I.ni'.i: II. MOI VI'.MKNÏS DANS l'AI'.IS
mais en faisant souscrire à d'autres corps militaires l'engagement de i;e jamais tourner leurs armes contre le peuple (1). » Les formes de respect dont l'Assemblée prenait soin d'entourer ses relations avec la personne du roi (car presque tout entière elle était sincèrement royaliste) ne suffiraient pas à désarmer un parti violemment irrité, qui ne rêvait rien moins que le renvoi [iur et simple des étals. La reine, le comte d'Artois, les courtisans, la plupart des ministres, encouragés par la résistance d'une partie de la noblesse, qui, réunie chez le duc de Luxembourg, s'amusait à protester contre les décrets de l'Astemblée nationale, essayaient de porter Louis XVI aux résolutions extrêmes. Et comme tout ce qu'on tramait dans les conciliabules de la cour ne lardait pas à transpirer au dehors, des bruits sinistres se répandaient, auxquels l'incessante arrivée de nouvelles troupes donnait une certaine consistance. « Il y a quelques jours, » écrivait encore Robespierre, « le despotisme et l'aristocratie, déconcertés par la fermeté peut-être inattendue de six cents représentants du tiers état, réunissoient tous leurs efforts pour échapper par les derniers attentats à la ruine dont ils se croient menacés (2).» De là cette multitude de troupes ra^s^■mb!ées autour de Paris et de Versailles. Trente régiments, en effet, marchaient sur la capitale. On prenait bien pour prétexte la nécessité de rétablir la tranquillité publique ébranlée, mais le véritable motif, c'était la dissolution des états (3).
Toutefoisl'Assemblée avait alors une telle puissance, elle s'était si bien identifiée avec la nation dont elle était l'àme en quelque sorte, qu'il eût été difficile d'y porter atteinte sans exposer le pays à toutes les calamités d'une guerre civile. Elle ne manquaitpas, d'ailleurs, de veiller sur elle-même avec un soin jaloux. Dans la séance du 8 juillet, Mirabeau, après avoir tracé un sombre tableau des menées contre-révolutionnaires et dénoncé cet appareil militaire plus imposant qu'il ne faudrait même si l'on était menacé d'une invasion ennemie, proposa d'adresser au roi des représentations respectueuses pour lui demander le prompt renvoi des troupes. On accueillit sa motion par les plus vifs applaudissements, et lui-même fut chargé de la rédaction de cette adresse.
Le lendemain il présenta son projet, que l'Assemblée adopta sans
(1) Lettre manuscrite de Robespierre à son ami Buissart, en date dn 23 juillet 1789. Cette lettre n'est pas datée. Mais, comme elle a été écrite le lendemain de la mort de Foulon, nous avijns cru pouvoir lui assigner cette date du 23 juillet.
(2) Il.id.
(3) C'est lin rovaliste lui-même qui le dit. (Vov. les .Vemoùes de Ferriéres, t. T, p. 72.)
