AOUT 170O — A.VRIL
Les vainqueurs de la Bastille. — Hobespierre et la presse en 1790. — Il défend Camille Desmoulins. — Une lettre de Saint-Just. — Les bureaux de paix et les tribunaux de famille. — Du droit d'accuser. — Bonne Savardin et l'abbé de Barmond.
— Robespierre réclame l'égalité des peines pour les marins et leurs officiers. — L'adresse des dépiités béarnais. — Discours sur les postes et messageries. — Les tribunaux et les ecclésiastiques. — Le pacte de famille. — Affaire de Nancy ; les Suisses de Cbâteanvieux. — Éloges àe l'Ami du roi. — Le costume ecclésiastique.
— La municipalité de Soissons. — Arrêté séditieux du parlement de TouloiTse. — Robespierre est nommé président du tribunal de Versailles. — Les domaines du roi. — Le prolétariat et l'impôt. — Discussion sur l'organisation de la baute cour nationale.
— Robespierre réclame la suppression du Châtelet. — Le tribunal de' cassation. — De la culture du tabac. — La France et le comtat Venaissin. — Correspondance entre Robespierre et les officiers municipaux d'A\'ignon. — Robespierre et Mirabeau aux Jacobins. — Les brevets de retenue. — Le serment des prêtres. — Affaire d'Hesdin. — Discussion sur les offices ministériels. — La maréchaussée et les magistrats de police. — Le mariage de Camille Desmoulins. — Organisation du jury.
— Robespierre réclame l'admission des preuves écrites. — Il demande une indemnité pour les accusés reconnus non coupables. — De l'unanimité en matière de condamnation. — Motion de l'abbé ^laury sur le plus ample informé. — Plan d'ensemble présenté par Robespierre sur l'organisation du jury. — L'abbé Maury et les jurés. — Réponse à Moreau de Saint-^Iéry. — La liberté des théâtres. — Jlesures pour la défense du pays. — Publication du discours sur la garde nationale.
— De la soumission à la loi. — Encore le secret des lettres. — Les tantes du roi. — Discussion sur les émigrations. — Une séance des Jacobins. — La tontine Lafarge.
— Lutte contre le Comité diplomatique. — Le trésor public et ses administrateur-s.
— Le curé d'Issy-l'Évèque. — Les troubles de Douai. — Les commissaires du roi au criminel. — Mort de Mirabeau.
Ecrire la vie de Robespierre, c'est en même temps raconter l'histoire parlementaire de la Révolution française ; en effet, il n'est guère de discussions un peu graves auxquelles ce grand citoyen n'ait pris part. C'est aussi mettre en lumière une foule de faits passés jusqu'ici sous silence par tous les historiens, et dont l'importance, au point de
vue monographique, ne saurait être méconnue; car ils expliquent admirablement l'homme, ils nous le montrent conséquent avec lui-même depuis le commencement jusqu'à la fin, et, sous la République comme sous la monarchie, toujours fidèle aux principes du premier jour. Autour de lui les événements rouleront comme des vagues tumultueuses, se modifiant au gré des passions, des caprices et des intrigues ; les hommes changeront également, et, de ses premiers compagnons d'armes, beaucoup déserteront en route l'âpre voie de la Révolution, les uns par égoïsme, lassitude ou lâcheté, les autres par corruption ; lui seul, impassible, tendre et farouche à la fois, gardien vigilant des droits de l'humanité, luttera jusqu'au bout, l'œil fixé sur l'avenir, et succombera sans varier, athlète désespéré de la justice et du droit.
Nous venons de le voir combattant avec énergie une motion de Mirabeau dirigée contre un prince de la maison de Bourbon, et nous avons donné un échantillon de la violence avec laquelle l'avaient attaqué à ce sujet certains écrivains toujours prêts à traiter' d'apostats les meilleurs serviteurs de la cause populaire, quand ils ne la servent pas selon leurs rancunes et leurs vues étroites. A des libelles anonymes, à des déclamations injustes et passionnées, Robespierre se contenta de répondre par des actes. Aussi bien l'occasion ne tarda pas à se présenter pour lui de donner un démenti à ses détracteurs, et de mériter une fois de plus la reconnaissance des véritables amis de la Révolution.
Il était alors beaucoup question de guerre; les débats soulevés dans l'Assemblée par le passage des troupes autrichiennes sur le territoire rançais avaient alarmé les esprits ; une foule de patriotes, redoutant déjà l'invasion, .se tenaient prêts à marcher contre l'ennemi. Les vainqueurs de la Bastille n'avaient pas été des derniers à proposer" leurs services; mais, avant de courir aux frontières, ils avaient voulu rendre les derniers honneurs à leurs frères d'armes tués le 14 Juillet de l'animée précédente à l'attaque de la vieille forteresse ; et, en faisant part de ce projet à l'Assemblée nationale, ils l'avaient invitée à envoyer une dépulation à la solennité où devaient figurer tous les bons citoyens et les journalistes dont la pkime était vouée à la défense de la Révolution. Robespierre appuya vivement leur demande. « Vous avez décrété, «ditil à ses collègues le dimanche soir, 1" août, « qu'il serait envoyé une députation au roi afin de lui donner une marque d'attachement de l'As semblée. Je propose qu'en même temps une députation soit nommée pour assister à la cérémonie funèbre qu'on prépare pour les citoyens morts en défendant la liberté. » Un membre de la droite ayant réclamé la question préalable : « Quel est celui qui ose proposer la question préalable? » s'écria un député nommé Vercherès; «je demande qu'il
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la motive. » M. de Grillon s'opposait à la prise en considération de la motion de Robespierre, en se fondant sur ce que des difficultés étaient survenues, au sujet de cette cérémonie, entre la garde nationale et les volontaires de la Bastille. Mais qu'importe à l'Assemblée de savoir si des personnes quelles qu'elles soient ne sont pas d'accord sur les honneurs à rendre aux victimes du U juillet? disait Maximilien. « Ce qui importe aux représentants de la nation, c'est de savoir si l'Assemblée peut refuser de concourir à cet hommage, si même elle n'aurait pas dû le décerner elle-même. » Après une discussion de peu durée, l'Assemblée se décida pour ce dernier parti, décréta elle-même un service solennel en l'honneur des citoyens morts à la prise de la Bastille, et chargea la municipalité de Paris de tous les détails de cette cérémonie (1).
