LIVRE V. — LES HOMMES DE COULECR ET LES ESCLAVES
l'Assemblée des avocats dont le moins passionné ne fut pas Barnave. Des écrivains à leurs gages entreprirent contre les amis des noirs, contre Grégoire, contre Brissot, qui dans son journal malmenait rudement les propriétaires d'esclaves, Charles Lameth tout le premier, une guerre acharnée. Déjà portée à TAssemblée constituante, la question y avait été pour ainsi dire éludée. Cependant il avait été décrété, au mois de mars de Tannée précédente, qu'il serait créé, dans toutes les colonies où il n'en existait pas déjà, des assemblées coloniales composées de toutes personnes âgées de vingt-cinq ans, propriétaires d'immeubles ou domiciliées depuis deux ans au moins dans la colonie et payant une contribution, et que, au moyen de ces assemblées, les colonies émettraient leurs vœux sur la législation coloniale et sur l'état des personnes. On devait bien s'attendre à ce que ces voeux n'iraient pas jusqu'à réclamer l'abolition dejesclavage; mais au moins le décret de l'Assemblée constituante consacrait-il,- par son silence même, l'égalité des droits politiques entre les hommes de couleur libres et les blancs. Néanmoins de ce silence les colons arguèrent le contraire, et à Saint-Domingue, par exemple, l'assemblée de Saint-Marc se mit en véritable étal de rébellion. De là d'irréparables malheurs, d'affreuses vengeances, des scènes d'horreur sans nom. Orï sait les soulèvements des mulâtres et des nègres, les massacres à la lueur des incendies, les terribles représailles des colons, le barbare supplice d'Ogé et de ses compagnons.
Les choses étaient dans cet état lorsque, dans la séance du 7 mai, le député Delâtre, à la suite d'un long rapport, proposa à l'Assemblée nationale un projet de décret en vertu duquel aucune loi sur l'état des personnes et le régime intérieur des colonies ne pourrait être faite que sur la demande formelle des assemblées coloniales, et qui remettait à une assemblée générale de toutes les colonies le soin de rédiger des lois pour l'amélioration du sort des hommes de couleur et des nègres libres. Des esclaves, pas un mot. Singulier remède apporté aux maux dont souffraient nos colonies, que de charger de la guérison les principaux auteurs de ces maux ! Les débats, commencés le jour même, puis remis au 11, s'ouvrirent par une éloquente protestation de Grégoire, à laquelle le créole Moreau de Saint-Méri osa répondre par ces mots : « Si vous voulez de la déclaration des droits quant à nous, il n'y a {dus de colonies (1). » Comme lui, Malouet et Barnave appuyèrent de toutes leurs forces le projet du comité. De la part du premier il n'y avait rien d'étonnant; on était trop habitué à l'entendre soutenir les plus criants abus, les plus odieux et les plus injustes préjugés; mais
(1) Voyez le Moniteur du 9 mai 1791.
de la part du second cela parut une défection; sa popularité en reçut une atteinte mortelle. Lanjuinais combattit Barnave avec une grande énergie ; il conclut, comme Grégoire, à ce que les hommes de couleur fusseat admis comme les autres Français à Texercice du droit de citoyens actifs.
La discussion durait depuis trois jours quand Robespierre parut à la tribune, succédant au vieux Goupil de Préfeln qui avait défendu le projet du comité. « Il étoit impatient de parler, » dit une feuille du temps, « et Ton étoit impatient de Tentendre (1). » Il ne s'agissait pas de savoir, commença-t-il par dire, si Ton accorderait les droits politiques aux gens de couleur, mais bien si on les leur conserverait, puisqu'ils en jouissaient autrefois en vertu des décrets de rAssemblée, lesquels attribuaient la qualité de citoyen actif à tout homme payant une contribution de trois journées de travail sans aucune distinction de couleur. Accueillies par de chaleureux applaudissements, les premières paroles de Torateur excitèrent les murmures de Tabbé Maury, qui se fit rappeler à Tordre.
« Immobile dans les principes éternels, » écrivit Brissot, Robespierre somma fièrement ses collègues de ne pas se rendre à des injonctions menaçantes (2). Conmient ! pour engager TAssembléekcéder aux iniques prétentions des colons qui voulaient exclusivement jouir des droits de cité, on osait la menacer des suites de leur mécontentement! a Je demande s'il est bien de la dignité des législateurs de faire des transactions de cette espèce avec l'intérêt, l'avarice, l'orgueil d'une classe de citoyens? (On applaudit.) Je demande s'il est politique de se détermioer par les menaces d'un parti pour trafiquer des droits des hommes, de la justice et de l'humanité? » D'ailleurs, poursuivait-il, n'était-il pas facile de retourner l'argument, et ne pouvait-on prévoir à quels périls seraient exposées nos colonies par le ressentiment de citoyens injustement privés de leurs droits et disposés sans doute à mettre autant de courage à les défendre que leurs adversaires opposaient d'obstinatioa à vouloir les en dépouiller? Mais, objectait le parti des blancs, accorder aux hommes de couleur l'exercice des droits politiques, c'était diminuer le respect des esclaves pour leurs maîtres. Objection absurde! Car les mulâtres aussi étaient propriétaires d'esclaves, et les traiter en quelque sorte de la même manière, 6'était rendre leur cause presque commune. Et comment le comité éludait-il la question, n'osant la trancher en principe? 11 proposait une sorte de congrès colonial appelé à
(1) Journal de Paris^ numéro du 13 mai 1791.
(2) Le Patriote françois^ numéro 643.