LIVRE YlII. l'ARl' ÛU IL PRIT A L\ CIIUTE Hl- L.V l'.OYAUTK S
ineptes calomnies (1), mais par des écrivains qui se flattent bien hautement d'appartenir à l'opinion républicaine. Citerai-je mon illustre confrère M. Miclielet, qui, dans son style hyperbolique, et usant d'une tactique empruntée aux Girondins en confondant Marat et Robespierre, les fait sortir tous deux de leurs trous le 11 pour siéger à la commune {"1) ? Nous allons voir ce qu'il faut penser d'une telle assertion. Robespierre, cela est vrai, ne figura pas à la tête des fédérés marseillais ou bretons à l'attaque du château, ni parmi les rudes assaillants venus des faubourgs, ni dans les rangs de la garde nationale, pas plus que Danton, Camille Desmoulins et une foule d'autres notabilités révolutionnaires, sans compter les Girondins qui profitèrent de la victoire du peuple. Mais est-on fondé à dire pour cela qu'il se cacha ? Est-ce que même il se montra aussi réservé que son calomniateur Barbaroux, lequel ne fait nulle difficulté d'avouer que des motifs de prudence l'avaient déterminé à ne pas se mettre à la tète de ses compatriotes, et qui se contentait de recevoir, pendant l'action, des renseignements qu'on devait, suivant sa recommandation, lui envoyer de quart d'heure en quart d'heure (3)? Non, les hommes de la trempe de Robespierre ne se cachent pas. En temps de révolution, il le savait bien, lui, la proscription et la mort sont trop souvent le partage des défenseurs de la liberté, et, d'avance, il était prêt au sacrifice.
Quand la bataille fut terminée (elle avait duré un peu moins de deux heures), l'Assemblée législative s'empara de tous les pouvoirs. Au moment ûi!i le roi était venu chercher un refuge dans son sein, Vergniaud, qui la présidait, avait accueilli le monarque en ces fermes . « Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » On voit combien peu le renversement de
(1) Histoire particulière des événemens qui ont opéré la chute du, trône, par Maton de la Varenne, p. 228.
(2) Histoire de ta Bccolution, par INIichelet, t. IV, p. 61. M. ^liclielet sait parfaitement que Marat ne fut pas un des commissaires députés à la commmie, et que si plus tard il fut illégalement introduit dans le sein du comité de surveillance, ce fut sans la participation du conseil général. Pourquoi donc ces équivoques? Est-ce que c'est là de la loyauté historique? Il a dû savoir également que l'obespierre paida longtemps aux Jacobins dans la journée même du 10 août, pourquoi do*ic n'en dit-il rien? Ali ! c'est qu'il lui devenait difHcile de l'aire sortir Robespierre de son trou le 11. M. Michelet, nous avons regret de le dire, ne procède pas seulement par hypothèses et suppositions, mais aussi par omissions. Tout ce qui est de nature à le gêner dans son système de thèse historique, il le suppi'ime sans plus de façon.
(3) Mémoires de Bnrbaroiij-, p. (56. Ce qui n'empêche pas ce héros de la Gironde d'écrire négligemment (p. 82) que Robespierre s'était caché le 10. Voilà donc les autorités de M. Miclielet et des ('-crivains qui ont adopté son système : Maton de la Varenne et ISarbaroux!!
S'ÎZ HISTOIRE DE ROUESPIEItl'.F
la royauté était dans les idées de la Gironde. La monarchie se trouvant brisée de fait par la défaite de ses partisans, Vergniaud, la douleur dans l'âme, proposa à ses collègues de décréter, entre autres mesures, la suspension provisoire de Louis XVI, la nomination d'un gouverneur au prince royal et la formation d'une Convention nationale. Robespierre, tout en louant l'Assemblée de s'être élevée quelquefois à la hauteur de ses devoirs (1 ), ne trouva pas dans plusieurs de ses décrets toute la sagesse, toute l'énergie qu'eussent exigées les circonstances. Selon lui, il aurait fallu décréter tout de suite la déchéance du roi, afin de prévenir des lenteurs dangereuses et certaines questions d'oi^i pouvaient naître des éléments de discorde civile. Mais il semblait que les Girondins , maîtres de l'Assemblée par la désertion de tous les députés attachés à la cour, voulussent laisser une porte ouverte au retour de la royauté. Brissot n'avait-il pas dit, dans son discours du 26 juillet, que les hommes attachaient au mot de roi une vertu magique qui préservait leurs propriétés ? Toujours est-il qu'après s'être, jusqu'au dernier moment, montrés tout à fait opposés à Linsurrection, ils commencèrent par recueillir les fruits de la victoire du peuple. Sur la proposition d'Isnard, les portefeuilles de l'intérieur, des finances et de la guerre furent rendus à Roland, à Clavière et à Servan. Monge, appelé au ministère de la marine, et Le Brun à celui des affaires étrangères, étaient encore deux créatures de la Gironde. Danton seul, nommé ministre de la justice, représenta au pouvoir l'insurrection triomphante.
