I.IVUK I. rP.OLliGDMENlîS
C'est un procès jugé, soit; mais en premier ressort, et de l'inique sentence rendue par des juges prévaricateurs nous venons, pièces en mains, former appel devant le tribunal de la postérité, dont la mission sainte est de réparer les erreurs, de juger chacun suivant ses œuvres et suivant ses mérites.
Béranger, qui disait un jour à M. de Lamartine, à l'époque où celuici commençait à rédiger son Histoire des Girondins : « Robespierre est le plus remarquable personnage delà Révolution; » écrivait, il y a quelques années, à l'un des panégyristes du glorieux tribun, à propos de ce procès encore pendant devant l'histoire : « Vous avez examiné cette question, mais l'avez résolue autrement que moi, et j'en suis facile en voyant combien de maladroites et ridicules imitations sont venues raviver ce grand procès qui ne sera jamais jugé définitivement, parce que, selon moi, l humanité n'a pas d'intérêt à ce qu'il le soit{\).i> Voilà certes une abominable doctrine contre laquelle on ne saurait trop énergiquement protester, et que doivent réprouver toutes les âmes honnêtes. Quelle est donc la prétendue raison d'État en vertu de laquelle Jésus demeurerait encore flétri du jugement de Pilate? N'estce point là cette fatalité antique avec laquelle a rompu sans retour la tradition chrétienne? Sans doute il est commode, pour ne pas déranger certaines combinaisons, et pour éviter de dresser contre des morts oubliés un acte d'accusation terrible, de laisser, contre toute équité, quelques têies chargées du poids de la réprobation universelle, et de dire : C'est le destin. Mais de ce lâche expédient une nation ne saurait être complice. S'il est une idée consolante pour les victimes, c'est de croire, en mourant, à l'inévitable justice, à la justice éternelle. Qu'elle arrive plus ou moins lentement, peu importe, elle viendra ; tôt ou tard la vérité se fait jour à travers les ténèbres. Alors les échafauds se transforment en autels, et les cendres des martyrs, jetées au vent, deviennent autant d'étincelles qui embrasent et éclairent le monde.
Ce n'est pas la première fois qu'une voix s'élève afin d'imposer silence au mensonge et de présenter, sous leur jour véritable, les désastreux événements de Thermidor; plusieurs écrivains, guidés par le seul amour du vrai, ont éloquemment protesté contre les erreurs involontaires de certains historiens et les diatribes d'ignobles pamphlétaires (2); mais aucun n'a entrepris, dans les vastes proportions neces-
(1) Lettre de Béranger à M. Jiiles Lodieu, en date du 26 mars 1850. Voyez Corresiwndance île Béranger, recueiilie pi(r M. Paul Boiteau. t. IV, p. 73.
(2) Qui n'a lu VHisloire de la Révolution française, par M. L. Blanc, récemment achevée, et qui restera comme un des plus beaux monuments élevés à la gloire de cctt(i mémoraljlc éi)Onue? Il serait également injuste d'oublier l'éclatante justice ren-
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sitées par le sujet, la biographie de Maximilien Robespierre. Je fais aujourd'hui, pour ce géant de la Révolution, ce que j'ai tenté, non sans succès il y a quelques années, pour le jeune Saint-Just, son ami, l'héroïque associé de sa gloire et de son martyre. En concentrant les rechei'ches sur un seul point, en prenant pour type le personnage qui a été l'incarnation même de notre Révolution, il était plus facile de saisir corps à corps la calomnie, de dégager le vrai du faux; la lumière produite au centre se répand plus aisément et avec plus d'éclat aux extrémités. Personne avant moi, d'ailleurs, n'a eu sous les yeux les documents précieux, inconnus complètement, qu'une bonne fortune inesf;érée a mis entre mes mains, ft dont la révélation sera comme un fbloLiissement dans l'histoire, et le renversement des idées admises jusqu'à ce jour. Ln hasard providentiel, nous pouvons le dire, nous est venu en aide dans notre laborieuse entreprise.
