XII PREFACE
facile, l'œuvre eût été plus brillarUe peut-être, mais cela n'eût pas rempli mon but, je ne l'ai pas voulu. J'ai tenu h ce que le lecteur pénétrât avec moi dans les coulisses de l'histoire, touchât du doigt les ressorts cachés qui font mouvoir les acteurs, et qu'on lui dérobe trop souvent; j'ai tout dit, je n'ai rien omis, rien atténué, rien dissimulé, même des choses que peut-être j'aurais mieux aimé laisser dans l'ombre.
Cette manie de refaire l'histoire n'est pas, je le sais, du goût de tout le monde; tant de gens trouvent leur compte à ce qu'on ne vienne pas dérouter des traditions qu'ils appellent complaisamment des traditions populaires. Il est si commode de se décharger sur une seule tête d'une responsabilité qui incombe à toute une assemblée, à une nation tout entière! Comment! tant d'hommes habiles se sont donné une peine infinie pour habiller l'histoire à leur façon, n'ont pas reculé devant des manœuvres dignes de la police correctionnelle et de la cour d'assises, et aujourd'hui, les preuves de leurs supercheries et de leurs fraudes à la main, on s'imagine de déjouer leurs odieux calculs, de restituer crûment à l'histoire l'imposante et réelle physionomie de ce Robespierre, dont, suivant l'heureuse expression de Napoléon, ils avaient fait le bouc émissaire de la Révolution! Sans doute cela est abominable; et que l'ombre de Merlin (de Thion ville), qui a si bien travaillé pour sa part à l'entreprise tortueuse des Thermidoriens, frémisse par delà le tombeau de voir, après un si long temps, la vérité sortir des profondeurs où ses complices et lui croyaient l'avoir a jamais enfermée, et apparaître rayonnante et terrible, je le comprends à merveille; mais le droit, la justice ont leur jour inévitable, et il n'y a point de prescription contre la vérité éternelle.
On m'a encore adressé, a l'occasion de mon histoire de Saint-Just, un reproche dont je m'honore en quelque sorte, celui d'avoir écrit une plaidoirie. C'est Montaigne, je crois, qui reprochait à l'œuvre de Tacite d'être un réquisitoire. Toutes proportions gardées, je maintiens que l'histoire doit être à la fois un plaidoyer et un réquisitoire, parce que l'un et l'autre exigent des preuves probantes, dont se passent, et pour cause, les simples narrateurs. Et si jamais l'analyse la plus minutieuse, la discussion la plus serrée ont été nécessaires en histoire, n'est-ce point lorsqu'il s'agit d'événements dont nous ressentons encore
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les secousses, de faits si souvent falsifiés par Tesprit de parti, les passions, les haines et les rancunes particulières; lorsque surtout il s*agit d'un honome dont les actes ont été dénaturés, les intentions travesties, la mémoire odieusement calomniée? Aujourd'hui, au point oii la science historique est arrivée, je le répète, tout récit dénué de preuves rigoureuses doit être impitoyablement rejeté. Je me suis, quant à moi, attaché h mettre mes lecteurs en état de vérifier tout de suite, de contrôler sévèrement les moindres faits avancés par moi, et je serais heureux de les voir user souvent des moyens de contrôle que je mets entre leurs mains. Je n ai point voulu, sous prétexte de raconter la vie de Robespierre, refaire une histoire de la Révolution française ; tout le monde a eu sous les yeux les écrits des Mich«let, des Thiers, des Louis Rlanc, des Esquiros, des Tissot, des Villaumé et de tant d'autres, composés à toutes sortes de points de vue ; je me suis donc borné h rappeler tout ce qui se rattachait de près ou de loin à l'homme floai chaque page de la vie d'ailleurs est en même temps une page de l'histoire de la Révolution ; et j'ai pu entrer dans une multitude de détails qui, forcément négligés dans les histoires générales, n'en sont pas moins indispensables pour faire connaître complètement Robespierre. Cela même, on le conçoit, m'a mis dans l'obligation de suivre de très-près, de réfuter rigoureusement ceux de mes devanciers qui, dans leurs narrations et leurs appréciations, m'ont paru s'écarter des voies delà vérité. Je me suis attaqué de préférence aux écrivains les plus consciencieux et les plus estimés, h qui la notoriété du nom, le talent et l'indépendance du caractère permettent d'exercer sur les lecteurs une influence considérable; réfuter ceux-là, n'était-ce pas en même temps réfuter tous les autres?
J'ai divisé cette histoire en trois parties bien distinctes. La première, intitulée la Constiluanle , comprend la période la moins connue, et nfin la moins curieuse de la vie de Robespierre; on verra que la Uévolution, avant même qu'elle éclatât, était tout entière dans l.i létc du puissant réformateur. J^a seconde traite de sa grande (|uerelle avec les Girondins, et montrera, par des preuves sans réplique, par des révélations inattendues, de quel côté, dans cette lutte h jamais regrettable, et qu'il ne tint pas a lui d'étouffer, furent la modération, le bon droit et la justice. La troisième partie enfin peint la grande |)ériode révolutionnaire, l'époque où la France eut h traverser les plus