps électoral du tiers état pour la province d'Artois.
L'assemblée générale des trois ordres s'ouvrit le 20 avril, dans la cathédrale, par un discours de l'évêque d'Arras, M. de Conzié. En terminant, le prélat déclara noblement que son ordre entendait remettre à la nation assemblée l'exercice de celles de ses exemptions et immunités qui pourraient être onéreuses aux autres classes de la société, et supporter dans la juste et égale proportion de ses propriétés les
•théâtre, dans une brochure intitulée : Les Ennemis de la patrie, démasqués par le récit de ce qui s'est passé dans les assemblées du tiers état de la ville d'Arras, in-S" de 58 pages. C'est le récit de toutes les intrijrues dont usèrent les gens de la noblesse pour exclure les candidats démocratiques. On y lit entre autres choses singulièrement prophétiques : « 0 citoj'ens ! la patrie est en danger ; des ennemis domestiques plus redoutables que les arm^-es étrangères trament en secret sa ruine. Volons à son secours, et rallions tous les défenseurs au cri de l'honneur, de la raison et de l'humanité... Que m'importe que, fondant sur leur multitude ou sur leurs intrigues l'espoir de nous replonger dans tous les maux dont noiis voulons nous délivrer, ils méditent déjà de changer en martyrs tous les défenseurs du peuple ! Fussent-ils assez puissants pour m'enlever tous les biens qu'on envie, me raviront-ils mon âme et la conscience du bien que j'aurai voulu faire?. .. »
(1) Tous ces renseignements sont extraits des pièces originales et des procès-verbaux envoyés pour la vérification des pouvoirs, et qui se trouvent aujourd'hui aux Archives.
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charges et impositions publiques librement consenties par les trois tiidres. La noblesse, entraînée par cet exemple, fil la même déclarauon. Le tiers état répondit par des applaudissements auxquels se mêlèrent les acclamations du peuple, venu en foule pour assister à celte imposante cérémonie si nouvelle pour lui. Le temps de la justice était proche, les deux premiers ordres le sentaient parfaitement; en se résignant d'avance à la perte de celles de leurs exemptions et immunités onéreuses aux autres classes de la société, ils cherchaient, comme on dit vulgairement, à faire la part du feu. Mais ce qu'ils prétendaient abandonner comme un don pur, les hommes du tiers état se disposaient à le réclamer comme un droit, elles scènes dont presque toutes les assemblées électorales de France furent le théâtre présageaient assez aux esprits prévoyants les formidables commotions qui devaient éclater au sein des états généraux.
Lorsqu'à Arras, après la cérémonie d'ouverture, les trois ordres se furentrelirés séparément dans lessallesde rhù])ital général delà ville, oi^i avait été établi le siégedu bailliage principal pour qu'il y fût procédé aux opérations électorales, le lieutenant général de la gouvernance, chargé de présider le troisième ordre, invita les électeurs du tiers à envoyer aux ordres de la noblesse et du clergé une dépulation afin de leur témoigner une entière gratitude. Mais des murmures désapprobateurs accueillirent cette motion. « Un avocat, » écrivit sèciiement le duc de Guines, « s'est levé et a dit qu'on ne devoil point de remercîmens à des gens qui n'avoient fait que de renoncer à des abus (1). » Cet avocat, c'était vraisemblablement Maximilien Robespierre. Son avis fut, il paraît, partagé par tous ses collègues du tiers. « Cet ordre étant généralement mal composé, » poursuit le grand seigneur que la fermeté de ce tiers si dédaigné jadis plonge dans un étonnemenl profond, et, comme éclairé déjà sur le prochain abaissement de la noblesse et du clergé, tardivement punis d'avoir tant abusé de la patience et de la longanimité du tiers, il ajoute avec une sorte de tristessse : ' « On présume qu'il ajjporlera des obstacles à l'union désirable, et que l'assemblée sera de longue durée. » Mais cette union si désirable, c'était, suivant le gouverneur de l'Artois, celle qu'il eût fallu acheter au prix de l'abandon des droits du peuple foulés aux pieds depuis tant de siècles, et qui commençaient à apparaître menaçants aux yeux des privilégiés pleins d'anxiété, comme les trois mots mystérieux et fatidiques gravés par une main invisible sur les murs du palais de
(1) Lcttii' (lu duc Je Cuines (lucointe (If Villudruil, vu datL'tlu^O avril 1789. {Arrldcs li, 11, 7.)