C( ci n'est point une œuvre de parti, c'est une œuvre de justice, morale et sainte par conséquent, s'il en fut jamais. De chers amis m'ont crié : Vous ne changerez pas le monde; pourquoi rompre en visière à des préjugés invétérés, et vous exposer inutilement à des récriminations haineuses, à de déloyales insinuations, à des attaques perfides? Ces considérations ne m'ont point arrêté. J'eusse envisagé comme un acte d'une lâche prudence, ayant la main pleine de vérités, de ne pas l'ouvrir, quand ces vérités importent a la rançon d'un juste sacrifié. Drapé dans mon honnêteté native, je me suis forgé de ma conscience un bouclier imnénétrable à la calomnie; toutes les clameurs de la terre se briseraient comme un vain bruit à mon seuil sans me faire dévier de la route oi'i je crois être engagé par un devoir sacré.
Plein de respect pour toutes les opinions consciencieuses et désintéressées, j'ai gardé moi-même la pureté de ma foi, et n'ai rien abandonné de mes convictions politiques puisées dans l'élude d'abord, puis dans mon amour profond pour le droit, la justice et l'humanité; mais elles n'ont pas été le mobile de ce livre ; encore une fois je ne stipule pas au nom d'un parti. Réfugié dans les régions sereines de l'iiistoire, à des hauteurs inaccessibles aux passions qui nous agitent, je ne vis que dans le passé, je suis un citoyen du dernier siècle, et j'écris sous la sauvegarde de Dieu, notre juge suprême, dont les bénédictions finissent toujours par s'étendre sur les œuvres de vérité.
iliu' ;i Robespierre par M. de Lamartine en maints endroits de son Hisloirc des Girou (lins, et par M. Esquiros dans son élociuente Ilisloivr dts MoiUagnanJs,
LIVI'.I-: I. I.A l-.VMII.I.E m HOliKSlMEIi!-.!-.
A quelques pas de la place de la Comédie, à Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui débouche presque en face du théâtre, et au coin de la petite rue des Rapporteurs, on voit encore, gardant fidèlement son ancienne empreinte, une maison bourgeoise, de sévère et coquette apparence. Élevée d'un étage carré et d'un second étage en mansarde, elle prend jour par six fenêtres sur la rue, sombre et étroite comme presque toutes les rues de ces vieilles villes du moyen âge, dont la physionomie semble être restée immobile au milieu de tant de secousses et de changements.
Vers le milieu du dix-huitième siècle demeurait dans cette maison un avocat distingué au Conseil provincial d'Artois, nommé Maximilien- Barthélemy-François Derobespierre, dont le père, également avocat au même Conseil, s'était établi à Arras vers 1720.
La famille Derobespierre avait eu pour berceau en France le bourg de Carvin, petite ville située à une vingtaine de kilomètres d'Arras, sur la route de Lille, et oiî survivent encore aujourd'hui quelques-uns de ses membres. S'il faut en croire une tradition fort répandue, elle serait d'origine irlandaise, et serait venue se retirer en Artois dans le courant du seizième siècle, lors des persécutions subies par les catholiques, probablement sous le règne de Henri Vlll ou sous celui d'Edouard VI, car, au commencement du siècle suivant, ses branches étaient déjà très-nombreuses en Artois. Il nous a été impossible de découvrir la moindre pièce de nature à étayer cette tradition ; quelques personnes donnent même au nom de Robespierre une étymologie tout anglaise (1). Ce qui probablement a contribué à accréditer la tradition dont nous venons de parler, c'est qu'en 1757 un prince de race royale, proscrit aussi pour cause de religion, Charles-Edouard Sluart, ayant fondé à Arras un chapitre'd'Écosse jacobite, sorte déloge maçonnique existant encore aujourd'hui sous le nom de loge de la Constance, en donna la présidence à l'un des membres de la famille Derobespierre, au propre oncle du futur conventionnel (2).
