LIVRE II. REPONSE A L ARCHEVEQUE D AIX
toyer sur les malhours du peuple, les, misères des campagnes, et, montrant un morceau de pain noir, avait prié les communes de, désigner quelques-uns de leurs membres pour conférer avec ceux de la noblesse et du clergé sur les moyens de remédier aux calamités publiques. Ce discours, comme on s'y attendait, n'avait pas manqué de produire un certain effet. Mais un député, renchérissant adroitement sur tous les sentiments de pitié étalés par le prélat en faveur des classes souffrantes,* répondit que, si le clergé songeait sincèrement à soulager les maux du peuple, il n'avait qu'à venir se joindre aux communes afin de s'entendre avec elles sur les mesures à prendre à cet égard. Ce député, c'était Maximilien Robespierre.
« Allez, s'écria-t-il, en s'adressant à l'archevêque, allez dire à vos collègues qu'ils ne retardent pas plus longtemps nos délibératioMs par des défais affectés. Ministres d'une religion sublime, fondée sur le mépris des richesses, qu'ils imitent leur divin Maître et renoncent à un étalage de luxe blessant pour l'indigence. Les anciens canons portent que l'on pourra vendre les vases sacrés pour soulager les pauvres, mais il n'est pas besoin d'en venir à une si triste ressource : renvoyez vos laquais orgueilleux, vendez vos équipages superbes, vos meubles somptueux, et de ce superflu, contraire aux traditions des premiers^ chrétiens, faites aux malheureux d'immenses aumônes. » Tel fut le sens de son discours, qui obtint un très-grand succès et détermina l'Assemblée à repousser les propositions insidieuses du clergé.
C'était la troisième fois que Robespierre parlait à la tribune. Dans ses précédentes tentatives oratoires, il avait été à peine écouté ; cette fois, ses paroles furent accueillies avec un murmure flatteur. De toutes parts on se demandait quel était ce jeune homme dont le discours répondait si bien au sentiment public, et son nom, presque entièrement inconnu quelques minutes auparavant, circula bientôt de rang en rang dans la salle et dans les galeries où se tenait tout ému un nombreux auditoire (1).
Aussitôt qu'elles se furent constituées en Assemblée nationale, les communes se mirent en devoir de remplir leur mandat. Le 18 , il n'y eut pas de séance parce qu'une partie des députés, leur président en tète, assistèrent à la procession du Saint-Sacrement; mais, dès le 19,
(1) Tous les journaux du temps, qui reproduisent avec un laconisme déplorable les premiers débats de l'Assemblée constituante, sont très-sobres de détails sur cette séance pleine d'intérêt pourtant. Le Moniteur, rédigé après coup, se contente d'analyser eu huit lignes le discours de Robespierre, sans nommer l'orateur {Mor^iteur du 6 au 10 juin 1789, numéro 6). Etienne Dumont, qui était présent à cette séance, nous fournit heureusement des renseignements plus complets. (Voy. ses Souvenirs sur Mirabeau, 2" édit., p. 60 et 61. Paris, chez Gosselin, 1832, in-S".)
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l'Assemblée s'occupa de l'organisation de ses bureaux et de ses comités et prit des mesures pour l'impression de ses arrêtés et leur envoi dans toutes les provinces. Robespierre, ainsi que Le Cliapelier, fit partie du quinzième bureau (1).
Grande fut l'alarme parmi les privilégiés quand ils virent le tiers état décidé à se passer d'eux ; divers moyens d'entraver les travaux de l'Assemblée furent immédiatement suggérés à la cour. Lorsque; le samedi 20 juin, date immortelle dans l'histoire âe notre pays, les députés des communes se présentèrent à la porte de leur salle, ils la trouvèrent fermée et gardée par des soldats. Une affiche toute sèche leur apprenait seulement qu'une séance royale devant avoir lieu le surlendemain, les préparatifs nécessaires pour cette séance exigeaient la suspension des assemblées des trois ordres jusqu'après sa tenue. A celte nouvelle, une sourde rumeur circula, comme une commotion électrique, au milieu des députés réunis dans l'avenue ; ce fut un long frémissement d'indignation. Ces hommes qu'on voyait debout, entassés, sous le ciel pluvieux, à quelques pas du château, où, sans doute, on riait de leur déconvenue , et qu'on mettait ainsi à la porte comme des vagabonds, c'était le pays assemblé. Mais de cette i.nimense injure allait surgir un prodigieux événement.
Et d'abord la séance indiquée pour ce jour par le doyen des communes aurau lieu quand même; c'est décidé d'une voix unanime. Mais où? A Marly! s'écrient quelques membres, au pied même du château, afin de porter dans le cœur de nos ennemis l'effroi qu'ils voudraient nous inspirer. Louis XVI était allé à Marly ce jour-là. Adopter un tel avis, c'était rompre tout' à fait avec le roi; il est donc écarté comme extrême. Enfin, sur la proposition du médecin Guillotin, on se porte en foule rue Saint-François, à la salle du jeu de paume, dont le maître, charmé d'un tel honneur, accueillit avec joie ces représentants d'une grande nation réduits à chercher un asile (2).
Les voici dans cette grande salle, triste, froide et nue, sans autres meubles que quelques bancs et une table prêtée par leur hôte; mais la pauvreté du lieu emprunte à ces visages rayonnants d"enthousia^me et d'espoir une magnificence inconnue. Après quelques motions jugées intempestives, comme celle de transporter à Paris les séances de l'Assemblée, un membre a l'idée de proposer à ses collègues de s'engager, par un serment solennel, à ne pas se séparer avant que la constitution du royaume ait été achevée et établie sur des fondements solides.
