‹ Histoire de RobespierreChapitre 223 sur 283 · LIVRE V. LUTTE AV£C BAUNAVE · texte numérisé non relu

LIVRE V. LUTTE AV£C BAUNAVE

colonies, qui n'ont pas défendu leurs commettants comme M. Monneron ; je déclare, dis-je, que nous ne leur sacrifierons ni la nation, ni les colonies, ni l'humanité tout entière (1). » Puis, après avoir de nouveau soutenu avec une égale énergie les droits des hommes de couleur, il demanda, comme la veille, la question préalable sur le projet du comité.

Cette chaleureuse improvisation produisit au dehors un immense effet. Parmi les feuilles qui louèrent à l'envi l'orateur dont la bouche avait si éloquemment flétri l'esclavage, citons celle de l'abbé Fauchet : « Quelle liberté, lorsque quelques-uns peuvent dire à plusieurs : Nous-ne voulons pas que vous soyez membres actifs dans le corps social, soyez passifs! C'est une liberté à la J.-P. Maury. Robespierre, dans cette séance, a développé l'âme des Français. Combien il étoit grand au milieu de ces préjugistes et de ces vendeurs d'hommes qui ont parlé ^vant et après lui (2) ! » Ces lignes de la Bouche de fer résument bien l'impression que laissèrent dans le public les deux discours de Robespierre.

Ce jour-là, l'Assemblée adopta le premier article du projet du comité «n y ajoutant les mots non libres^ proposés par Lucas, ce qui détruisait ^n définitive toute l'économie du projet de loi du comité, puisque ainsi les esclaves seulement se trouvaient à la merci du congrès colonial. Barnave se sentit vaincti ; mais, loin d'abandonner la partie, il proposa à l'Assemblée de substituer à l'article deuxième du comité un article décidant, comme l'ancien article premier, qu'il ne serait statué sur l'état politique des hommes de couleur et nègres libres que sur la demande formelle des assemblées coloniales. C'était remettre en question un procès déjà jugé. L'Assemblée consentit à rouvrir le débat. Le 15, Barnave reprit la parole pour soutenir son déplorable système. Robespierre lui répondit avec une vivacité extrême. On avait sacrifié les esclaves, du moins devait-on consacrer solennellement les droits de toutes les personnes libres, de quelque couleur qu*elles fussent, c Quant à moi, » dit-il en terminant, € je sens que je suis ici pour défendre les droits des hommes, je ne puis consentir à aucun amende--

(1) Nous citons les paroles mêmes du Moniteur^ qui de tous les journaux du temps «st celui qui a rendu le plus complètement cette intéressante discussion. (Numéro du 15 mai 1790.) La fameuse phrase c Périssent les colonies plutôt qu'un principe !» n'est donc pas de Robespierre, comme on Ta quelquefois avancé par erreur. C'est à tort également qu'on Pa attribuée à Barète; elle est de Dnport, qui dit en propres termes : « Il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe. > (Moniteur du Id mai.) C'était chose rure, du reste, que de voir le royaliste Duport soutenir la même opinion que Robespierre.

(2) La Bouche de fer, numéro 56, p. 293.

ment, et je demande que le principe soit adopté dans son entier. » Il descendit de la tribune au milieu des applaudissements réitérés de la gauche et des tribunes. Cette longue discussion se termina par radoption d'un article proposé par Reubell, et portant que l'Assemblée ne délibérerait jamais, sans le vœu préalable et spontané des colonies, sur l'état des gens de couleur nés de pères et mères non libres; mais que ceux nés de pères et mères libres seraient admis dans toutes les assemblées provinciales et coloniales, s'ils avaient d'ailleurs les qualités requises pour l'exercice des droits de citoyen (1). Quant à l'esclavage, pas un mot. Pour extirper cette institution honteuse, si justement flétrie par Robespierre, et que ne sauraient justifier tous les sopliismes du monde, il faudra arriver jusqu'à nous. A la Révolution de 1848 sera réservée la gloire d'en prononcer l'abolition définitive.

La victoire remportée par Robespierre sur Barnave n'en fut pas moins très-réelle, décisive; c'était le triomphe du droit, de la justice et de l'humanité sur les préjugés et l'arbitraire. Il y eut dans cette discussion quelque chose de singulier : tandis que, déserteur de la cause de la liberté, Barnave s'unissait aux Malouet et aux d'Eprémesnii, on voyait se ranger du côté de Robespierre des hommes qui d'ordinaire ne soutenaient guère ses opinions, les Duport, les Regnault, les La Fayette et autres membres du club de 89 ; mais alors qu'il luttait, lui, au nonL des principes éternels, et sans se préoccuper de l'opinion, ils combattaient, eux, s'il faut s'en rapporter à Camille Desmoulins, par esprit de parti et pour dépopulariser Lameth et Barnave (2).

Nous cheminons lentement, pour plus de sûreté, explorant en détail ce vaste champ de la Révolution, ne voulant rien laisser dans l'ombre, rien abandonner au hasard de ce qui concerne l'homme extraordinaire dont nous écrivons l'histoire. Plus nous avançons, plus nous le voyons se multiplier; à l'Assemblée nationale, comme aux Jacobins, il est toujours sur la brèche, prêt à traiter toutes les questions, si diverses de sujets qu'elles soient. On a peine à comprendre qu'un seul homme ail pu suffire k un tel labeur. Peu sympathique à cette partie bourgeoise

(1) Moniteur du 16 mai 1791.

(2) Rérolvtiont de France tt des Royaumes... numéro 77, p. 569.

Page 1