discussion. C'était une invitation très-polie, obséquieuse même, mais ferme en même temps, au roi de renvoyer dans leurs garnisons les régiments récemment arrivés sous les murs de Paris et de Versailles. Mirabeau n'accusait pas le roi, il s'en prenait seulement à ces courtisans dangereux qui osaient assiéger le trône de leurs réclamations égoïstes et abuser le meilleur des princes. Pais, après avoir signalé le danger de mettre aux prises des soldats français et le peuple, il conjurait le monarque d'éloigner surtout les troupes étrangères payées pour défendre et non pour troubler le pays. Cette adresse eut l'entière approbation de Robespierre, dont l'opinion sur Mirabeau semble s'être sensiblement modifiée vers cette époque. « Vous connaissez sans doute, » écrit-il à son ami Buissart, « une adresse au roi, présentée de la part de l'Assemblée nationale et rédigée par le comte de Mirabeau, qui, depuis quelque temps, s'est très-bien montré, ouvrage vraiment sublime et plein de m.ijesté, de vérité et d'énergie (1)... »
Bien que nous n'ayons aucunement l'intention de refaire, à propos de R jbespierre, l'histoire complète de la Révolution française, ce qui nous entraînerait à des développements beaucoup trop étendus pour le cadre que nous nous sommes tracé et dont nous ne voulons pas sortir, il nous a bien fallu indiquer sommairement, avec le plus de concision possible, les événements qui se sont passés jusqu'à ce jour, parce que d'abord c'était indispensable pour la clarté de notre récit, parce que ensuite Robespierre a dû prendre aux premières délibérations de l'Assemblée une part beaucoup plus active qu'on ne pourrait le croire eu lisant le Moniteur m les autres journaux de l'époque, qui, la plupart du temps, ne rapportent même pas ses paroles, et, lorsqu'ils les mentionnent très-brièvement, se contentent de désigner ainsi l'orateur : Uîi membre des communes, ou M... (2). C'est qu'en effet, au début de la Constituante, il était à peine écouté de ses collègues ; son rôle fat modeste et un peu effacé. Ce n'était pas le talent qui lui manquait, mais il n'arrivait pas, comme d'autres, précédé d'une réputation bruyante ; sa renommée n'avait guère dépassé les limites de l'Artois, rien en lui n'éveillait encore la curiosité. Camille Desmoulins, son camarade de collège, qui bientôt devait le porter aux nues, ne le signale même pas, dans sa France libre, parmi « ces tribuns éloquents, » auxquels il attribue l'honneur de l'affranchissement du pays. Lui-même, n'étant pas encouragé par cette attention bienveillante que les assem-
(1) Lettre manuscrite de Eobespierrc en date du 23 juillet. — Bailly est du même avis : « On ne peut dire rien de plus grand, de plus fort, de plus digue eu mémo temps que ce morceau. » (Voy. ses .\ft' moires, t. I, p. 303.)
(2) Voir notamment le Moniteur du 6 au 10 juin 1789, numéro 6.
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blées accordent à ceux qui s'imposent à elles par une grande notoriété, se trouvait singulièrement gêné dans les premiers temps. Il avouait à l'un des secrétaires de Mirabeau qu'il tremblait toujours en abordant la tribune, et qu'il ne se sentait plus au moment oi!i il commençait à parler (1). <
Cependant, on s'en souvient, sa verte réponse à l'archevêque d'Aix avait été écoulée avec une faveur marquée, et dès le commencement du mois de juillet il était sans doute parvenu à se faire remarquer de ses collègues, puisque nous le voyons figurer au nombre des vingtquatre députés choisis pour aller présenter au roi l'adresse rédipée par Mirabeau (2). Du reste, il était tellement inconnu que la plupart des feuilles publiques et même les secrétaires de l'Assemblée estropiaient indignement son nom (3), Il eut donc une peine infinie à rompre la glace ; mais il était de la trempe des forts; soutenu par un patriotisme invincible, il ne se rebuta point, et si ses premiers discours, dont la trace a été à peine gardée par les journaux du temps, produisirent peu d'effet, le temps n'était pas très-éloigné où toutes ses paroles devaient être recueillies comme des oracles.
Le vendredi 10 juillet, dans la soirée, il alla avec ses collègues faire entendre au monarque, suivant l'expression de Mirabeau, « le langage des hommes libres dans ce palais souillé des viles adulations de Louis XIV, » et où, en ce moment même, se trouvaient « les conspirateurs qui voulaient armer Louis XVI contre son peuple (i). » La réponse du roi, vague," sèche et menaçante, ne satisfit ni la députation, ni l'Assemblée, dont une partie se montra profondément affligée (5). «C'étoit,» écrivait Robespierre, «l'œuvre de ces perfides conseillers qui, dans des conciliabules tenus chez le comte d'Artois, chez madame de Polignac et leurs adhérents, ne cessoient de tramer la perte de l'Assemblée nationale (6). » La cour semblait ne rien négliger pour justifier les craintes universellement répandues. On eût dit qu'un vaste camp s'étendait de Paris à Versailles. Partout des soldats, écrit encore Robespierre ; un train d'artillerie considérable avait été déposé jusque dans
(1) Souvenirs sur Mirabeau, par Etienne Dumont, p. 251.
