I.1VHE IX. — INCKOYADLKS MANŒUVRES DF-S (ilRONDlNS
Sourds à cet appel à la -conciliation qui était comme le couronnement de la réponse de Robespierre à Louvet, les Girondins redoublèrent de fureur, exaspérés par le triomphe de leur adversaire. Il est indispensable, pour l'enseignement des générations futures, de tracer avec quelque soin le tableau des incroyables menées auxquelles ils se livrèrent tant que Roland resta au ministère de l'intérieur et qu'ils purent, dans un vil intérêt de coterie, disposer des fonds mis à la disposition de leur ministre chéri. Les moyens ne leur manquaient pas : presque tous les journaux leur appartenaient; quelques-uns gardaient une sorte de neutralité entre eux et ce qu'on appelait la Montagne, pour laquelle un très-petit nombre seulement avaient pris hautement parti. Il ne faut pas demander s'ils cherchèrent à acheter les feuilles publiques qui, depuis le commencement de la Révolution, avaient acquis le plus d'influence : nous en avons la preuve dans une note des Révolutions de Paris. Ce journal refusa fièrement de se vendre, mais il ne se prononça ouvertement ni pour ni contre les Girondins auxquels il s'efforça quelquefois d'être agréable (1). Hébert lui-même, le journaliste de la démagogie, le rédacteur à jamais fameux du Père Duchesne, ne fut pas, si l'on peut s'en rapporter à sa parole, à l'abri des sollicitations girondines ; lui aussi, on essaya de le corrompre et de l'enrôler dans le parti. Il vint avec indignation déclarer à la Société fraternelle que le ministre Roland lui avait fait proposer de rédiger son journal dans les principes ministériels, s'engageant à en prendre chaque jour mille à quinze cents exemplaires (2). Dubois-Crancé affirma de son côté, dans une lettre adressée à ses commettants, lettre qu'il avait lue au sein de la société des Jacobins, et dans laquelle il prenait chaudement la défense de Robespierre contre tous ses calomniateurs, affirma, dis-je, tenir d'Hébert que le ministre de l'intérieur avait offert au Père Duchesne de prendre chaque
(1) Révolutions de Paris, numéro 169. Voici en quels termes l'rudhomme s'exprima au sujet de la tentative dont son journal fut l'objet : « Plusieurs membres de la Convention, redoutant déjà pour eux et leur parti la sévérité du Journal des Révolutions, et se disant autorisés par une portion du pouvoir exécutif provisoire, ont osé me proposer de céder mon journal sous la condition qu'il porteroit toujours mon nom. On ne m'eût pas fait un plus grand outrage si on fût venu me proposer de me vendre moi-même en personne. » (Voyez cette citation dans VHistoire parlementaire, t. XX, p. 52.)
(2) Déclaration de Dufouriiy au club des Jacobins. {Journal des débats et de la correspondance,... numéro 297.)
jour deux mille de ses feuilles s'il voulait dire du bien de lui, ce qui le faisait s'écrier : « Roland, Roland ! ton portefeuille ressemble à la boîte de Pandore (1). »
En mèrjie temps les Girondins continuaient, à l'égard des membres de la Convention, leur système d'obsessions continuelles. N'ayant pu les entraîner en masse, ils crurent être plus heureux en agissant individuellement sur chacun d'eux. Les pièces que nous avons entre les mains suffisent pour prouver que les tentatives d'embauchage eurent lieu sur la plus vaste échelle. On ne se contenta pas d'agir sur les incertains, on entreprit aussi ceux qu'on savait depuis longtemps attachés à Robespierre; là c'était une double victoire en cas de succès, et l'exemple de Pétion semblait un encouragement. Nous avons déjà cité un extrait d'une lettre de Guiter, député des Pyrénées-Orientales, révélant les intrigues dont il avait été entouré en arrivant à Paris. Levasseur (de la Sarthe) qui, en entrant dans la Convention, confondait dans une égale admiration et une même reconnaissance patriotique Robespierre et Pétion, Guadet, Danton et Gensonné (2), fut aussi cir- '-onvenu de la plus pressante façon. « On a tâché de me prévenir, h dit-il lui-même, « contre la députation de Paris, contre Robespierre que j'ai toujours aimé parce qu'il est bon républicain. J'ai répondu : J'aime les Parisiens parce qu'ils sont patriotes, mais je ne les crains pas; mon chef de file sera les principes (3). » Caractère ferme, nature énergique, Levasseur n'était pas homme à se mettre à la remorque d'une coterte; mais les Girondins échouèrent également en s'adressant à un personnage fort équivoque, que plus tard les Thermidoriens trouveront beaucoup plus accommodant, l'avocat Durand de Maillane. Voici en quels termes ce dernier raconta lui-même à Robespierre les avances qui lui furent faites : « Mon patriotisme n'a jamais perdu de vue les enseignes du tien, et j'ai quelque mérite d'avoir su m'y tenir et m'y rallier dans un temps oi!i j'ai été vivement sollicité d'en suivre d'autres... Tu ne voulois pas de la première guerre, et j'étoisbiendetonavis;je l'écrivis à Péthion dans le temps, en 1792, et je lui paiiois de toi dans ma letire avec bien de l'affection, le priant de te la communiquer. Tu m'as appris qu'il n'en fit rien. Oh ! que ton caractère étoit supérieur au sien ! Que ton déshitéressement, avec la fermeté, la glorieuse indépendance qu'il te donne, te donne aussi d'avantage sur tous les ambitieux, sur tous
(1) La lettre de Dubois-Crancé se trouve insérée dans les Lettres de M. Hobc-'pierre à ses commeltans, numéro 9, p. 418. Voyez aussi le Journal des débats et tic la correspondance..., numéro 310.
