LIVRE VU. ATTAQIE CONTRE I.A FAVKTTK llô
à la nation ; d'autres occasions ne tarderaient pas à se présenter oij l'on aurait encore à exposer les crimes de l'aristocratie, et alors David et les autres artistes auraient le plaisir de voir leurs talents contribuer au triomphe de la liberté; mais il lui semblait indispensable de maintenir la fête au jour primitivement fixé, cette fête à laquelle le conseil général de la commune avait décidé de se rendre en corps (1).
Les aristocrates de toutes nuances , les Feuillants , la faction des Lameth, des Duport et des Rarnave, mettaient tout en œuvre pour empêcher cette manifestation patriotique : à un arrêté fraternel, où le maire de Paris invitait ses concitoyens à ne point paraître en armes, le modéré Dupont de Nemours répondait paj- un pamphlet oîi la violence était égale au cynisme du m.ensonge. An'x manœuvres et aux intrigues de ces hommes conspirant pour renverser les projets les plus utiles et semer la discorde, Robespierre voulait opposer la célérité. Le plus grand ennemi de la liberté , celui qui s'opposait le plus en ce moment au triomphe du patriotisme opprimé, il le désignait hautement : c'était, disait-il, « un général réservé depuis longtemps parla cour à de grands desseins. »
Tout le monde , à ces paroles accueillies par de longs applaudissements, nommait La Fayette. On se ferait une idée singulièrement fausse de ce général si l'on jugeait sa conduite à l'époque de la Révolution par celle qu'il a tenue dans les dernières années de sa vie , lorsqu'après avoir essayé de donner à la France un roi populaire , il passa pour un des représentants les plus élevés de l'opinion républicaine. Au moment où nous sommes (en avril 1792J, La Fayette était suspect, très-justement suspect à tous les vrais patriotes. Depuis le jour où Louis XVI avait pris la fuite, le général s'était associé à toutes les mesures comprcssives ; on n'a point oublié peut-être le rude accueil que lui avait fait Danton quand, le voyant revenir aux Jacobins qu'avec les Lameth et tant d'autres La Fayette avait désertés pour les Feuillants, i^ lui avait montré en perspective l'échafaud destiné aux traîtres. Après les événements du Champ-de-Mars, où les dernières lueurs de sa popularité s'étaient effacées dans le sang, le général avait contribué à altérer la constitution dans un sens tout à fait opposé à l'esprit et aux principes de la Déclaration des droits. Enfin, on l'avait vu accepter le commandement d'une armée auquel l'avait appelé la cour par une violation formelle de la constitution; peut-être avait-il pensé devenir bientôt ainsi maître des destinées de la France. La Fayette, on ne
(1) Extrait du registre des délibérations du couseil général de la commune. Arrêii signé Pétion, maire, et Royer, secrétaire adjoint, depuis Royer-Collard.
!Ti; HISTOIRE DE ROBESPIERUE
peut le nier, était alors une véritable puissance , et la cour, sinon la reine, plaçait en lui son espoir. Il n'avait plus à sa disposition la garde nationale de Paris, mais il y avait conservé un parti considérable; le directoire du département lui était tout dévoué , et il se trouvait à la tête d'une armée nombreuse , du dévouement de laquelle il ne paraissait pas douter. L'attaquer à la face du pays , dénoncer ses manœuvres et ses intrigues, dévoiler hautement ses secrets desseins , si bien pressentis, lui demander compte, au nom de la constitution , d'un mandat donné et exercé en violation d'un article de cette constitution même, n'était point une tâche exempte de périls, et, pour oser l'entreprendre, il fallait un honmie de la trempe de Robespierre, dont cependant quelques écrivains ont si gratuitement contesté le courage.
Le bruit de la présence du général à Paris venait précisément de se répandre, et Brissot, dont la feuille avait annoncé peu auparavant la reprise des séances des Feuillants dans l'église Saint-Honoré (1), n'avait pas manqué de témoigner une sur{)rise profonde de cette soudaine arrivée (2). Que, de la part des patriotes ardents, le général devînt le point de mire des plus vives attaques, c'était donc tout naturel. Robespierre le montra excitant à propos de la fête prochaine les défiances, non pas de la garde nationale, laquelle, selon lui, était le peuple armé et ne séparait pas sa cause de celle des victimes du despotisme, mais les défiances de l'état-major de cette garde nationale, où s'étaient réfugiés tous les partisans de la cour; il le montra conspirant avec les membres du directoire ; égarant par son hypocrisie une foule de bons citoyens dans la capitale et les départements ; semant la division au sein même de la société des Amis de la Constitution, et d'autant plus dangereux, qu'aux yeux d'un certain nombre de personnes peu éclairées il conservait encore une apparence de patriotisme, et, de concert avec tous les* ennemis de la Révolution, se mettant en état de profiter d'un monaent de crise pour étouffer la liberté ou forcer le peuple à l'acheter par des torrents de sang et d'incalculables calamités. Robespierre entrevoyait déjà le spectre sanglant du 10 août.
