‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 19 sur 188 · I.IVllE VI. NOUVEAU DISCOURS DE UOr.ESPlEr.UE TS · texte numérisé non relu

I.IVllE VI. NOUVEAU DISCOURS DE UOr.ESPlEr.UE TS

troisième Brutus, ce liéros encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; meltons-le à notre tête... où est-il? Où sont-ils, ces héros qui, au lA juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée? Soldats de Châteauvieux, approchez, venez guider nos efforts victorieux... Où êtes-vous? Hélas! on arraclierait plutôt sa proie à la mort qu'au despotisme ses victimes! Citoyens qui les premiers signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs! Hélas! on ne vous trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos nouveaux despotes, vous ont dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. Quoi! le despotisme, que vous aviez vaincu, vous a punis de votre civisme et de votre victoire! Quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance, sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour servir la vertu ! Vous ne combattrez pas non plus avec nous, citoyens, victimes d'une loi sanguinaire qui parut trop douce encore à tous ces tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus promptement! Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants? Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse qui crut qu'on pouvait impunément réclamer le droit d'être Français et libres; vous qui pérîtes sous les coups des assassins encouragés par nos tyrans; vous qui languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez point avec nous ; vous ne viendrez pas non phis, citoyens infortunés et vertueux qui, dans tant de provinces, avez succombé sous les coups du fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de victimes, et toujours dans le peuple, parmi les plus généreux patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent!

« Venez au moins, gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de nos frontières. Dans cette guerre dont une cour perfide nous menace, venez. Quoi! vous n'êtes point encore armées? Quoi! depuis deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? on vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but de contrée en contrée , objet des mépris du ministère et de la risée des patriciens insolents qui vous passent en revue pour jouir de votre détresse. N'importe! venez; nous confondrons nos fortunes pour vous acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Américains... Venez! Mais attendrons-nous pour renverser les trônes des despotes de l'Europe, attendrons-nous les ordres du bu-

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reau de la guerre? Consulterons-nous pour cette noble entreprise le génie de la liberté ou l'esprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens, ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous entre la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne prenons conseil que de nous-mêmes. Mais quoi! voilà tous les orateurs de la guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que i}/. h comte de yarbonne conduise cette affaire; qu'il faut marcher sous les ordres de M. le marquis de La Fayette... que c'est au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme, il anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la superstition, du royalisme et des préjugés; le stathouder et sa femme ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de sitôt Caton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. Je le dis avec franchise, si la guerre telle que je l'ai présentée est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à la liberté universelle, je ne crois même pas à la nôtre; et tout ce que nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la perfidie des ennemis intérieurs qui nous bercent de ces douces illusions.

« Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la constitution, que le dénoûment d'une trame profonde ourdie pour perdre la liberté. Favoriser ce projet de guerre sous quelque prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de^morale ne changent point la nature des choses ni le résultat nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur publique sur ses généraux, représenter la défiance comme un état affreux, ou comme un moyen de troubler h concert des deux pouvoirs et Tordre public, c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource, la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai du combattre ce système, je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne, j'ai voulu servir ma patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de même si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher.

K Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon cœur

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et de ma conscience ; je ne veux avoir d'égard que pour la vérité, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le peuple. Je sais que des patriotes ont blàmo la franchise avec laquelle j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité n'a-t-elle pas déjà trop de tort d'être la ^érité? Comment lui pardonner lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu, qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie ou dans le calme plus affreux de la servitude? Xe troublons donc pas le quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacrée, elle nous convient : Je préfère les orages de la liberté au repos de lesclavage. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage de l'attendre ; si cette génération n'était destinée qu'à s'agiter dans la fange des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre Révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgucii avec l'orgueil, l'égoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, la génération suivante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle apportera, non pas la paix du despotisme ni les honteuses agitations de l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté et le glaive exterminateur des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme et renversera tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton bonheur qui est le prix de nos pénibles combats; découragés souvent par les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer dans ton sein; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre ouvrage... Que les noms des martyrs de la liberté occupent dans ta

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mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des héros de l'imposture et de l'aristocratie... Que ta première passion soit le mépris des traîtres et la haine des tyrans; que ta devise soit : Protection, amour, bienveillance pour les malheureux; guerre éternelle aux oppresseurs! Postérité naissante, hàte-toi de croître et d'amener les jom-s de l'égalité, de la justice et du bonheur! »

Immense fut l'émotion produite par ce magnifique discours. L'impression en ayant 'été demandée de toutes parts, la société des Amis de la Constitution décida que les discours prononcés par Robespierre dans les séances des 2 et 4 janvier 1792 seraient imprimés à un trèsgrand nombre d'exemplaires, distribués aux membres de la société et aux tribunes, envoyés à toutes les sociétés affiliées avec invitation de les faire réimprimer et d'étendre par tous les moyens en leur pouvoir la publication des vérités éternelles qu'ils renfermaient. Enfin, sur la motion de plusieurs de ses membres, elle ouvrit dans son sein une souscription afin de multiplier le plus possible les exemplaires de cet ouvrage (1). Un membre proposa même l'envoi de ce discours à tous les régiments *de l'armée ; mais les Jacobins, ne perdons point cela de vue, fidèles à leur titre de Société des Amis de la Constitution, n'allaient jamais au delà de la constitution; et comme un décret interdisait toute communication directe avec les troupes de ligne, décret qui fut rappelé par Danton, ils passèrent à l'ordre du jour sur cette propo-

(1) Nombre de journaux populaires citèrent ce discours en tout ou en partie. Les .Jiéiohiliuns (h Paris le donnèrent eu entier (numéro I3L p. 67 à 83). On le trouve rei>roinit dans VHi.ftoire parlementaire, par MM. Bûchez et Roux (t. XIH, p. 146 à 164). Les deux discours du 2 et du 11 janvier, imprimés ensemble par ordre delà société, forment une brochure in-8° de 76 pages. Le premier, celui du 2 janvier, va de la page 1 à 44; le second, celui du 1] , va de la page 44 à 76. A la suite viennent les arrêtés pris par la société, et signés par Antonelle, président^ Albite, Broussonnet, députés, J. Boisguj'on, H. Bancal , Roussel, Al. Méchin, secrétaires. Ces arrêtés se trouvent également dans le numéro 132 des liévolvlious de Paris, au supplément.

De cet admirable discours qui remua si fort le cœur de nos pères, M. Jlichelet ne cite pas une ligne, mais il en dénature tout à fait la tin. Avec ce géuie inventif qu'on lui connaît en matière d'histoire, il nous montre Robespierre recommandant sa mémoire à la jeune génération, ce qui est de tout point inexact. Robespierre engageait la génération qui grandissait à gi*aver dans sa mémoire « les noms des martyrs de la liberté, » ce qui est bien différent. !:-i d'ailleurs il était tout disposé à sacrifier sa vie pour le triomphe de la Révolution, il ne se doutait pas à coup sûr qu'à moins de trois ans de là il grossirait le nombre de ces martyrs. Comment ne pas déplorer amèrement la légèreté avec laquelle écrit un homme d'un tel talent ! mais il ne faut lui demander ni justice ni impartialité. Et pourtant il s'est imaginé que lui seul avait fait une histoire vraiment ré2)ublicainc ! De ce que la guerre offensive n'éclata pas aussi vite qu'il l'aurait voulu, il conclut que cela nous valut les joui-nées de septembre (t. III, p. 373). Nous croyons, nous, qu'avec la paix ces aft'reuses journées eussent été impossibles, et que dans tous les cas il eût beaucoup mieux valu ne pas mettre un semblant de di'oit du côté de l'Europe, en lui jetant uu défi.

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