(2) Mémoires de René Levasseur, t. I, p. 50.
(3) Journal des débats et de In correspondance de la société des Jacobins, numéro 279.
LIVr.K IX. LNF. LETTllK DK DUllAND DE MAILLANE ^5
les républicains à grandes et petites places, et pour eux et pour leurs amis! C'est ma pierre de touche... » Ce Durand de Maillane, après avoir presque constamment voté avec la Montagne jusqu'au 9 Thermidor, écrivit plus tard une prétendue Histoire de la Convention nationale, qui n'est qu'une longue et lâche diatribe contre Robespierre. Nous laissons aux lecteurs de bonne foi à juger maintenant ce qu'elle vaut (1).
(1) Il esi essentiel de mettre sous les yens des lecteurs la lettre tout entière ae Durand de Maillaue, écrite pendant les plus sombres jours de la Terreur, en ventôse de l'an II, et quand ils l'auront lue, ils se trouveront suffisamment édifiés, je crois, sur lu moralité de ceux qui ont le plus contribué à noircir la réputation de Robespierre :
« Je m'adresse à toi, mon clier et ancien collègue, avec toute la confiance que je n'ai cessé un seul instant, depuis 17B9, d'avoir eu tes lumières, eu ta droiture et surtout dans la pureté et l'intrépidité de ton patriotisme, pour te confier, comme dépôt, l'acte ci-joint. C'est à toi à le juger et à décider, en le jugeant, de sa destinée, car si tu ne trouves pas à propos de le communiquer au comité de Salut public, ou s: tu veux attendre pour le faire, je te laisse à cet égard entièrement le maître , et .]e le dois parce que je ne peux être au courant de la législation politique et révolutionnaire comme toi et tes collègues, membres de ce comité qui nous gouverne si bien .
« Tu sais ou tu dois savoir que sans que je te voie, sans que je te parle, je te suis entièrement attaché. Tes principes ont toujours été les miens. Passe-moi quelques dissonances dans certaines opinions. Je t'assure que mon patriotisme n'a jamais perdu de xxie les enseignes du tien ; et j'ai quelque mérite d'avoir su m'y tenir et m'y rallier dans un temps où j'ai été vivement sollicité d'en suivre d'autres. Dès le 6 de juin j'ai écrit au comité de Salut public pour l'engager à presser la constitution. A la même époque, lorsque les faux républicains de Marseille entraîuoient tout un départem.ent dans la révolte, j'ai écrit contre eux, en faveur delà Conventiou, au maire de Marseille et à Sollier l'ex-constituant, ton frère, Ricord, Albite et Nioche. Nos commissaires représentans ont eu les lettres sur les lieux, et en ont rendu ici témoignage à leur venue, ainsi que des preuves qu'ils y ont recueillies de ma persévérance dans le vrai chemin de la liberté. Je fis plus alors, car je ne voyois de salut que dans la plus prochaine constitution. Je pressai Jac et d'autres députés du Gard, dont les troupes étoient au pont Saint-Esprit ; on avoit perfidement répandu le bruit que la Montagne ne vouloit pas de constitution. Je leur fis écrire le contraire, comme j'avois écrit, et nous avons su depuis que mes lettres n'avoient pas peu contribué à désarmer les troiipes fédéralisées et à grossir l'armée de Carteaux.
