‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 115 sur 188 · LIVUK IX. BUZOT ET LA GARDE DEPAUTEMENTALE · texte numérisé non relu

LIVUK IX. BUZOT ET LA GARDE DEPAUTEMENTALE

pierre, Marat, Danton, Robert, où étiez-vous quand Buzot s'exprima ainsi? (1) » Les plus fermes appuis de la faction girondine furent euxmêmes consternés de la maladresse de Buzot dont l'emphase ridicule faisait dire à Robespierre : « Buzot a une manière espagnole très-imposante (2). B Condorcet, en rendant compte de la séance du 12, ne put s'empêcher d'écrire : « M. Buzot a cru trouver l'occasion favorable pour ramener son projet de loi sur la force armée, attendu, disait-il assez inconsidérément, qu'il n'y a plus de respect pour les lois que dans les départemens (3). »

L'étrange attitude de la Convention nationale dans ces premières séances semblait avoir découragé Robespierre ; le dégoût où le plongeaient les continuelles déclamations et les petits manèges de ses adversaires le tenait éloigné de la tribune. Cependant il ne crut pas devoir rester étranger à la vive discussion soulevée au club des Jacobins par le rapport de Buzot, et à laquelle prirent part, presque exclusivement, des membres de la Convention. Ce débat eut lieu à la séance du lundi 15 octobre. Plusieurs députés avaient déjà combattu le projet de loi en vertu duquel la Convention se serait trouvée dotée d'une garde départementale de près de cinq mille hommes, quand Robespierre prit la parole. A ses yeux, la force publique, comme la volonté générale, devait être une et avoir pour objet unique de maintenir l'exécution des lois en protégeant les personnes et les droits de tous les citoyens. Toute force particulière, affectée à un homme ou à une assemblée, n'étant plus dirigée par la volonté générale, lui paraissait un monstre dans l'ordre social ; car au lieu d'être un moyen de protection universelle pour la société, elle devenait un privilège inique, un instrument de violence et de tyrannie. Si même, sous la monarchie, des hommes éclairés avaient considéré comme une absurdité la garde dont s'entouraient les rois, de quel œil les patriotes verraient-ils les mandataires du peuple se donner une sorte de maison militaire commandée par un nouveau capitaine des gardes? Avaient-ils la confiance du peuple? pourquoi alors ces précautions injurieuses contre lui? Et s'ils l'avaient perdue, prétendaient-ils opprimer leurs commettants? Par quelle fatalité une Assemblée, qui avait commencé avec le règne de la République, entourée de l'estime universelle, négligeait-elle les grands intérêts dont elle était chargée pour s'occuper de cette garde particulière dont s'étaient si bien passées les deux précédentes As-

(1) Révolutions de Paris, numéro 170, p. 122.

(2) Lettres de Maximilicn Robespierre à ses commetlans, numtro l^, p. 455,

(3) Chronique de Paris, numéro du 13 octobre 1792.

semblées! N'y avail-il point la-dessous quelques motifs secrets et extraordinaires?

Assurément ce n'était pas la crainte de dangers imaginaires courus par la Convention au milieu de cette cité qui avait été à la fois le berceau, le foyer et le boulevard de la Révolution, au sein de ce peuple qui, malgré leurs erreurs et leurs trahisons , avait respecté les deux premières législatures; les fondateurs de la République n'avaient rien à redouter dans une ville où la liberté venait de remporter son dernier triomphe sur la tyrannie. Où étaient les factions conjurées contre la représentation nationale? Les ennemis de la liberté étaientils plus forts à présent qu'avant la chute de la monarchie? Quant à lui, il n'hésitait pas à le dire, l'insurrection même la plus légitime perdrait aujourd'hui l'État et la liberté, et il avait la conviction que le peuple français supporterait patiemment les erreurs de ses mandataires plutôt que de compromettre les destinées de la République par d'injustifiables révoltes.

Quelles étaient donc les raisons invoquées par le rapporteur? La nation entière, disait-on, devait être appelée à couvrir de son égide ses représentants; la force armée venue des départements était un lien moral que l'on ne pouvait méconnaître sans exposer l'unité, la force et la paix intérieure de l'État. Plaisant argument, répliquait Robespierre, comme si le véritable lien de l'unité de la République n'était pas dans le système bien combiné des lois constitutionnelles. « Mais comment, » ajoutait-il, «; veut-on nous faire voir la consolidation de l'unité politique dans un projet qui tend évidemment à l'altérer? Eh ! qu'y a-t-il donc de plus naturellement lié aux idées fédératives que ce système d'opposer sans cesse Paris aux départements, de donner à chaque département une représentation armée particulière ; enfin , de tracer de nouvelles lignes de démarcation entre les diverses sections de la République dans les choses les plus indifférentes et sous les plus frivoles prétextes ? » Alors, faisant allusion aux paroles insensées prononcées par Buzot au sein de la Convention, à ces menaces dont la capitale était l'objet, à ce tocsin sonné contre Paris dans les quatrevingt-deux autres départements, Robespierre se demandait quel était le but véritable où tendaient les auteurs du projet de loi. Allait-on voir se renouveler ces actes arbitraires contre la liberté individuelle si fréquents du temps de La Fayette? Car il n'y avait pas à en douter, cette garde, infestée de l'esprit de réaction, ouvrirait ses rangs à une foule de royalistes devenus républicains pour le quart d'heure. Et l'on osait la présenter comme un bienfait pour Paris , tout en attisant les jalousies et les haines! Mais le motif caché de cette institution, Robes-