(1) Oi'iginanx des motions, arrêtés et discours relatifs aux procès-verbaux de l'Assemblée constituante {Archives), c. 0, g 1, 216.
(2) .Mémoires de 15ailly, t. I, p. 187.
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Alors se passa une scène d'une incomparable grandeur; les murs du jeu de paume allaient être le berceau de la liberté. Debout sur une table, le doyen des communes, Bailly, calme, impassible, lit la formule d'une voix si haute et si intelligible, que ses paroles furent entendues de la 'bule qui stationnait au dehors. En sa qualité de doyen, il demande à prêter le premier le serment (1). Après lui jurent en foule tous les députés saisis d'une commune et sainte ivresse. Qui n'a vu le splendide dessin de David représentant cette s.'ène impérissable? Là, c'est Barère de Vieuzac, un crayon à la main, prêt à noter pour son journal le Point du Jour les faits de cette imposante séance ; ici, c'est Mirabeau , bien reconnaissable à sa tête léonine. Sur le premier plan, quels sont ces trois hommes au visage austère et mélancolique , qui, entrelacés, semblent se tenir unis dans une fraternelle embrassade? C'est dom Gerle , un moine chartreux ; Rabaut Saint-Élienne , un ministre protestant, et le curé d'Embermesnil, Grégoire. Un peu plus loin, à droite, un député tout jeune encore écoute, avec une indéfinissable émotion, la lecture de la formule du serment, c'est Robespierre. Regardez-le bien : la tête inspirée, il lève vers le doyen des communes des regards attendris, et presse fortement des deux mains sa poitrine, comme s'il avait deux cœurs pour la liberté (2).
Après la prestation du serment, on procéda à l'appel des bailliages, sénéchaussées, provinces et villes; chaque député, à tour de rôie, s'approciia du bureau pour signer, La signature de Robespierre, sur îe registre, vient la quarante-cinquième. Durant ce temps, de frénétiques applaudissements retentissaient au dehors : c'était le peuple qui, attaché aux fenêtres de la salle et répandu dans les rues, ratifiait le serment de ses députés (3).
Les communes, en se séparant, s'étaient ajournées au lundi 22 juin, jour où devait se tenir la séance royale; mais, dans la nuit du dimanche, un billet très-laconique de M. de Brézé mforma le président du tiers qu'elle était remise au lendemain, à dix heures du matin, et que
(1) Mémoires de Bailly, t. I, p. 190.
(2) C'est la propre explication donnée par David lui-même. Voy. VHistoire de la Révolution, par ^I. Louis Blanc, t. II, p. 297.
(3) Mémoires de Ferrières, t. I, p. 56.
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les portes de la salle ne seraient ouvertes que pour ce moment. Les communes, persistant dans leur arrêté de l'avant-veille, se rassemblèrent dans l'église de Saint-Louis ; 1* vinrent bientôt les rejoindre l'immense majorité du clergé et deux membres de la noblesse, afin de soumettre leurs pouvoirs à la vérification en commun. C'était un indice de la réunion prochaine des trois ordres , avancée peut-être par les imprudences mêmes de la cour.
Le lendemain, la séance royale débuta par une inconvenance que sentirent vivement les députés du tiers. Tandis que ceux de la noblesse et du clergé pénétraient dans la salle par la porte donnant sur l'avenue, ils attendirent longtemps, par un temps pluvieux, à une petite porte de derrière; et lorsqu'enfin , sur les vives réclamations de leur président, elle leur fut ouverte, ils trouvèrent les deux premiers ordres installés déjà, comme si l'on avait craint que les communes, constituées déjà en Assemblée nationale, n'eussent voulu s'emparer des premières places (1 ) . Quelques murmures, aussitôt réprimés, éclatèrent dans leurs rangs; mais que leur importait ! de cette humiliation passagère allait sortir leur triomphe définitif. Ce jour était destiné à les grandir en':'ore, et pour elles devaient se vérifier les paroles de l'Évangile : « Les derniers seront les premiers. »
On remarqua avec étonnement l'absence de Necker. Son projet de déclaration aux états généraux, jugé trop libéral, n'ayant pas été adopté, il s'était abstenu ; d'oi^i l'on concluait assez logiquement qu'il blâmait d'avance la déclaration royale, œuvre de conseillers dangereux et notoirement hostiles à la Révolution. Quelle fut, en effet, l'attitude du roi? Parla-t-il à la nation assemblée le langage de la liberté? Souscrivit-il bénévolement aux réformes sociales indiquées par la justice, par le bon sens, par l'humanité et impérieusement réclamées? C'est ce que ' n'ont pas craint d'affirmer quelques écrivains qui, contrairement à toute vérité, ont soutenu que la Révolution n'avait pas eu sa raison d'être, et que tous ses bienfaits avaient été spontanément et libéralement accordés par Louis XVI.
Examinons donc rapidement cette double déclaration du 23 juin, première tentative sérieuse de résistance à la volonté nationale, et qui jeta dans le cœur des patriotes d'ineffaçables soiipcons. Et d'abord elle cassait comme illégaux les arrêtés du 17, par lesquels le tiers s'était constitué en Assemblée nationale; elle maintenait formellement la distinction des trois ordres, séparés en trois chambres, et exceptait des futures.délibérations des états généraux tout ce qui concernait « les
(1) .1/c)»o(Vm do lîailly, t. I, p. 208.