Trois jours après, Robespierre prenait au sein de l'Assemblée nationale la défense d'un des plus charmants, d'un des plus incisifs, et aussi d'un des plus étourdie écrivains de la démocratie, rendant ainsi hommage à la liberté de cette presse dont une partie cependant dirigeait incessamment contre lui les plus odieuses, les plus inconvenantes attaques. Mais à la différence des libéraux du coté droit, qui poussaient des cris féroces contre les exagérations des écrivains populaires, et trouvaient toutes naturelles les violences indignes auxquelles se livraient les journalistes de la cour et de l'aristocratie, Robespierre s'inquiétait assez peu de ces intempérances de langage; elles étaient, à ses yeux, comme l'écume nécessaire que produisent les meilleures choses en ébullition, et du volcan révolutionnaire, à côté du feu pur et sacré, il ne pouvait manquer de jaillir des laves plus ou moins impures.
Qui plus que lui pourtant aurait été en droit de se plaindre? Nous avons donné un court aperçu des aménités de style qu'employaient à son égard les auteurs des Actes des Apôtres, de VAmi du Roi, dont un des rédacteurs, Montjoie, de la même plume cynique, menteuse, trempée dans le fiel et dans la boue, écrira plus tard l'ignoble livre intitulé Histoire de ta coiijuration de Robespierre, qui, par ses éditions multipliées et tirées à d'innombrables exemplaires,
(1) Yoy. le Point du jour, numéro 385, et le Moniteur du 2 août 1790.
a tant contribué à égarer l'opinion. Il faut lire ces feuilles dévotes et royalistes pour avoir une juste idée des excès de plume commis par les écrivains bien pensants. Après cela sembleront moins étranges les terribles élucubrations de Marat, duquel on a dit, non sans quelque raison, qu'il était le Roijou de la démocratie.
A côté de ces productions périodiques dont nous citons seulement les plus importantes, paraissaient de temps à autre d'injurieux libelles anonymes, reflet des mêmes passions, des mêmes haines, et qu'on croirait écrits par les mêmes plumes. Parmi ceux que vit éclore l'année 1790, il en est deux auxquels notre <'evoir d'historien est d'accorder au moins une mention. Dans l'un, on reproche amèrement à Robespierre ses tendancesrépublicaines; et, de ce que les prénoms de Damiens étaient^ d'après l'auteur du pamphlet, Robert-Pierre, on en induit que Robespierre doit être au moins son neveu ou petit-neveu (1). C'était une facétie renouvelée des Actes des Apôtres, et dont la paternité pourrait bien être la même. L'autre est d'un ton beaucoup plus acerbe ; la calomnie y emprunte un langage d'une grossièreté sans égale. Il n'est pas uniquement dirigé contre Robespierre, c'est un pamphlet collectif, sous forme de dialogue, entre Jacques Clément, Damiens, Ravaillac, un Jacobiste, Robespierre et Barnave. Seulement le petit-neveu Robespierre est l'introducteur des trois régicides au club des Jacobins, et leur présente tour à tour les mem.bres les plus illustres du côté gauche de l'Assemblée nationale. Veut-on avoir une idée des gentillesses qu'on y rencontre? « Barnave est recommandable par cent assassinats et autant d'incendies qu'il a fait commettre et ordonnés... le duc d'Orléans est un scélérat crapuleux, sans âme et sans courage... les Lameth, désespoir des plus grands fripons, feront l'étonnement des plus grands criminels... Le Chapeher, Camus, Tronchet, Target, Pétion, Reubell sont d'insignes brigands, assassins et incendiaires... Roederer, un des plus vils scélérats qui existent, a l'àme d'un Desrues sans en avoir le courage. » Telles sont les invectives dirigées contre tant de grands citoyens dont s'honorera éternellement notre pays; j'en passe, et des meilleures. En revanche, les preux, les nobles, les vertueux, les courageux, sont naturellement les Cazalès, les Maury, les Montlosier, les d'Éprémesnil (2), tous ceux enfin qui, défenseurs intéressés de tous
(1) Sermon prononcé au club des Jacobinx, le premier dimanche de carême de la présente aunée, par dom Prosper-Iscariote-Honesta lloliespierre de Bonnefoi, ci-devant avocat en la ci-devant province d'Artois, honorable membre du côté gauche de l'Assemblée nationale, et l'un des fondateurs du club des Jacobins. Paris, in-S", 1790.
(2) Les trois Régicides J. Clément, Damiens, Bavailluc au club des Jacobins. Sous la rubrique : Pe l'imprimerie du club jacobiste, l'an II de la Liberté.