Les organisateurs de la fête avaient imaginé de prendre pour devise : Bouille seul est coupable. Certes, disait Robespierre, ils sont innocents tous ceux qui , trompés par les ennemis de la liberté , ont cru agir au nom de la loi, l'exécuter et défendre la liberté; les gardes nationales de Metz, comme celles de Paris , étaient également patriotes et innocentes à ses yeux; on avait seulement abusé de leur bonne foi. Ainsi
(1) Patriote français, mmiéro 964.
(2) Ibid., mimcro 974.
LIVRK Vil. I.FS TYI'.ANS SELLS SONT COUPABLES 1T7
donc, poursuivait-il, la fête prochaine ne pouvait impliquer aucun caractère d'iiostilité contre la garde nationale ; mais était-ij possible de présenter Bouille comme le seul coupable? Non, car ce général delà cour avait toujours marché un décret à la main , décret rendu sur les rapports mensongers des officiers en garnison à Xancy et du ministre de la guerre La Tour-du-Pin. Or n'étaient-ce point La Fayette et ses amis qui, la veille du jour où avait été rendu ce décret fatal, avaient répandu dans l'Assemblée constituante le fiel et la calomnie, qui lui avaient coupé la parole, à lui Robespierre, qui s'étaient opposés violemment à toute discussion de nature à éclairer l'Assemblée, et, une fois le crime commis et couvert par eux d'un voile impénétrable, avaient demandé des couronnes civiques pour les assassins et ordonné des fêtes dans tout le royaume afin d'éterniser le souvenir de ces affreux massacres? Au lieu de dire : Bouille seul est coupable, il fallait donc dire : Les tyrans seuls sont coupables. On était sûr de voir tous les bons citoyens se rallier dans un sentiment commun, quand ils auraient été édifiés sur le principal auteur des intrigues à l'aide desquelles on était parvenu jusqu'ici à mettre obstacle à la fête. D'universels applaudissements avaient éclaté quand Robespierre avait montré La Fayette tenant encore dans ses mains, toutes couvertes du sang des victimes du 17 juillet, les moyens d'anéantir la liberté. Merlin (de Thionville) prit la parole après lui. U raconta (jue, peu de temps avant le massacre de Nancy, un aide de camp de La Fayette était venu demander à Thionville deux cents hommes, et que lui-même, officier municipal alors, avait répondu : « Les gardes nationales de Thionville périront jusqu'au dernier homme pour repousser l'ennem.i, mais elles ne consentiront jamais à marcher pour assassiner leurs concitoyens. » Il demanda donc, lui, qu'on adoptât pour devise : La Fayette seul est coupable. Ces diverses propositions ayant été mises aux voix et adoptées, Merlin, Santerre, Tallien et quelques autres furent chargés d'aller sur-le-champ faire part des résolutions des Jacobins au comité central des sociétés patriotiques (11.
Ensuite parut à la tribune un homme qui, relié par tous ses antécédents et par sa famille à l'ancien régime, n'en avait pas moins embrassé avec ardeur les opinions démocratiques. C'était le prince de Hesse , frère puîné du landgrave de Hesse-Rothembourg. Attaché depuis longtemps au service de la France au moment oi^i éclata la Révolution, il se trouvait en 1792 commander la ville de Perpignan; là il se mit à la tête du mouvement révolutionnaire, et, de concert avec les administrateurs, accusa le ministre Narbonne de laisser sans défense
(1) Journal df-i ilrbuts et <lc la rorresijondanre de la Société dfs Amis de la ConsIHuti'ni iiuinéro 173.
ns TilSTOIRE DE ROBESPIERRE
toute cette partie de la frontière. Il avait adressé sa dénonciation k Brissot, qui s'était bien gardé de rien révéler. Après s'être plaint amèrement de n'en avoir vu aucune mention dans le Patriote français, le prince parla assez longuement des départements méridionaux, où, selon lui, existait un projet de contre-révolution depuis Perpignan jusqu'à Arles. « On y veut la liberté », s"écria-t-il, « mais je vous dirai avec M. Robespierre que vous n'avez pas à perdre un instant. » Il termina son discours, plein des sentiments les plus patriotiques, en réclamant la faveur d'aller mourir sur les frontières pour sa patrie adoptive (1).
