LIVRE IX. — AUGUSTIN-BON ROBESPIERRE
ce frère bien- aimé, et l'on chercherait en vain un plus sublime exemple de dévouement que celui par lequel Augustin Robespierre a terminé sa courte vie. Président de la société des Amis de la Constitution d'Arras lors de la plantation de l'arbre de la liberté dans cette ville, le 29 avril 1792, il disait : « Gardons-nous d'élaguer cet arbre immortel; souvenons-nous qu'il ne naît point de branches parasites, que tout est fruit sur l'arbre de la liberté. N'oublions pas, ô mes concitoyens, que sa conservation ou sa chute dépend de nous. Obéissons aux lois, pratiquons les vertus d'un peuple libre; que le désintéressement remplace la cupidité, que les honneurs ne soient plus le partage de la richesse, mais qu'ils deviennent la juste récompense de la probité et des talents... Que toutes nos démarches n'aient qu'un seul but, les progrès de la Révolution; que notre union invincible ne laisse point altérer les droits de l'homme et du citoyen; qu'elle maintienne la tranquillité et la paix, seuls garants delà liberté. N'entendons point cependant la paix et la tranquillité des esclaves, ce calme affreux qui précède les fléaux les plus terribles (1)... » N'était-ce pas bien là l'écho fidèle des pensées de son frère? Dès le mois de mars 1791, ses concitoyens l'avaient nommé administrateur du département du Pas-de-Calais, et, après la journée du 10 août, il avait été appelé aux fonctions de procureur syndic. Il venait d'être installé en cette qualité quand les électeurs de Paris le choisirent pour député à la Convention. Le 25 septembre seulement il fit ses adieux au déparlement, et quitta sa ville natale qu'il ne devait plus revoir non plus. Il était accompagné de sa sœur Charlotte. Accueillis l'un et l'autre comme de véritables parents par la famille Duplay, ils s'installèrent dans un appartement situé au premier étage du corps de bâtiment donnant sur la rue Saint- Honoré (2).
Augustin n'assista donc pas à l'ouverture de la Convention, et ne fut pas témoin des premières attaques dirigées par les Girondins contre son frère. Son cœur fut douloureusement affecté quand il connut l'espèce de persécution dont Maximilien était l'objet; c'est pourquoi il crut devoir inviter les Jacobins à intervenir dans la querelle si maladroitement et
(1) Discours d'Augustin-Bon-Joseph Robespierre, président de la société des Amis de la Constitution d'Arras, prononcé le 29 avril 1792, l'an IV de la liberté, le jour de la plantation de l'arbre. (Manuscrit communiqué par M. Billette, d'Arras.)
(2) Ceci corroboré par les Mémoires de Charlotte Robespierre (p. 86). << Lorsque j'arrivai d'Arras, en 1792, je descendis chez la famille Duplay. » M. Miehelet est tout à fait dans l'erreur quand il nous montre (t. V, p. 7(i) Robespierre revenant après son ti-iomphe d'Arras, en octobre 1791, se loger avec sa sœur dans un appartement de la me Saint-Florentin. D"abord le retour de Maximilien est de la lin de novembre, comme on l'a vu, et sa sœur Charlotte ne vint s'installer à Paris qu'en septembre 1792, chez Duplay, et non pas l'ue Saint-Florentin, où elle n'alla que plus tard. •
si injustement soulevée par la Gironde, Combien il était dans le vrai en disant qu'il n'y aurait plus ni agitations ni agitateurs lorsque la Convention s'occuperait uniquement du salut de l'État (1) ! Mais la passion du bien public, chez les Girondins, était dominée, on l'a trop vu déjà, par les haines et les rancunes particulières.
Après lui, le vieux Dusaulx monta à la tribune. Également lié avec la Gironde et avec Robespierre, c'était lui, on s'en souvient sans doute, qui avait opéré un rapprochement entre Brissot et Maximilien dans le déchirement occasionné par les grandes discussions sur la guerre, discussions envenimées par l'irritable Brissot, lequel ne pardonna point à Robespierre de ne lui avoir pas fait le sacrifice de son opinion. Dusaulx vengea la députation de Paris des calomnies sans cesse répandues contre elle par les organes de la Gironde, et conclut à ce que la société passât à l'ordre du jour (2). Mais cet ordre du jour, il fallait, selon Maximilien Robespierre, le motiver sur le mépris des imputations mensongères dirigées contre les représentants de la capitale. La société consultée le fonda sur l'estime qu'elle éprouvait pour ceux-ci, ce qui revenait à peu près au même.
Il eût été étrange, en vérité, que les calomniateurs en fussent quittes à si bon marché. Dans la séance du 9 octobre, un habitant du département de l'Allier vint rendre compte de ce qui se passait dans son département. Là, sur la foi des journaux girondins, le Patriote françois, la Chronique de Paris, dont le pays était inondé, on croyait bonnement que la révolution du 10 août était due à Brissot, à Guadet, à la faction de la Gironde. Pour confondre l'erreur, répondit Desfieux, il suffit d'envoyer les discours de Vergniaud et de Brissot sur la déchéance. Les Girondins, ajoutait ce membre ardent de la société, ressemblaient terriblement à la faction des Barnave et des Lameth; ils voulaient accaparer le ministère de la République comme jadis les Constitutionnels, le ministère de la monarchie (3). Et cela était rigoureusement exact.
Le lendemain, Brissot fut pris directement à partie. Gravement inculpé au sein de la société, une quinzaine de jours auparavant, à cause des calomnies auxquelles sa feuille servait de véhicule, il avait été invité à venir se justifier ; invitation à laquelle il avait promis de se rendre dès que la Convention lui laisserait une soirée libre. Mais depuis quelque temps la Convention n'avait pas de séance le soir, et on ne l'avait pas
(1) Journal des (!ébat.< et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 273.
(2) Ibid. Le rédacteur de ce journal, entièrement vendu à la Gii'onde, s"est biea gardé de reproduire le discours de Dusaulx.
(3) Ibid., numéro 280.