nVUK 1. — «M>Kn.Vt1«XS KIKC.rOR.Vl.KS >^>
BîilUix^a^ir. Or^i >;t">u1o union }\Aiy;iMc (î<^sorniai<5, c«^Uo n'^vw }>»ir Ho^o^ipîerrc ot le plu<; grand nombre dos dèpuios du licr^, o ciaii liniion foiuitv sur h libcrlé et règ«liu\ otnivre saihte à lai^uelle, à travers nùJle ohsiAclOîi, ^ ir.noriî millo jvrils, ils .illaiont irav.iillcr .noc un dévouomoni sans o\on)plo jusquc-lh dans Thisioiro du mondo.
Le scrutin jwur Téleclion des dépulés du tiers aux états j:;onorau\ fut ouwrl îo vendivdi :2 ^ avril, ^ midi pnvis. Los ôleoteurs, au non^bre de dou20 cents environ, avaient hint dépuiés h élire. Les opérations èUv^torales durèrent assex longtenip* (jusiju'au iiS), parce qu'il n'était procéiiè qu'à la nomination d'un député ,^ la fois, par voie d'un seul scrutin. Les trois premiers noms sortis de l'urne furent ceux de Marie Paj'en, fennier à l%oiry-B<"<!<|uerelle, de Hrassârl, avocat à Arras. et de Cèîestîn Kleury, fermier «^ CoupelUvVielle. Au quatrième totu" de scrutin il n'y eut pas de résultat, Robespierre et \ aillant, ancien garde des sceaux de la chancellerie d'Artois, qui avaient obtenu le plus de suffrages, n'ayant pas réuni la pluralité voulue. Le second l'emporta au scrutin de kdlottage. Robespierre fut élu le lendemaii\ dimanche 'itv, il venait le cinquién\e. Après lui furent nonuués, dans les deii\ jours suivants. Petit, fermier à Mai;nicouri-sui^Canche ; Houcher, négociant à Arras, et IHibuisson, fermier li Inchy.
Les ordres de la noblesse et du clergé, de leur cAté, avaient élu ehaciuï quatre députés; ce qui portait .^ seize menUMvs la reiMosenta- Uon complète de la province d'Artois (IV
Le l''' mai, les trois ordres réunis s'assetnblèrent de nou\eau daos la grande salle de l'hôpital général, sous la présidence du «lue de (■".uines. Après un long discours du gouverneur, dans lequel il conseillait fortement aux états généraux de ne rien changer h ce q\t'il appelait /e.< mJciVwfiA* con.<fifu(iof).< du royaume^ conipanuvtu les seite députes de la province. Us déclarèrent solet\tiellen\(M\t (pi'ils acceptaient le mandat dont ils venaient d'être revêtus, et ptèièrent serment de remplir avec Odéiitè et exactitude la conm\ission qui leur était conluV^ auprès des états généraux. Pour ceux de la noblesse^ «M du clergt\ ce serment, c'était ceUù de maintenir de tout leur p(Htvoir Pancien régime dans son intégrité ; mais pour H()bespierre, pour les députés du tiers qui rêvaient cotuine lui Palïranrliissenient d(^ li nation, c'était comme un serment anticipé du jeu do painne.-
(P ,\\«io«t »it<^ iu\n«'»i<^s, pour lo ot<5Vjï<^ ; t.»> l^^\^lx, <?n\\^ <t<3 ."^int-rol ; lV>mï«vt, ovnv do t» Couunv; IVlùn, o\m^ »lMtom\»-l'<M\pijï>\v ; \hot, cvun^ «le l.ijïuy. Par U luiWi^sso ; HvuMS »K» tWauMWU; \<? OtMnto Oliarlt's Ào 1 amolli; lo cimlo <lo i~»\)ix;
sa HISTOIRE DE UOBESPIERRE
Robespierre avait alors trente et un ans moins cinq jours. Il était de taille moyenne et d'apparence assez délicate. Son visage n'était pas régulièrement beau, mais il respirait un grand air de douceur et de bonté, exerçait une certaine attraction. Il n'avait donc pas à vaincre une physionomie ingrate, ainsi qu'on l'a trop souvent écrit. Mais sur sa personne, comme sur son caractère, le monde a été étrangement trompé par les vainqueurs de Thermidor et le méprisable cortège d'écrivains et d'artistes mercenaires largement stipendiés par eux. Au physique comme au moral il n'est pas d'homme qui ait été plus odieusement défiguré. Merlin (de Thionville) ayant écrit, dans cette immonde brochure à laquelle nous avons déjà fait allusion, qu'il avait une figure de chat- tigre, tous les courtisans des bourreaux de Thermidor répétèrent à l'envi le mot d'un des séides de la faction victorieuse (1). De là ces ignobles charges dans lesquelles on s'est plu à donner une expression féroce à ses traits, qui respiraient pourtant la mansuétude et la bienveillance. Nous avons sous les yeux un certain nombre de portraits authentiques, peints ou dessinés d'après nature entre les années 1788 et \l^h ; nous pourrons donc rétablir la vérité à cet égard, autant qu'il est possible de le faire par écrit ; mais ce n'est pas encore ici le lieu de peindre exactement cette importante figure.