Quoi qu'il en soit, dans la dernière année du seizième siècle, un des
(1) Le nom de RohespieiTe viendrait, suivant ces personnes, de l'anulais Ilohert's Peter (Pierre fils de Robert) d'où de lîohcrt-Pierre, et par corruption de Robespierre.
(2) Biorjrapliie de Robespierre, par M. J. Lodieu. Arras, de l'imprimerie de madame^ veuve Degeorge, 1850. Voyez aiissi Ragon, Cours interprétatif des initiations anciennes et modernes.
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ancêtres de celui-ci était notaire au bourg royal de Carvin. Pendant plus de cent ans, de père en fils, les Robespierre ou Derobespierre exercèrent le notariat, qu'ils cumulèrent quelquefois avec les fonctions de lieutenant de la principauté d'Épinoy. Nous avons sous les yeux un acte du 22 mai 1688, par lequel Robert de Robespierre, notaire à Carvin, et lieutenant de la principauté d'P^pinoy, marie son fils ]\Iartin de Robespierre à demoiselle Antoinette Martin, fille de Claude Martin, maître de poste (1). De cette union sortit Maximilien de Robespierre, avocat au Conseil d'Artois, aïeul et parrain du député aux Etats généraux, et qui le premier fixa sa résidence à Arras.
Quelques biographes ont assigné a cette famille une origine noble ; c'est une erreur, Robespierre ne fut point, comme .Mirabeau, un transfuge de la noblesse. Ni d'âpres désirs de vengence, ni d'immenses ambitions déçues ne le poussèrent comme tant d'autres à épouser la cause populaire; nous verrons à quels plus dignes instincts il obéissait. Bras, tète, cœur, nom, tout était peuple en lui. Son nom, nous l'avons vu écrit dans les nombreux actes de famille que nous avons pu consulter, tantôt en deux mots, tantôt en un seul. La particule même séparée n'implique d'ailleurs, en aucune façon, l'idée de noblesse; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que son grand-père et son père signaient l'un et l'autre Derobespierre, comme on le peut voir par son acte de naissance. La seconde partie de son nom se grava seule dans la tète et dans le cœur du peuple; aussi lui-même abandonna-t-il tout à fait la particule, comme fit plus tard l'illustre chansonnier Déranger.
Sa famille, riche en vertus, vivait honorablement, sans fortune, mais entourée de l'estime et de la considération de tous. Son père, homme d'une grande droiture, s'éprit à l'âge de vingt-six ans d'une jeune personne aimable et charmante, nommée Jacqueline Marguerite Carrault, fille d'un marchand brasseur du faubourg de Rouville, et il en fut également aimé. Cette union paraît avoir été contrariée d'abord par les parents du jeune homme; mais ils durent céder à la fin, et consentir, bon gré malgré, au mariage. Quelques mois après naissait, le 6 mai 1758, Maximilien-Marie-lsidore de Robespierre.
(1) Cu'uéaloii-ic' de l:i famille riohespierre, coiiiinuniquée par if. AlexaiidrP Godin, archiviste en chef du Pas-de-Calais, que nous ne sauiùons trop renievcicr de son extrême ohligeance. On peut voir la généalogie de Kohespicrrc, deimis le commencement du dix-huitième siècle, dans la préface du t. I de V Armoriol ytUtérttl de France, par M. Borel d'Hauterive, p.xxxiij. Paris, 1856. Un arrière-graud-oncle de IJohespierre, Yves de Rolicspierre, receveur de la principauté d'Epinoy, avait fait en 1696 cnregistivr ses armoiries, lesquelles étaient d"or à une bande de salde, chargée <l'un demy-vol d'argent. Il no paraît pas que les autres membres de la famille se soient pavés de cet insigne féodal. Voy. VArvioriul (ji nnal, 1. 1, p. 37-1.