Le surlendemain, Robespierre renouvelait sa motion d'appliquer à des œuvres de bienfaisance une partie des fonds destinés à la fête des soldats deChàteauvieux, et proposait en même temps à la société d'associer à celte fête les gardes-françaises, qui, dès l'origine de la Révolution, avaient fait preuve de tant de dévouement à la cause delà liberté, et pour cela avaient été l'objet de persécutions constantes de la part des éternels ennemis de l'égalité ; cette dernière proposition avait été reçue par d'unanimes acclamations.
Le même jour, une lettre , par laquelle le commandant de la garde nationale de Mâcon réclamait le désarmement de tous les citoyens, à l'exception des gardes nationaux, ramenait Robespierre à la tribune. Cette demande lui paraissait être d'accord avec un système imaginé depuis longtemps, et consistant à réduire singulièrement le nombre des gardes nationales, à en exclure tous les citoyens peu fortunés, et à désarmer ainsi la portion la plus nombreuse du peuple, afm de la livi^r à la merci de celle dont les intérêts se trouvaient plus en rapport avec les intérêts de l'aristocratie. C'était le système de La Fayette ; on devait donc le repousser avec indignation. Au même instant, et comme pour donner plus de poids à ses paroles, on dénonçait une délibération prise par le bataillon des Filles-Saint-Thomas contre la fêle des soldats de Chàteauvieux. Robespierre s'opposa à la lecture de celte délibération , œuvre de quelque aristocrate, car il se refusait à croire qu'il y eût dans Paris un bataillon assez gangrené pour prendre un tel arrêté. 11 lui semblait au-dessous de la dignité de la société de s'occuper de la dénonciation d'un pareil écrit, signé d'un lieutenant nommé Paindavoine; c'était aux magistrats k faire ce qu'ils jugeraient convenable. Sur sa proposition, la société passa dédaigneusement à l'ordre du jour.
Le lendemain lundi 9 avril, les soldats de Châteauvieux arrivèrent
(1) Journal des débats et delà correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 173. Le priuce de Hesse, après avoir servi la Révolution française, à laquelle il demeura loyalement attaché de cœur, mourut pauvre à Francfort, le 19 mars 1821, à l'âge de soixante-dix ans.
LIVKE Vil. AlUUVliE DES SOLDATS DE CHA TKALVIELX llû
à Paris, après avoir été, à Versailles, l'objet d'une ovation enthousiaste. Ce jour-là n'eut pas encore lieu la fête projetée ; on avait décidément préféré l'ajourner, afin de laisser aux artistes le temps d'acliever les décorations et de lui donner un caractère de grandeur inusité. Toutefois, dans la journée, ces soldats, accompagnés d'un détachement de la garde nationale de Versailles, furent reçus au sein de l'Assemblée législative, où leur admission avait été l'objet d'une orageuse discussion, et les honneurs de la séance leur furent accordés sur la demande du président Dorizy (1). Dans la soirée, CoUot-d'Herbois les présenta aux Jacobins; Vergniaud, qui présidait la séance, embrassa le plus jeune et le plus âgé d'entre eux, après les avoir complimentés en quelques paroles expressives. Ils allaient sortir pour se rendre à la municipalité, quand Robespierre monta à la tribune. Collot-d'Herbois ne voulut pas qu'ils se retirassent sans avoir entendu l'homme qui à l'Assemblée constituante les avait défendus avec tant d'énergie, et depuis s'était si souvent intéressé à eux. Robespierre énuméra alors les nombreux services rendus à la cause de la Révolution française et de la liberté par le régiment de Château vieux et les gardes -françaises; puis il engagea les membres de la société appartenant à l'Assemblée législative à soUiciter un décret qui donnât à tous les soldats persécutés à cause de leur patriotisme la faculté de rentrer dans un corps de leur choix ou de former une légion particulière. Au moment où les héros du jour allaient quitter la salle, Guadet demanda que, pour perpétuer le souvenir de l'acte de justice dont ils venaient d'être l'objet, on envoyât à toutes les sociétés affiliées le procès-verbal de cette séance, en y joignant la liste des membres de l'Assemblée législative qui, dans la journée, avaient voté pour ou contre les honneurs de la séance à accorder aux soldats de Châteauvieux (2).