(2) Les douze députés des communes étaient : Mirabeau, Coroller, Regnaud, Robespierre, iMarquis, Barère de Vieuzac, Desèze, Delaunay, Petion de Villeneuve, Buzot, de Kervelegan, Tronchet. (Procès-verbaux manuscrits de l'Assemblée nationale, Archives C, g 1, 224, carton 15.)
(3) Mirabeau, dans ses Lettres h ses commettants (n° 18), Barère, dans /:• Point du jour, numéro 20, p. 151, l'appellent Robert-Pierre.
(4) Uix-huitième lettre de Mirabeau à ses commettants.
(5) Mémoires de Bailly, 1. 1, p. 312.
(0) Lettre manuscrite de Robespierre, en date du 23 juillet 1789.
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les écuries de Marie-Antoinette. Dans le jardin du château, on voyait bivaquer des régiments allemands « caressés, régalés par le comte d'Artois, par la Polignac et par la reine (1). » L'Assemblée nationale, ajoute-t-il, opposa une fermeté intrépide à l'audace et à la violence dont elle était menacée. Calme au milieu du danger, elle écoutait tranquillement la lecture d'un projet de déclaration des droits de lliomme, proposée par La Fayette.
Tout à coup on apprend le renvoi brutal de Necker, le ministre cher r.u peuple, et le remplacement des autres ministres par les homnaes les plus impopulaires, tels que Breteuil, de Broglie et Foulon. On sait de quelle exaspération tous les esprits furent saisis à cette nouvelle, et les résultats graves qui s'ensuivirent dans Paris. Le 13 juillet, l'Assemblée, tout émue, prit les résolutions les plus énergiques. Invité à occuper le fauteuil en l'absence du président, l'abbé Grégoire, qui plus tard devait avoir l'honneur de provoquer l'abolition de la royauté, improvisa un discours violent sur les tentatives de la tyrannie, rappela à ses collègues leur serment du Jeu de Paume, et, par une allusion à la tranquillité courageuse avec laquelle l'Assemblée se montrait disposée à braver les périls, il termina par cette citation du vers d'Horace :
« Si fractus illabatur orbis, impavidum ferlent ruinœ (2).
Au récit des événements dont Paris était le théâtre, l'Assemblée nationale décide l'envoi immédiat d'une nouvelle députation au roi pour lui demander itérativement le renvoi des troupes et l'établissement d'une garde bourgeoise. La réponse de Louis XVI ne lui ayant pas paru satisfaisante, elle déclara solennellement qu'elle ne cesserait d'insister sur l'éloignement des troupes et l'institution d'une garde bourgeoise ; qu'entre elle et le roi il ne saurait exister d'intermédiaire ; que les ministres, conseils de Sa Majesté, de quelque, rang qu'ils fussent (n'était-ce pas désigner la reine et les princes?) et tous agents de l'autorité civile et militaire étaient personnellement responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation, aux décrets de l'As.-emblée, et des malheurs présents ou de ceux qui pourraient survenir; que la dette publique (tait mise sous la garde de l'honneur et de la loyauté française ; enfm qu'elle persistait dans ses précédente arrêtés, notamment ceux des 17, 20 et 23 juin, trois dates immortelles à inscrire au panthéon de l'histoire.
(1) Bailly dit : « Les officiers, les soldats même avaient été caressés ; la duchesse avait ramené les officiers chez elle... » {Mémoires, t. I, p. 3bl.)
(2) Mémoires de Grégoire, t. I, p. 383.
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On décréta ensuite que la séance serait permanente. « Dans ces circonstances critiques, » écrit Robespierre, « nous restâmes assemblés trois jours et trois nuits pour être en état de prendre promptement les délibérations que les événements pouvoient précipiter (1). »
Tandis que l'Assemblée votait ces vigoureuses résolutions, les événements se précipitaient à Paris avec une célérité prodigieuse. Le 13, un comité permanent, établi à l'hôtel de ville, organisait la garde nationale, et pour signe de ralliement adoptait cette c^jcarde rouge et blanche qui, transformée quelques jours après en cocarde tricolore, devait, suivant la prophétie de La Fayette, faire le tour du monde ; une armée patriotique s'improvisait comme par enchantement; le ik, la Bastille tombait au pouvoir du peuple; et iMM. de Launay et Fiesselles payaient de leur vie l'irréparable faute, le premier, d'avoir tourne contre les^Parisiens les canons de l'antique forteresse ^e Charles V; le second, d'avoir fait croire par des tergiversations fatales qu'il était de connivence avec la cour.