Tandis que ces choses se passaient au sein de l'Assemblée législative, et que, de tous côtés, les ambitieux, les intrigants s'agitaient pour avoir une part des lambeaux de la royauté, les Jacobins s'étaient réunis dans leur salle, plus tôt que de coutume, sous la présidence d'Anthoine. La société se trouva peu nombreuse, beaucoup de ses membres ayant été, en ces graves conjonctures, retenus par leurs fonctions. Quant, à Robespierre, qu'un historien accuse si injustement d'avoir « veillé le mouvement, » de s'être tenu prêt à en profiter (2), il parut à la tribune, et les paroles qu'il y prononça donnent la mesure de son désintéressement. Songea-t-il à lui un seul instant? Chercha-t-il à tirer parti de son immense popularité dans un intérêt personnel? Le vit-on, comme tant d'autres, convoiter les dépouilles de la monarchie? Il parle, et son unique préoccupation est d'assurer à la nation les bénéfices d'une victoire dont Thonneur, suivant lui, ne
(1) Défenseur de la Constitution, numéro 12, p. 576.
(2) Miolielct, llislouede la liérolutiou, t. HT, p. 547.
I.IVRF. VIH. PAI'.T OU IL l'UIT A LA CHUTK DE LA UOYAUTE 3*73
revenait pas seulement au peuple de Paris, mais au peuple français tout entier. A ce peuple il recommande formellement de mettre désormais ses mandataires dans l'impossibilité absolue de nuire à sa liberté; il l'engage à demander la convocation immédiate d'une Convention nationale, la mise en état d'accusation de La Fayette, et surtout à ne pas déposer les armes avant le triomphe définitif de la liberté. En même temps il invite les fédérés à écrire à leurs concitoyens le récit des grands événements du jour, et la nouvelle commune à envoyer des commissaires dans les quatre-vingt-trois départements pour y peindre sous son vrai jour la situation actuelle. Puis, songeant aux patriotes poursuivis dans ces derniers temps par des directoires et des juges dévoués à un gouvernement conspirateur, détenus en vertu d'ordres arbitaires, il conseille à la société de s'occuper sans retard des moyens légaux de rendre la liberté à ces victimes du despotisme (1).
En même temps, il glorifiait dans des pages énergiques cette Révolution du 10 août, qu'il mettait bien au-dessus de celle de 1789. Alors le peuple, aidé de ceux qu'on appelait grands^ s'était levé tumultueusement pour affranchir le pays de l'ancien despotisme plutôt que pour conquérir la liberté; aujourd'hui, seul pour ainsi dire, livré à luimême, sans chefs et sans point de ralliement, il avait pris les armes afin de venger les lois fondamentales de sa liberté violée, de faire rentrer dans le devoir tous les citoyens qui conspiraient contre lui, et d'affirmer un fois de plus les principes proclamés trois ans auparavant par ses premiers représentants. Cette nouvelle révolution paraissait à Robespierre la plus belle qui eût honoré l'humanité, la seule dont l'objet fût de fonder enfin les sociétés politiques sur les principes immortels de l'égalité, de la justice et de la raison. Tous les trônes, pensait-il, allaient recevoir la secousse du choc qui venait de briser celui de Louis XVI. La liberté du monde lui semblait devoir être à la fois l'ouvrage et la récompense de ce peuple magnanime. « Français, » s'écriait-il en exhortant ses concitoyens à une fermeté inébranlable , et en leur présentant comme un crime contre l'humanité la clémence qui laisserait impunis les tyrans altérés du sang des hommes, « Français, n'oubliez pas que vous tenez dans vos mains le dépôt des destinées de l'univers. Ne vous endormez pas au sein de la victoire ; adoptez la maxime d'un grand homme qui croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire. N'oubliez pas que vous avez à combattre la hgue des despotes et à confondre les complots des en-
(1) Journal des débats et de la correspondance, etc., numéro 247.