Montagnards et Girondins, on le voit, étaient d'accord sur les points les plus essentiels de la Révolution. Pourquoi donc faut-il que de misérables questions de personnes les aient divisés et jetés dans de si funestes luttes? Ahl le cœur saigne en y songeant! Combien coupables aussi ceux qui provoquèrent ces combats, et ne surent pas sacrifier à l'intérêt public leurs ressentiments implacables!
(1) Voyez le Moniteur des 10 et 11 avi-il 1792.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution numéro 175.
180 HISTOIRK DE KOP.ESPIERRR
On approchait du jour fixé pour la célébration de la fête de la Liberté, et plus on en approchait, plus semblait croître la fureur des Feuillants et des partisans de la cour. Les obstacles de tous genres imaginés par le directoire de Paris, oii siégeaient les Talleyrand, les Beaumetz, les Desmeuniers, et dont La Fayette était l'àme, l'inspirateur et l'espoir, amenèrent le h, aux. Jacobins, une nouvelle sortie de Robespierre contre le général. « De quel droit, » s'écria-t-il, « vient-il mettre ici sa lâche ambition en opposition avec le vœu de tous les patriotes, avec le vœu du peuple de Paris, avec le vœu de la France entière? De quel droit ose-t-il former le projet de convertir en des jours de deuil des jours consacrés au triomphe de la liberté et de la justice? Que signifie donc le trouble qui nous agite dans le sein de cette société, qui se répand jusque dans les départements? w Puis, passant en revue la conduite de La Fayette depuis le moment oij, revenu d'Amérique après avoir eu le bonheur de servir sous Wasliington, le général avait essayé de profiter d'une réputation usurpée pour diriger la Révolution française, il le montra cherchant à faire adopter une déclaration des droits incomplète, et qui heureusement avait été rejetée ; il le montra porté au généralat par les intrigues de ceux qui, à cette époque, s'étaient emparés de l'Hôtel de-Ville, et proposant, peu après l'installation de l'Assemblée constituante à Paris, la loi martiale jusqu'à trois fois dans une même séance; il le montra enfin s'appliquant dans toutes les circonstances à renforcer le parti de la cour, à faire rétrograder la Révolution. Revenant encore sur l'événement du Champ-de-Mars , il rappela qu'on n'avait jamais informé contre les assassins des deux hommes immolés dans la matinée du jour oi^i le champ de la Fédération avait été arrosé du sang des patriotes, tandis qu'un tribimal, investi d'un pouvoir illimité, avait arbitrairement poursuivi, détenu et persécuté des citoyens coupables du seul crime de patriotisme. Il savait bien qu'en dénonçant La Fayette il s'exposait à de terribles ressentiments, peut-être aux coups des assassins; mais, disait-il en terminant, « h l'heure où les poignards m'atteindront, je le dénoncerai encore de toutes mes forces au mépris public (1). 1)
(!) De tous les journaux girondins, celui de Condorcet ménageait seul La Fayette. Le Poln'otefrnnçoU de Brissot, après l'avoir si longtemps adulé, le dénonçait, à son
LIVr.l': vil. l.KS CANONS PElU'EC'ilONMiS 181
Après lui monta à la tril)unc un liomme dont quelques jours auparavant il avait eu à subir une violente attaque, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure. Real, c'était lui, renchérit encore sur les accusations articulées contre La Fayette, et dénonça, comme étant un des employés des bureaux du ministre des contributions publiques, de Clavière, le lieutenant Paindavoine, signataire de la prottstation contre la fête des soldats de Chàteauvieux, fête définitivement fixée au dimanche 15 avril (1).