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pierre le découvrait dans un coin du rapport de Buzot. Elle était réclamée comme une nécessité pour contenir les citoyens de Paris dont on redoutait l'influence sur les représentants du peuple, comme si les Français de Paris étaient d'une autre nature que ceux des autres parties de la France, comme si au contraire Paris n'était pas le grand foyer où venaient se fondre en quelque sorte les citoyens épars de la commune patrie. Ah! ce qu'on n'avouait pas, mais ce qu'on reprochait au fond à la capitale, disait Robespierre en terminant, c'était d'être un centre do lumière et d'énergie oii l'esprit public ne pouvait être aussi facilement corrompu que dans les petites sections dont se composait l'universalité de la République, où l'intrigue avait moins de prise sur les esprits, parce qu'ils étaient plus éclairés, a La nation française vous regarde,» ajoutait-il en s'adressant à la Convention ; « l'Europe vous observe, et elle vous voit délibérer sur les moyens de vous garder contre le peuple qui vous entoure; le dirai-je? elle vous voit depuis trop longtemps servir à votre insu de petites passions qui ne doivent jamais approcher de vous. » Il concluait donc en engageant vivement ses collègues à déclarer qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur le projet proposé (1). Ce malencontreux projet de loi sur la garde départementale, né à la table de Roland, si chaleureusement soutenu par Buzot, l'ami du mari et l'amant delà femme, au moins par le cœur, projet auquel tenaient tant les Girondins, comme si à sa réalisation eût été attachée la durée de leur domination , était encore destiné à susciter bien des orages. Commissaires des sections de Paris, députation du faubourg Saint-Antoine , députations de fédérés, adresses des départements, se succédèrent au sein de la Convention, les uns réclamant impérieusement le rapport de la loi, les autres, dans un langage non moins vif, en demandant le maintien. Mais tout cela n'est pas de notre sujet ; le temps nous presse , l'espace nous est mesuré, nous ne pouvons nous arrêter en chemin. Disons seulement que le discours de Robespierre, si logique, hélas! et si sensé, fut un nouveau crime aux yeux de la Gironde.

(1) Yojez ce discours reproduit in extenso dans les L'itres de M. Robespierre à ses commettans, numéro 2. p. 66 à 82. Voyez aussi le Journal des débats et de la correspondance de la Société..., où se trouve, résumé en onze lignes, cet important discours (numéro 28") . Un peu plus tard, il est vrai, ce journal jugea à propos de donner un extrait du discours de Robespierre, en lui assignant par eiTeur la date du 24 au lieu de celle du 15. Voyez le numéro 300.

La veille même 1 k octobre, s'était passée aux Jacobins une petite scène qui vaut 1 a peine d'être racontée . Dumouriez était inopinément venu jouir à Paris de ses premiers triomphes; et, avec cet engouement familier à notre nation pour les généraux victorieux , on l'avait accueilli comme un libérateur : il avait accès dans tous les partis. Ministre, il n'avait pas dédaigné, on s'en souvient, de rendre visite au club des Jacobins : on n'a pas oublié l'histoire du bonnet rouge ; chef d'armée, il tint à aller présenter en quelque sorte ses hommages à cette société où l'opinion exerçait une telle puissance. 11 était au mieux, d'ailleurs, avec quelquesuns de ses membres : Couthon, qui, étant aux eaux dans le Nord, s'était lié avec lui» croyait à la pureté de son patriotisme, et Robespierre n'avait alors, à son égard, que des préventions favorables.

On venait de donner lecture du procès-verbal quand il entra dans la salle des Jacobins, accompagné de Santerre. La société le reçut cordialement, mais sans enthousiasme; il put se convaincre que là au moins les mœurs républicaines n'étaient pas étrangères aux Français, et luimême « prouva par toute sa contenance et par ses discours que la fierté républicaine ne lui déplaisoit pas (1). » Ayant aperçu Robespierre, il alla droit à lui et l'embrassa avec effusion ; tout le m.onde applaudit (2).

Danton présidait. Il proposa à la société d'entendre immédiatement le général, lequel, vu ses importantes occupations, ne pouvait, dit le président, attendre longtemps. Mais Dumouriez, s'étant aperçu du mauvais effet de ces paroles sur certains membres , demanda à ne parler qu'après la lecture de la correspondance.

Il fit une sorte de profession de foi en quelques mots énergiques, se déclara le partisan dévoué des principes de la liberté et de l'égalité, et annonça qu'avant la fin du mois il mènerait en Belgique soixante mille hommes « pour attaquer les rois et sauver les peuples de la tyrannie. » Danton et CoUot-d'Herbois lui répondirent successivement. La réponse du dernier est restée fameuse. Dans un langage dont la familiarité n'excluait pas l'clévation, CoUot peignit les vertus qui de-

(1) Lellrcs de M. Robespierre à ses comnieltans, numéro 2, p. 50.

(2) Dumouriez, dans ses Mémoires, se garde bien de raconter cette scène. Robespierre, dans son compte-rendu, n'en parle pas non plus ; mais on sent bien qu'ici c'est par modestie. Voyez le Journal des dt-bals et de la correpondancc..., numéro 2C3.

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