A cette nouvelle, parvenue à Versailles dans la soirée, l'Assemblée dépécha au roi une députation de cinquante membres. Cette fois la réponse fut un peu plus satisfaisante. Et cependant, dans cette nuit suprême où les scènes sanglantes de la journée chassaient le sommeil de tous les yeux, la cour songeait encore à se débarrasser des états. Les régiments étrangers, rangés sur la terrasse de FOrangerie, reçurent la visite des princes et des princesses, burent et dansèrent en présence « d'une troupe de femmes, de courtisans, d'hommes vendus au despotisme (2) » et entonnèrent des chants insultants pour la nation. Ce fut ce qui donna lieu le lendemain à la fameuse apostrophe de Mirabeau, au moment oij une autre députation se disposait à se rendre au château : « Dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites... » Les membres de la députation allaient partir quand on annonça Farrivée de Louis X\^l, qui, par un mouvement spontané, s'était décidé à une démarche habile, dont l'issue pouvait lui être très-
(1) Lettre manuscrite en date du 23 juillet 1789.
(2) .Mémoires de Ferrières, t. I, p. 132.
lis HISTOIRE DE ROBESPIERRE
favorable. Ses paroles, en effet très-rassurantes, furent accueillie avec des marques non équivoques d'enthousiasme et d'affection. « Ces moi qui me fie à vous, » dit-il aux représentants de la nation, et pour la première fois il donna à l'assemblée le nom d'Assemblée nationale qu'il lui avait refusé jusqu'à ce jour. Alors des transports de joie éclatèrent de toutes parts (1). En présence du monarque abaissant son orgueil devant la nation représentée, Robespierre ne peut se défendre d'un certain attendrissement ; voici en quels termes il raconte cette visite : « Le roi vint tout à coup à l'Assemblée nationale, sans gardes, accompagné de ses deux frères, lui déclarer qu'il se fioit à elle, et qu'il venoit invoquer ses conseils dans la crise funeste oii se trouvoit rÉtat. Cette déclaration fut reçue avec des applaudissements incroyables, et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château avec des démonstrations d'enthousiasme et d'ivresse qu'il est impossible d'imaginar (2). »
Quel spectacle, en effet, que celui d'un roi de France, d'un descendant de l'orgueilleux Louis XIV, se retirant à pied et sans gardes, au milieu d'une immense cohue de peuple emplissant les rues et garnissant les arbres, les grilles et jusqu'aux statues ! « Le silence des peuples est la leçon des rois, ^> s'était écrié un membre de l'Assemblée, au moment où l'on annonçait la visite royale (3); mais ses applaudissements sont leur récompense, et ce jour-là Louis XVI se trouva largement payé de sa condescendance envers l'Assemblée nationale. La joie se peignait sur tous les visages; partout on criait: Vive le roi! Vive la nation ! et quand, à l'arrivée de son mari, la reine parut avec lui sur le grand balcon, tenant le petit dauphin dans ses bras et sa fille par la main, mille cris d'amour et de bénédiction montèrent vers le groupe royal. Hélas! ce furent les derniers murmures de tendresse qui résonnèrent aux oreilles de Marie-Antoinette, et ils furent impuissants à rattacher à la cause de la Révolution l'altière fille de Marie-Thérèse. Étrangère désormais à ce peuple que peut-être elle eût pu fléchir, elle va bientôt devenir l'objet de l'animadversion publique, et n'entendra plus retentir au-dessous d'elle que des explosions de fureur et de haine.
(1) Mémoires de Bailly, t. Il, p. 5.
(2) Lettre manuscrite eu date du 23 juillet 1789.
(3) Ou ue sait pas au juste par qui ces paroles ont été prononcées ; les uns, comme Ferrières, les attribuent à l'évêque de Chartres ; les autres, comme Bailly, à Mirabeau ; d'autres, comme Barère, ue nomment personne. (Voy. le Point du jour, numéro 25, p. 204.1