‹ Histoire de RobespierreChapitre 153 sur 283 · LIVRE IV. — ROBESPIERRE ET LA PRESSE EN · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — ROBESPIERRE ET LA PRESSE EN

les abus de Tancien régime, tentaient d'impuissants efforts pour arrêter dans sa marche la Révolution, et s'évertuaient à crier au flot irrité ; Tu n'iras pas plus loin.

A toutes ces déclamations furibondes, à ces misérables inventions de la haine, Robespierre opposait le plus souverain mépris ; il trouvait d'ailleurs des compensations suffisantes dans l'estime publique et dans les éloges que ne cessaient de lui prodiguer les journalistes du parti populaire. Brissot lui-même, dans son Patriote français^ Gorsas dans son Courrier de Versailles à Paris^ Barère dans le Point du jovr^ Carra et Mercier dans leurs Annales patriotiques^ Loustalot dans les Révolutions de Paris, Fréron, sous le nom de Martel, dans VOrateur du peuple^ Garât dans le Journal de Paris ^ mademoiselle de Kéralio dans le Mercure national, et une foule d'autres portaient chaque jour aux nues son patriotisme ardent, son désintéressement à toute épreuve, son amour de l'humanité, et lui préparaient cette réputation sans égale qui devait être bientôt si retentissante dans le monde. La presse en effet, semblable à la lance d'Achille, contient en elle son propre remède, et guérit elle-même les blessures qu'elle fait. Inutile en conséquence de la refréner à outrance, de l'enserrer dans des lois draconiiiennes. Chaque mesure restrictive de la liberté de la presse est un bâillon mis à la pensée. Aussi Robespierre, loin de réclamer contre elle des lois compressives, à l'exemple de plusieurs de ses collègues, s'en montra-t-il, en plus d'une occasion, l'intrépide défenseur; jamais il ne songea à poursuivre les folliculaires acharnés à le diffamer, ne rangeant pas au nombre des injures à venger celles qui n'atteignaient que sa personne.

Mais tous n'étaient pas animés du même esprit de tolérance. Parmi ceux des membres de l'Assemblée nationale que la presse démocratique avait le plus vivement poursuivis de ses épigrammes mordantes était l'ancien intendant de la marine Malouet, un des coryphées de ce Kbéralisme menteur affecté par les membres du club de 89. Colorant èi prétexte du bien public et de la cause de l'ordre son ressentiment, il avait dénoncé du haut de la tribune, le 31 juillet, avec la brochure de Marat, Cen est fait de nous^ dont nous avons dit un mot déjà, le dernier numéro des Révolutions de France et de Rrahant^ et obtenu un (fécret d'accusation contre les auteurs d'écrits incendiaires. Tout en estimant le talent et le patriotisme de Marat, Robespierre blâmait hautement îa forme violente de ses articles; les sanglantes hyperboles de TAmi du peuple lui causaient une invincible répugnance. Quant à Camille Desmoulins, dont il faisait grand cas, 11 lui reprochait surtout son incorrigible étourderie, et de compromettre quelquefois dans les sar-

casmesd'un rire continuel la dignité de la Révolution. Quel était en celte circonstance le crime de Camille? Il avait comparé la fête fédérale du li juillet au triomplie de Taul-Émile, où le vainqueur avait traîné derrière son char un roi humilié et suppliant. Après avoir entendu la dénonciation de Malouet, un membre de l'Assemblée, Defermont, avait demandé que le décret proposé fût commun aux auteurs des Actes des Apôtres et de la Gazette de Paris, dont les écrits n'étaient pas moins incendiaires dans un sens opposé ; mais le vent de la réaction soufflait, et l'Assemblée ne s'était pas montrée disposée à sévir contre les 1 ibelles de l'aristocratie.

Tandis que Marat, furieux, rendait guerre pour guerre et tonnait contre Tauteur de la dénonciation, Camille réclamait contre le décret dont il était Tobjet, au moyen d'une adresse fort habile et conçue dans les termes les plus modérés. Après avoir protesté de son dévouement à la patrie et à la Révolution, il priait l'Assemblée de ne pas le sacrifier au ressentiment d'un ennemi personnel, et de prendre au moins connaissance du numéro dénoncé avant de le traiter comme ijn criminel de lèse-nation. La lecture de cette adresse, accueillie par de nombreux applaudissements, ramena Malouet à la tribune. Pâle, l'œil en feu, la voix irritée, comme un homme en proie aux agitations de la haine, il reprit son accusation contre Camille. « Qu'il se justifie, s'il l'ose! » s'écria-t-il en terminant, u Oui, je l'ose, > répondit immédiatement une voix partie des tribunes. Cette voix, c'était celle de Camille Desmoulins. L'Assemblée presque entière se leva toute troublée par cette sortie inattendue, et le président crut devoir ordonner l'arrestation immédiate de l'interrupteur.

Robespierre, venant alors au secours de son camarade de collège, dont la liberté était menacée, entreprit chaleureusement sa défense. Plusieurs fois, dans le cours de la séance, il reprit la parole pour le soustraire aux rancunes des forcenés de la droite. Malheureusement les journaux du temps ne donnent qu'un récit fort abrégé des débats amenés par ce curieux incident. Camille Desmoulins, en racontant luimême l'aventure, se contente de dire : « J'ai eu la gloire immortelle de voir Pétion, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix, Biauzat, etc., confondre les périls d'un journaliste famélique avec ceux de la liberté» et livrer pendant quatre heures un combat des plus opiniâtres pour m'arracher aux noirs qui m'emmenoient captif; maints beaux faits surtout ont signalé mon cher Robespierre (1)... » Ne voulant pas blâmer l'ordre d'arrestation donné parle président de l'Assemblée, Maximilien

(1) Révolution» de France et de Brabanl, numéro 37, p. 599.

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