« Tu ignorois peut-être cela quand tu as si bien parlé en faveur de ceux du côté droit qui n'ont eu qu'une erieur de suftVage à se reprocher. J'ai toujours été aussi bien content de toi dans toutes les occasions oii tu as parlé religion ; et cela me fait espérer que tu m'entendras sans peine, si ce n'est avec plaisir, dans l'écrit que je te soumets sur cette matière ; enfin, mon cher collègue, continue à défendre le faible, l'homme trompé, en n'épargnant ni les chefs des complots contre-révohitionnaires, ni les traîtres bien assurés. Tu ne voulois pas de la première guerre, et j'étois bien de ton avis: je l'écrivis à Péthion, dans le temi^s, en 1792, et je lui parlois de toi, dans, ma lettre, avec bien de l'aS'ection, le priant de te la communiquer. Tu m'as appris qu'il n'en fit rien. Oh! que ton caractère étoit supérieur au sien! Que ton désintéressement, avec la fermeté, la glorieuse indépendance qu'il te donne, te donne aussi d'avantage sur tous les ambitieux, sur tous les républicains à grandes et petites places et pour eux et pour leurs amis! C'est ma pierre de touche ; car si, dans mon obscurité, je ne parie pas, je juge, et je juge sans partialité et sans flatterie. J'ai des principes
La coterie fut plus heureuse dans ses démarches auprès d'un homm qu'on aurait cru plus solide et plus attaché à ses anciens principes. L'ex-conslituant Anthoine, qu'on appelait l'ami de Robespierre avec lequel il avait jusqu'alors marché de conserve dans la carrière de la Révolution, lui qui, à diverses reprises, avait furieusement dénoncé Brissot, et que, vers la fin de l'Assemblée législative, on avait projeté aussi de mettre en état d'accusation, se laissa suborner au point de calomnier lui-même Robespierre. Accusé un jour en plein club des Jacobins d'être le commensal de Roland et de dîner souvent avec les By-issotins, il donna à cette assertion un démenti formel (1); mais il ne put nier qu'il n'eût tenu contre Robespierre les propos les plus outrageants. Bourdon (de l'Oise) vintl'accuser publiquement de lui avoir dépeint Robespierre comme un tartufe, — mot des Girondins, — pour s'être introduit dans une maison respectable, dans la maison de Duplay, afin d'y vivre aux dépens de la famille; comme un homme qui ruinait la maison de ce citoyen, et rendait la vie dure aux enfants de Duplay (2). Il était peut-être assez étrange d'entendre répéter, à la tribune d'une société pohtique, des paroles, — si absurdes fussent-elles, — échappées dans une conversation particulière; mais à cette époque, ne l'oublions pas, la vie privée n'existait pas pour ainsi dire, et il semblait que tout le monde dût compte à la patrie de ses paroles et de ses actes les plus intimes. Or, si Robespierre, qui dans la vie privée se laissait
à moi qui ne tiennent ni aux événeniens, ni aux premières formes. J'ai toujours été et je suis encore sans liaisons conime sans prétentions; je n'ai eu absolument eu vue, dans une députation, que le bien, que le triomphe de la vérité, de la liberté, de l'égalité, par les moyens qui m'ont paru les plus propres à cette belle lin. Bien des victoires m'ont consolé, m'ont réjoui. Mais qu'il seroit triste, après tant de combats, de traverses inutiles contre nos efforts, contre les tiens, d'échouer au port ! Après avoir terrassé les rois en France, les nobles, le haut clei'gé, les parlemens, la féodalité, etc., craignons de nous en prendre à Dieu même, qui nous a aidés dans ces merveilleuses conquêtes. Lis cet écrit, et fais-moi, après, réponse, si tu le juges à propos. — Salut et fraternité.
« Duraxd-Maillaxe, député,
« Rue Neuve-de-l'Égalité, Cour des Miracles. « Paris, le 9 ventôse, l'an II de la République une et indivisible. »
Et maintenant qu'on ouvre VHisloire de la Convention, par ce Durand-Maillane, si l'on peut surmonter le dégoût qu'on en éprouve, et l'on y lira : x Robespierre, — qu'il appelle le lâche, — déclamoit contre la guerre dans laquelle Pétion, eu bon politique, ne voyait qu'un sûr moyen d'attacher lesFraneais à la liberté, v etc., etc., p. 49.
Durand-.Muillane croyait alors sa lettre anéantie, et il ne se doutait pas qu'elle reparaîtrait un jour pour être un témoin vivant dans le grand procès que nous plaidons aujourd'hui. Cette lettre faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise).
(1) Journal des débats et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 331.
(2) Ibid., numéro 320.