Il fallait assurément qu'elle ne fût pas tout à fait dépourvue de charmes pour éveiller de tendres impressions longtemps avant que Robespierre eût acquis celte immense popularité et cette magie du pouvoir si propres à toucher le cœur des femmes. Jeune homme, il eut de ces attachements sur lesquels une discrétion facile à appréôier nous commande de jeter un voile, et qui, du reste, n'intéressent en rien l'histoire. Il en est un cependant que nous signalerons parce qu'il
(1) Nous devons dire que Merlin n'a été que l'endosseur de ce porti'ait de Robespierre ; la paternité en revient de droit à Rœderer, ce déserteur des grands principes de la Révolution. En général, paraît-il, « il faisait suggérer ses pensées à Tallien et à Merlin de Thionville, il en fournissait le croquis, qu'ils arrangeaient à leurs manière, en ne négligeant pas surtout d'y prodiguer les ornements de leur stylç révolutionnaire. » Quant au portrait de Robespierre, il n'a pas été retouché par le signataire. C'est le fils de Rœderer lui-même qui nous l'apprend. Le signataire n'en est ]ms moins comptal)le devant l'histoire {y.OEvvres de lirptlercr, publiées par son fils, l'aris, Firniin Didot, 1«54, t. 3, p. 2HG).
LIVIIK I. PROJKTS DE MARIAGK 87
demeura constamment pur, et que celle qui en était l'objet fut à la veille de devenir sa femme.
Un ancien notaire, M. Robert Deshorties, avait épousé en secondes noces une des tantes de Robespierre, Marie-Éléonore-Eulalie. D'un premier mariage il avait eu une fille nommée Anaïs. Tendrement aimée de sa belle-mère, cette enfant fut pour ainsi dire élevée sous les yeux du jeune avocat, devenu par alliance le neveu de son père, et qui, toute petite, la prit en grande affection. L'enfant se para, en grandissant, de toutes les grâces, de toutes les séductions de la jeunesse, et l'amitié de celui qu'elle avait coutume d'appeler son cousin s'accrut bientôt d'un sentiment plus tendre. Elle-même, il paraît, y répondit avec l'élan d'une àme jeune et naïve, et tous deux connurent la douceur de cet amour exempt de tout calcul d'intérêt. Reclierclié par les premières maisons d'Arras, lancé dans un monde où abondaient les dignités et les honneurs, Robespierre eût pu prétendre à une plus riche héritière; mais cette considération de la fortune, si puissante chez d'autres, ne pouvait entrer en balance à ses yeux avec les charmes du visage, les qualités du cœur, les grâces de l'esprit que mademoiselle Deshorties réunissait au plus haut degré. C'était l'épouse accomplie, entrevue dans tout rêve de jeune homme. A une sorte de perfection morale elle joignait la gaieié d'un enfant; vive, enjouée, radieuse, elle remplissait de joie la maison paternelle, comme elle eût apporté le bonheur au foyer domestique. Plusieurs fois entre sa famille et Robespierre il fut question de mariage, et vraisemblablement p'ie serait devenue sa femme, si la nomination de son cousin comme député.aux états généraux n'eût pas engagé ce dernier à renoncer, momentanément du moins, aux douceurs et aussi aux exigences de la vie privée.