nemis les plus dangereux que vous nourrissez dans votre sein. Une gloire immortelle vous attend, mais vous serez obligés de l'acheter par de grands travaux. Restez debout, et veillez. Il ne vous reste plus désormais qu'à choisir entre le plus odieux de tous les esclavages ou une liberté parfaite; entre les plus cruelles proscriptions et le bonheur le plus pur dont un peuple puisse jouir. Il faut que les rois ou les Français succombent. Telle est la situation oij vous place cette lutte glorieuse que vous avez jusqu'ici soutenue contre la royauté. » Et comme pour confondre d'avance les détracteurs et les envieux qui devaient l'accuser d'aspirer à la dictature, il ajoutait : « Mais, quels que soient vos délégués, gardez-vous de les laisser maîtres absolus de votre destinée, surveillez-les, jugez-les, et réservez-vous dans tous les temps des moyens réguliers et pacifiques d'arrêter les usurpations des hommes publics sur les droits et sur la souveraineté du peuple (1). » Comme il arrive invariablement après toute victoire remportée par le peuple, il ne manqua pas de gens pour s'attribuer le mérite de celle du 10 août, et ceux-là en profitèrent tout d'abord qui n'y avaient pas eu la moindre part, Danton excepté. Beaucoup, après le combat, se posèrent en héros ; plus modeste se montra Robespierre. Nous le voyons faire remonter au peuple seul tout l'honneur de la victoire ; il se contenta d'être l'historiographe des événements (2) ; et, quelques mois plus tard, en- rappelant à son ancien ami Pétion, par lequel il venait d'être abandonné, les péripéties de cette journée fameuse, il lui disait : « Je ne paraîtrai pas suspect, car j'ai été presque aussi étranger que vous aux glorieux événemens de notre dernière Révolution ; il ne nous reste à tous deux que le plaisir de savoir qu'à cette mémorable époque la patrie a eu beaucoup de défenseurs plus utiles que nous (3). » Et pourtant qui, plus que lui, avait contribué au succès, prêché l'abnégation, soufflé aux masses une indomptable énergie, cherché à asseoir sur les débris du trône le droit, la justice, la liberté? Ses concitoyens le considérèrent donc avec raison comme un des vainqueurs de cette journée, et le secrétaire greffier de la commune, Coulombeau, exprimait bien le sentiment populaire, lorsqu'en lui adressant, par ordre du conseil général, la médaille commémorative frappée en souvenir de la chuxe de la royauté, il lui écrivait : « Citoyen, je m'empresse de
(1) Voy. dans le Défenseur de la Constilution, numéro 12, l'article sur les événeraeuts du 10 août 1792, de la p. 567 à la p. 583.
(2) Récit des événements du 10 aoîit par Robespierre. Défenseur de la Constitution, numéro 12, p. 583 à 592.
(3) Réponse à Jérôme Pétion. Lettres de Maiimilien Bobespierre à ses commettons, numéro 7.
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VOUS envoyer la médaille des hommes du 10 août, et je me félicite d'avoir à rendre cet hommage à l'incorruptible Robespierre (1). »
Lorsque après de longues hésitations, et après avoir tenté vamement de sauvegarder par les voies légales sa liberté menacée, une nation en est venue a ce parti extrême de changer violemment la forme de son gouvernement, elle est tenue, sous peine de voir lui échapper bientôt les fruits de ses efforts et de sa victoire, de pourvoir ellemême aux exigences du moment, et de ne pas abandonner l'exercice du pouvoir à des mains qui n'avaient pas su garder de toute atteinte les libertés publiques. Ce fut ce que comprirent admirablement nos pères en 1792 quand ils nommèrent le nouveau conseil général qui fut cette fameuse commune du 10 août, tant calomniée par les plumes royalistes et par certains écrivains réputés démocrates. Les sections de Paris sentirent très-bien qu'elles ne pouvaient laisser la direction de la révolution nouvelle à des administrateurs dont un certain nombre étaient attachés au parti de la cour, contre lequel s'était faite cette Révolution.
