LIVRE IV. MORT DE MIRAHEAC
ira loin, il croit tout ce qu'il dit, et il n*a pas de besoins ; » et contre les raisonnements duquel nous avons vu en diverses circonstances se briser son éloquence. Il n'avait pas de besoins ! c'est-à-dire son cœur et sa raison étaient au-dessus de ses passions. Ce qui était sa force était la faiblesse de Mirabeau. Celui-ci, incapable de résister aux emportements de son tempérament fougueux, alla jusqu'aux limites mêmes de la trahison pour satisfaire ses goûts de luxe et de plaisirs ; celui-là sut rester inaccessible aux séductions grossières et dompter la nature. Dire d'un homme qu'il n'a pas de passions, c'est un moyen commode d'excuser les libertins et d'amoindrir le mérite de ceux qui parviennent à se rendre supérieurs à elles. Lui aussi, au contraire, était d'un tempérament ardent, mais en le combattant à tout moment, et à force de volonté, il était arrivé à le maîtriser (1).
Tandis que Mirabeau s'installait effrontément dans un hôtel splendide de la Chaussée-d'Antin, qu'il entretenait à grands frais des danseuses de rOpéra, menant de front cette vie dévorante de plaisir et de travail, Robespierre, retiré danâ son froid logis de la rue de Saintonge, songeait à moraliser le peuple, et, penseur austère, dînant frugalement à trente sous (2), prenait en pitié ces jouissances matérielles par lesquelles, hélas! furent détournés des vrais principes de la Révolution tant d'hommes qui d'abord lui avaient paru si dévoués. Âme vénale, le premier eut les mains souillées de l'or de la cour ; le second résista à toutes les tentatives employées pour le corrompre. Un grand nombre de fois, atteste un témoin peu suspect de partialité en sa faveur ^3), il refusa des offres et des envois qui n'exigeaient rien de lui, pas même un remercîment. Bertrand de MoUeville donne également dans ses Mémoires des preuves du désintéressement parfait de ce grand citoyen, dont, sur ce point du moins, la réputation est restée invulnérable. Quand, après Thermidor, quelques misérables voulurent essayer de la ternir, la risée publique, même en ce temps de réaction impitoyable, fit bonne justice de leurs ignobles pamphlets. Et lorsqu'en cette année 1791 un libelle royaliste ne craignit pas de le peindre comme un des chefs d'un parti stipendié par l'Angleterre et la Prusse, il put répondre avec une légitime fierté : a Oui, citoyens, ceux qui ont dédaigné l'or des despotes de leur pays, ceux qui n'ont pas voulu puiser dans cette source immense de richesses ouverte par notre système financier à la cupidité de tant de vampires publics, ceux que l'on veut per-
(1) Voy., à ce sujet, lesSouvenin d'un déporté^ par P. Villier», p. 2.
(2) Révolutions de France et des Royaumes, etc. (Nouveau titre du journal de Camille Desmoulins.) Numéro 78.
(3) Souvenirs d'un déporté, ubi suprà.
dre parce qu'on ne peut les acheter, sont soudoyés par le despote de la Prusse et par les aristocrates Anglais, pour défendre, depuis Torigine de la Révolution, aux dépens de leur repos et au péril de leur vie, les principes éternels de la justice et de Thumanité, pour lesquels ils combattoient avant la Révolution même, et qui font aujourd'hui la terreur de tous les despotes et de tous les aristocrates du monde (1). »
Dire que Mirabeau fut un traître serait certainement aller au delà de la vérité et de la justice ; non, jamais il ne rompit entièrement avec cette Révolution pour laquelle il se sentait en définitive des entrailles de père ; mais on peut assurer qu'en beaucoup de discussions ses discours eussent eu un caractère tout autre, plus conforme à son instinct et à la logique révolutionnaire, s'il n'eût pas conclu avec la cour un marché honteux. Cela se pressentait à l'époque, sans qu'il y eût alors rien de certain. Robespierre, lui, ne fut jamais que l'homme de sa foi. Âh! c'est qu'au premier il manquait, pour se diriger au travers des écueils delà vie, cette boussole de la conscience qui ne lit jamais défaut au second, et sans laquelle, comme il l'a dit lui-^éme dans un jour de suprême mélancolie, il aurait été le plus malheureux des hommes.
Mirabeau possédait, sans nul doute, des qualités oratoires supérieures à celles de Robespierre ; il avait dans ses discours improvisés de ces mouvements sublimes dont la mémoire des hommes ne perdra jamais le souvenir; c'était, en un mot, l'éloquence même, l'éloquence emportée et furieuse. Mais Robespierre était la figure vivante du droit et de la justice, non la statue roide, compassée, comme à tort on l'a trop souvent prétendu ; rien d'entraînant et de passionné, au contraire, comme quelques-uns de ses discours; la fibre intime, celle du cœur, y vibre bien plus que dans ceux de Mirabeau. A côté de discussions toutes juridiques, d'inflexibles maximes, que d'effusions de tendresse, d'explosions de sensibilité, qui lui conquirent en France les sympathies de tant de milliers de citoyens l Mirabeau eut des amis dévoués, et surtout de joyeux compagnons ; Robespierre, lui aussi, eut des amis dévoués; si le premier était facile et commode dans l'intimité, le second n'était pas moins affable, et sur la bonté de son cœur, sur sa bonhomie, nous avons d'irrécusables témoignages: il eutdesamis dévoués jusqu'à l'ostracisme, jusqu'à partager volontairement sa proscription et sa mort, ce qui estU plus grande preuve d'amitié, et la plus rare qu'un homme puisse recevoir. La mort de Mirabeau causa une douleur universelle, mais celle de Robespierre, nous le croyons, eût été plus vivement sentie encore; et ces lignes d'un journal populaire nous semblent avoir été l'expression
(1) Adresse aux Français^ par Maximilien Robespierre, p. 37.