S'il faut en croire la sœur de Robespierre, mademoiselle Deshorties avait juré de ne jamais appartenir à un autre que lui [l). Mais d'autres renseignements, de source tout aussi certaine, nous permettent d'affirmer qu'il n'y a jamais eu de promesse de mariage échangée. On en parla quelquefois, voilà tout. El si mademoiselle Anaïs Deshorties put voir s'éloigner avec regret celui dentelle eût désiré d'être la femme, elle ne trahit aucunement la foi jurée quand, quelque temps après, elle consentit à donner sa main à un avocat distingué, M. Leducq, lié lui-même avec Maximilien Robespierre, homme universellement considéré et d'un véritable uiérite (2).
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 59.
(2) Devenue madame Leducq, mademoiselle Deslioi-ties perdit, jeune encore, la gaieté et Penjouement de ses premières années. La mort prématurée d'un mari qu'elle
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Mais avant de suivre Robespierre dans l'orageuse carrière où l'appelait sa destinée, il convient de dire quelques mots de sa dernière production littéraire, publiée en cette année 1789, juste tribut d'éloges payé à la mémoire d'un magistrat éminent. dont jeune liomme il avait été rhôte et l'ami.
L'année précédente avait vu mourir, tout jeune encore, un des magistrats les plus recommandables de l'ancien régime, Mercier Dupaty, président à mortier au parlement de Bordeaux (1). C'était un caractère singulièrement énergique. Dans l'affaire de La Chalotais il n'avait pas craint de prendre parti contre les cours souveraines et de critiquer vivement les lettres patentes en vertu desquelles un accusé était soustrait à ses juges ordinaires. Une assez longue détention au château de Pierre-en-Cise, à Lyon, avait puni son audace. Quand plus tard, après quatre années de prison et d'exil, il fut pourvu d'une charge de président à mortier, les vieux conseillers du parlement de Bordeaux, imbus des plus absurdes préjugés, s'opposèrent longtemps à son admission, lui reprochant d'être un ennemi de l'État et de la religion, trouvant d'ailleurs sa noblesse de trop fraîche date, et l'accusant enfin d'être... philosophe, crime impardonnable à leurs yeux. Écarté par trente-six voix contre vingt, il fallut, pour le faire recevoir, l'intervention même de l'autorité royale.
Il se vengea dignement des tracasseries dont il avait été l'objet de la part de ses collègues en luttant avec une infatigable activité contre le déplorable esprit de corps du parlement, et en prenant lui-même en main la défense de malheureux injustement accusés. Bientôt, poussé à bout par des attaques incessamment renouvelées, par les injustices dont il était chaque jour le témoin, il quitta Bordeaux, vint à Paris, où il se lia avec o'.Membert, et continua de battre en brèche les criants
chérissait, les cnlomiiies répandues sur la mémoire du citoyen illustre dont elle avr.it épi-ouvéla sainte, et pure affection, le souci de plusieurs enfants à élever, contribuèrent <!c reste à répandre sur son existence une teinte d'amertume et de tristesse. Feinme du plus grand mérite, résignée en toutes clioses, elle supporta courageusement de douloureuses épreuves, et mourut dans un âge assez avancé, le 28 avril 1847, avec la conscience d'une vie dignement remplie. Elle était la mère de M. Leducq, avocat a Arras, dont on connaît Tlionorabilité et la rare fermeté de caractère.
(1) Diipaty est mort à Paris, le 17 septembre 1788, à Tâge de quarante-deux ans.
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abus (iu système judiciaire, en écrivant ses réflexions sur la législation criminelle, si défectueuse encore de nos jours, et sur laquelle un nouveau Dupaty et un nouveau Robespierre devraient bien appeler les méditations du législateur.