De tous les gouvernements issus d'une insurrection populaire, la commune du 10 août fut incontestablement le plus légitime, plus légitime que celui qu'en 1830 organisèrent, en fraude du droit national, quelques députés et quelques journalistes sans mandat, plus légitime que le gouvernement provisoire de 1848. Lorsqu'en cette dernière année le peuple de Paris eut détruit la royauté de Juillet, il ne vint à personne l'idée de permettre à la chambre des députés de continuer l'exercice de son mandat, lequel avait été logiquement brisé en même temps que la charte en vertu de laquelle cette chambre avait été nommée, Les révolutionnaires de 1792 montrèrent plus de condescendance pour l'Assemblée législative, seulement ils ne pouvaient oublier qu'elle venait d'innocenter La Fayette, qu'elle avait éludé la question de la déchéance, et qu'en réalité elle était en grande partie feuillantine ; ils firent donc sagement, en lui maintenant l'exercice du pouvoir exécutif, d'établir à côté d'elle une sorte de gouvernement destiné à lui servir de contre-poids, un corps énergique,
(1) L'original de cette lettre d'envoi a plusieurs fois figuré dans les ventes d'autographes. Elle a été reproduite dans les Papiers inédits, etc. t. II, p. 179.
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enthousiaste, sorti des entrailles mêmes de la Révolution, et décidé cette fois à ne pas la laisser compromettre. L'Assemblée nationale comprit bien elle-même que, pour regagner la faveur populaire dont elle avait joui au début de sa session, elle devait s'élever à la hauteur des circonstances. Dès le 11 , se rendant à un vœu bien souvent exprimé par Robespierre, elle effaça cette inique et impolitique distinction de citoyens actifs et de citoyens passifs, établie par l'Assemblée constituante, et Robespierre ne manqua pas de lui en rendre un public hommage (1). Il regretta toutefois que, sacrifiant les principes à la routine, elle n'eût pas supprimé l'intermédiaire inutile et dangereux de ces collèges électoraux sortis du sein des assemblées primaires, et assuré au peuple la faculté de choisir lui-même ses représentants (2). Ce qu'il voulait, nous l'avons déjà dit, c'était le suffrage universel, dans toute sa plénitude, c'est-à-dire le mode d'élection le plus simple, le plus rationnel et le plus juste.
Nommé , comme on l'a vu, député au conseil général de la commune par la section de la place Vendôme , Robespierre se rendit sans retard à son poste. Les commissaires élus les premiers avaient commencé par faire enlever de la maison commune les bustes de Louis XVI, de Bailly et de La Fayette précieusement conservés par l'ancienne municipalité. C'était le 10. Dans la soirée, la nouvelle commune vota l'établissement d'un tribunal destiné à juger tous ceux qui avaient conspiré la ruine de la Révolution et préparé le massacre du peuple. Cette mesure, provoquée par la commune dans le but de prévenir les excès auxquels on savait trop disposée à se livrer une population irritée, si les coupables n'étaient pas déférés à la justice, l'Assemblée nationale aussi la crut indispensable. Dans la matinée du lendemain, elle décréta la formation d'une cour martiale chargée de juger tous les Suisses, sans désemparer, et dont les membres devaient être nommés par le commandant général provisoire de la garde nationale ,o) . Les écrivains hostiles à la Révolution ont soigneusement mis en relief toutes les dispositions sévères prises par cette commune du 10 août, et exigées par la situation, mais ils se sont bien gardés de révéler les actes qui Ja recommandent à notre reconnaissance, ses efforts pour apaiser la fermentation, sa prodigieuse activité pour mettre le pays en état de défense et pousser aux frontières les volontaires dont elle pressait l'enrôlement. Nous avons sous les yeux les registres mêmes des procès-verbaux de la commune, et si dans les milliers d'arrêtés
(1) Défenseur de la Constilulion, numéro 12, p. 576.
(2) fbid., p. 579.
(3) Voy. le Moniteur du 13 août 1792.