Au commencement de cette séance, un membre de la société avait présenté à ses collègues un Anglais et un Français, inventeurs d'un canon perfectionné avec lequel on pouvait tirer vingt-cinq coups à la minute, et Desfieux avait proposé à ses collègues d'ordonner des expériences aux frais de la société. Robespierre combattit vivement cette motion comme contraire aux principes de l'humanité. Toute invention ayant pour but d'accélérer la destruction des hommes était, à ses yeux, une chose toujours déplorable. Il ne pouvait être d'un autre avis, étant ennemi de la guerre en principe. Déjà, vers la fin de l'Assemblée constituante, un inventeur était venu lui soumettre une carabine tirant neuf coups consécutifs, et sous ses yeux, dans le jardin de sa maison de la rue de Saintonge, s'était livré à des expériences dont les résultats avaient été des plus satisfaisants. Aussi, consulté par ceî; inventeur, Robespierre l'avait-il instamment prié de laisser de côté sa meurtrière invention, sur laquelle un silence absolu avait été en effet gardé. Mais, poursuivait Maximilien, après avoir raconté ce fait intéressant, il y avait à invoquer encore d'autres raisons que celle de l'humanité. Si une telle découverte était de nature à donner aux peuples un avantage momentané sur les despotes, elle ne tarderait pas à passer également entre les mains de ces derniers, et deviendrait alors un instrument de plus pour l'asservissement du monde. Ces considérations déterminèrent la
toiir, à la vindicte publique, et l'on peut lire dans les Annales patriotiques de Mercier et Carra, deux Girondins dévoués : « L'incorruptible et vertueux Robespierre, dans la séance de la société des Amis de la Constitution du 11 de ce mois, a démasqué sous tous les rapports le caractère et la conduite du général SIonck-La Fayette. Les vérités qu'il a développées h cette occasion, et qui sont constatées par les faits, ont tellement frappé tous les esprits et ouvert tous les yeux, qu'il n'y a plus que les fourbes comme La Fayette lui-même qui puissent résister à l'évidence. Cet homme est enfin connu, et l'on est plus scandalisé que jamais que l'Assemblée nationale ait souffert qu'il fût nommé par le pouvoir exécutif poiir commander une armée, en infraction de la loi qui défend aux membres de l'Assemblée constituante d'accepter aucune place de ce pouvoir exécutif pendant deux ans. Mais la justice et la vérité triompheront des fourbes et des traîtres... »
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Conslitution, numéro 176.
182 H1ST0IIU-: DE r.OBi:SI'lERRE
société à passer à l'ordre du jour sur la proposition de Desfieux (1). Que dirait Robespierre de nos canons rayés et de toutes nos armes de précision, dont paraissent assez peu s'émouvoir les philosophes de notre temps?
La veille du jour où devait avoir lieu la fête de la Liberté, on l'entendit encore. 11 venait réclamer contre l'oubli dont les gardes-françaises avaient été l'objet dans le programme de cette fête, à laquelle des honneurs rendus à ces braves soldats ne pouvaient, selon lui, qu'ajouter un grand caractère. Il invitait donc le peuple et les Suisses de Chàteauvieux à les prendre par la main et à les unir à eux dans le triomphe de la liberté. Sillery-Genlis prit aussi la parole pour dénoncer les Mallet du Pan, les Royou, les Dupont de Nemours, auteurs de calomnies sans nom, et déclarer que sur tous les points il adoptait les principes de Robespierre. Un membre ayant ensuite proposé à la société de désigner un jour de la semaine suivante pour prendre le deuil en l'honneur des gardes nationaux tués dans le Midi, et cela afin de répondre aux malveillants qui accusaient les Jacobins d'être hostiles à la garde nationale, Robespierre, tout en tém.oignant de son attachement sincère pour les gardes nationales, dont il s'était toujours montré l'ardent défenseur, repoussa ce moyen de les honorer comme insignifiant. Il valait mieux, à son avis, profiter de la solennité du lendemain pour fêter par des signes et des emblèmes funèbres les gardes nationaux victimes des discordes civiles (2). Et en effet, le lendemain, deux sarcophages figurèrent dans l'imposant cortège, dédiés, l'un aux mânes des gardes nationaux, l'autre à ceux des soldats de Chàteauvieux.
Le dimanche 15 avril 1792 se célébra enfin cette fête de la Liberté, qui avait excité entre les partis une si ardente polémique. Comme toutes les cérémonies de la Révolution, auxquelles de véritables artistes donnèrent toujours leurs soins, celle-ci fut magnifique et majestueuse. Elle se distingua surtout par l'absence de toute baïonnette; on ne voulait pas qu'en ces solennités pacifiques apparût Limage de la guerre : les emblèmes de l'abondance et de la fécondité, de simples épis de blé remplaçaient l'appareil meurtrier des armes. Le char de la Liberté, monté sur les propres roues de celui qui, l'année précédente, avait servi à l'apothéose de Voltaire, avait été illustré par le pinceau de David. Sur l'un des côtés, le grand peintre avait représenté Brutus l'ancien condamnant lui-même ses fils; sur l'autre, Guillaume Tell se disposant à percer de sa flèche la pomme placée sur la tête de son en-
(1) Journal des débats et de le correspondance de la Société des Amis de la Cojistitulion, numéro 176.
(2) Ibid., numéi-o 178.