‹ Histoire de RobespierreChapitre 14 sur 283 · LIVRE I. PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

LIVRE I. PROLÉGOMÈNES

bourgeoisie et du prolétariat. La Révolutio.n, selon eux, devait profiter à tous, et non à quelques-uns; et ils n*admettaient pas que, sur les ruines de la féodalité brisée , s'élevât une autre aristocratie moins généreuse, plus égoïste que la noblesse abattue par eu^. Poussés par le destin dans la lutte désespérée entre l'ancien et le nouvel état de choses». lutte d'autant plus vive que la résistance des castes privilégiées et de leurs partisans était plus acharnée, ils avaient dû porter de rudes coups à leurs adversaires, consentir à des sévérités passagères, nécessitées par de formidables circonstances ; mais, du moins, ils ne confondaient pas les indifférents avec les coupables, la faiblesse ou l'erreur avec le crime. Plus d'une fois en les entendit réclamer au nom de rhumanité et du bon sens ; et le jour où, après avoir essayé de rétablir un peu d'ordre dans l'inévitable chaos d'une résurrection, ils se disposaient à proposer à l'Assemblée souveraine de demander à quelques scélérats compte du sang inutilement répandu, et des persécutions indistifttrlement prodiguées, ils succombèrent sous l'alliance impie d'une poignée d'intrigants sanguinaires, de royalistes déguisés et de patriotes égarés; et, suivant la propre expression de Barère, périrent sur l'échafaud pour avoir voulu arrêter le cours terrible de la Révolution (1).

Je dirai plus tard les conséquences désastreuses de leur chute, l'irréparable dommage qu'en a subi notre France ; le sang des patriotes versé à flots; la Terreur devenue modéraiian, et, sous ce masque emprunté^ décimant hypocritement le pays; tous les cynismes enfin, toutes les lâchetés, toutes les turpitudes des héros de Thermidor, ou, pour me servir de rexpression de Charles Nodier, de cette hideuse faction thenmdorienne qui décapita la République, et anéantit presque complétemeiit en un jour l'œuvre de cinq ans de luttes gigaDtesq^es qu'allait oouroimer la victoire.' Mais avant de remuer cette vase, avant de moQtrer k nui cette plaie profonde faite par une réaction effrénée, et dont le pays saignera longtemps, avant d'étaler dans toute leur effrayante horreur les véritables saturnales de la Révolution, il importe de connaître à fond les causes efficientes d'une telle catastrophe, et le rôle des citoyens qni en ont été victimes, de ces hommes assez grands pour qu'à leur destinée ait été attachée celle de la République elie-ménie.

Je parlerai donc présentement des vaincus de Thermidor,, car écrire l'histoire du plus ilustre d'entre eux, c'est aussi raconter la vie de ses compagnons cTannes et de gbnre..

^1) Diflcour» èe Barëre doiis la. séance da 10 thennidor. Voyez le Monitfitr du 12 tiMtmûà&tf tM II.

HISTOIKE OR ROUBSPIERiŒ

0 martyrs! je vous plains, non pour la mort cruelle que ipus avez trouvée dans un odieux guet-apens; qu'importerait cette fm tragique, si la postérité eût fait de votre carcan une couronne, et de votre supplice un titre de plus à la reconnaissance de vos compatriotes? mais je vous plains d'une pitié bien forte pour cet opprobre immérité dont votre mémoire est encore couverte aux yeux d'une partie du monde aveuglé. r.es malheureux m'attirent, et je ne sache pires infortunés que ces généreux citoyens qui, en récompense d'une vie toute d'abnégation, de vertu et de dévouement, recueillent les malédictions de ceux dont ils eussent voulu assurer le bonheur, et, par delà le tombeau, sont encore poursuivis par de stupides anathèmes ! Grandes ombres dont rtiân âme comprend la douleur, je me sens entraîné vers vous par ma haine contre tout ce qui est injuste, par ma sympathie pour tout ce qui souffre !

Et de ces glorieux martyrs aucun n'a, au même degré que Maximilien Robespierre, subi les dures étreintes de la calomnie ; non, jamais, depuis dix-huit cents ans, homme n'a été plus cyniquement calomnié. L'histoire nous apprend que la Grèce pleura longtemps le supplice de Socrate et la proscription d'Aristide ; mais la France n'est pas la Grèce. Insulter Robespierre est devenu une affaire de convention. Hier encore, n'entendions-nous pas des écrivains soi-disant démocrates s'acharner sur sa mémoire, sans prendre la peine de vérifier leurs assertions, et leurs paroles ne semblaient-elles pas, comme un écho prolongé, des diatribes de Courtois et de Montjoie, deux des plus cyniques barbouilleurs de papier qui, depuis Gutenberg, aient fait gémir la presse? 0 vérité, quand donc dessilleras-tu tous les yeux ! '

Les réacteurs de Thermidor ont poussé jusqu'au chef-d'œuvre l'exécrable science d'Anitus, et devant le formidable amas de mensonges et de faux (je dis faux matériels, altérations d'écritures, etc.) entrermêlés par eux avec un art diabolique, rien d'étonnant à ce qu'un grand nombre de lecteurs de bonne foi, mais superficiels, se soient laissé prendre au piège. Parmi les contemporains, beaucoup, sans s'immiscer directement dans ces mensonges et dans ces faux, s'en sont rendus les complices par leur silence, les uns parce qu'ils se sentaient perdus s'ils élevaient la voix en faveur des victimes, les autres parce que, au moment où soufflait, avec une violence à tout renverser, l'âpre vent de la contre-révolution, ils n'étaient pas fâchés de laisser peser sur des

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