Robespierre était bien à même d'apprécier un tel magistrat. Étant étudiant h Paris, il avait eu le bonheur de lui être présenté, et en avait reçu les marques de la plus cordiale bienveillance. Aussi, à la nouvelle de sa mort prématurée, s'empressa-t-il de composer son éloge. Et, en retraçant les vertus de ce sage, cet homme si niaisement accusé d'ingratitude, sans qu'on ait jamais administré la moindre preuve de cette accusation, ne songea « qu'à satisfaire un besoin de son cœur, celui de la reconnaissance (1). »
Jadis, en fréquentant la maison hospitalière du président, il se sentait en pays ami, en famille pour ainsi dire, car son hôte était comme lui un fervent di&ciple de Rousseau. « Il méditoit les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les nations avec les nations. » Ce dont le loue principalement Robespierre, c'est de s'être toujours montré, dans sa carrière de magistrat, le soutien et le vengeur des malheureux et d'avoir constamment tourné des regards pleins de sollicitude « sur cette classe de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société, tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui la justice doit une protection d'autant plus spéciale qu'elle est son seul soutien et son unique appui. » 11 le félicite surtout d'avoir toujours laissé aux accusés la plus grande latitude pour leur défense, à une époque où une procédure inique, secrète et barbare offrait bien peu de place à la justification des prévenus, et favorisait tout au plus les coupables adroits et puissants. Robespierre ne manque pas de saisir cette occasion de déplorer éloquemment la légèreté et l'impéritie avec lesquelles on s'est servi des lois romaines dont on a pris les petitesses et les subtilités, au lieu des grands principes d'humanité, des sublimes leçons d'équité et de douceur auxquels elles ont dû de survivre à l'anéantissement de l'empire. Vient ensuite un nouvel éloge
(1) Eloge de messive Cliai-les-?>Iarguerite Mercier-Dupaty, président ii mortier au parlement de Bordeaux, par 31. I! , avocat en parlement, avec cette épigraphe :
Mnllis ille bonis flchilis occiiiil; Nulli flebilior quam milii. (Hohace.)
1789, in-8" de 46 pages.
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du roi, qui cherche dans une assemblée auguste le remède aux maux dont la France est de toutes parts accablée. Mais, a-t-il soin d'ajouter, « c'est le moment de mettre sous ses yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées , tous les pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont injustement répandu sur les échafauds. » Alors, s'inspirant du souvenir de Calas et de tant d'autres victimes, il rappelle avec quelle fermeté héroïque l'illustre président est parvenu à sauver trois innocents au moment où ils allaient être livrés au bourreau.
De nos jours encore nous sommes trop souvent témoins de déplorables erreurs judiciaires, mais elles étaient bien plus fréquentes autrefois; il faudrait tout un volume énorme pour en dresser le sanglant catalogue. Trois habitants de Chaumont avaient été condamnés à la roue, sur la déposition de quelques soldats de la maréchaussée. Or les coupables étaient les dénonciateurs eux-mêmes; On eut l'idée de s'adresser au président Dupaty, et l'on parvint à faire pénétrer dans sa conscience la conviction de l'innocence des condamnés. Le président voulut voir les victimes ; il descendit dans leur cachot, les interrogea, leur rendit l'espérance; et, parfaitement renseigné sur les véritables auteurs du crime, il publia des mémoires touchants et à jamais cr'lèbres oii la pure vérité se révélait dans tout son jour. S'attaquer à l'infaillibilité judiciaire était un acte d'une haute témérité-, certains magistrats n'admettant pas que la justice puisse se tromper, comme s'il' y avait quelque part ici-bas des hommes complètement à l'abri de l'erreur. Dénoncés au parlement de Paris, les mémoires Justificatifs furent condamnés à être lacérés et brûlés par la main du bourreau ; mais cette inique sentence n'empêcha pas Dupaty de sortir victorieux du débat dans lequel il s'était engagé, tant les preuves fournies par lui étaient nettes et concluantes. Déchargés de toute condamnation, ses trois clients virent s'ouvrir les portes de leur prison, et purent rentrer, le front haut, au sein de leurs familles. « Jamais peut-être, » s'écrie avec raison Robespierre, « l'humanité n'obtint un plus beau triomphe. » Hélas! combien d'autres innocents, victimes d'un injuste arrêt, n'ont pas eu le même bonheur !
Comme son panégyriste, le président Dupaty sentait la nécessité des réformes sociales; il y poussait fortement les esprits, et présageait aussi le prochain triomphe du tiers état, « se corisolant de l'injustice des hommes et de la haine des méchants en remplissant ses devoirs de citoyen.» Mais il y avait encore entre eux d'autres points de ressemblance : l'un et l'autre aimaient et cultivaient les lettres, s'honorant tous deux par un goût éclairé pour les productions de l'esprit. Robes-