LIVRE V. NECESSITE DE LICENCIER LES OFFICIERS
Comme à Rœderer, ces mesures parurent à Robespierre tout a fait inefficaces. Il monta à la tribune immédiatement après le rapporteur, et débuta par quelques considérations générales sur l'organisation de Tarmée. Comment, lorsque toutes les fonctions publiques avaient été reconstituées suivant les principes de la liberté et de Tégalité, avait-on laissé subsister jusqu'ici cette aristocratie militaire, élevant encore son front audacieux et menaçant au milieu des ruines de toutes les aristocraties? Puis, présentant les armées nombreuses et permanentes comme un danger perpétuel pour la liberté, il disait : « Ignorez-vous que tous les peuples qui l'ont connue ont réprouvé cette institution, ou ne l'ont envisagée qu'avec effroi? Combien de précautions ne devezvous donc pas prendre pour préserver d'une influence dangereuse la liberté! Vous savez que c'est par elles que les gouvernements ont partout subjugué les nations; vous connaissez l'esprit des cours; vous ne croyez point aux conversions miraculeuses de ces hommes dont le cœur est dépravé et endurci par l'habitude du pouvoir absolu, et vous soumettez l'armée k des chefs attachés naturellement au régime que la Révolution a détruit! Qu'attendez -vous donc de ces chefs? S'ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent exercer leurs fonctions; s'ils en ont, à quoi voulez- vous qu'ils l'emploient, si ce n'est k faire triompher leurs principes et leur parti ? Sans doute il est une partie des officiers de l'armée sincèrement attachés k la cause de la Révolution, animés des plus piw's sentiments du civisme, de la liberté; j'en connais moi-même de ce caractère, même dans des grades distingués; mais pouvons-nous fermer l'oreille aux plaintes innombrables des citoyens, des administrateurs même, qui vous prouvent qu'une partie très-nombreuse de ce corps professe des opinions opposées? Que dis-je? jetez un regard sur le passé, et tremblez pour l'avenir. Voyez avec quelle obstination ils ont servi, dès le commencement de la Révolution, le projet favori de la cour, d'attacher l'armée k ses intérêts particuliers ; voyez-les semant la division et le trouble, armant dans quelques lieux les soldats contre les citoyens, et les citoyens contre les soldats, interdisant k ceux-ci toute communication avec les citoyens.... tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertait les projets des conspirateurs...» N'avait-on pas vu, poursuivait-il, les officiers chasser les soldats suspects d'un patriotisme un peu ardent, et les renvoyer dans leurs foyers avec des cartouches infamantes ? C'étaient en général les meilleurs soldats, les plus anciens, les plus éprouvés. Et k quel moment s'en débarrassaiton? Précisément k l'heure où les armées étrangères semblaient nous menacer, où se formaient trop visiblement contre notre Révolution
une ligue des despotes de TEurope. Or n'était-il pas absurde de laisser Tarmée française entre les mains d'iiommes disposés à défendre la cause du monarque contre celle du peuple? Avec quelle patience les soldats n'avaient-ils pas supporté les plus révoltantes injustices? Et cependant on exigeait d'eux la plus aveugle soumission, le plus entier respect pour des officiers qui, chaque jour, violaient publiquement et outrageaient la constitution et les lois. Voulait-on forcer les soldats à opter brusquement entre l'obéissance passive à la discipline et Tamour de la patrie? Non ; il fallait concilier ces deux intérêts, et faire en sorte, par une réorganisation bien entendue, que l'armée pût respecter à la fws ses officiers et les lois de son pays.
Toute cette première partie du discours de Robespierre était écrite. Les plus grands orateurs de nos premières assemblées ne traitaient pas autrement les sujets auxquels ils attachaient beaucoup d'importance, réservant l'improvisation pour les répliques et les incidents, qui, fréquemment renouvelés, leur offraient du reste l'occasion d'exercer leur facilité oratoire. Ainsi en usait Mirabeau ; ses discours les plus consi* dérables étaient rédigés par écrit d'un bqut à l'autre. 11 n'est pas donné à tout le monde d'improviser sur tel ou tel sujet ; c'est un don naturel, qu'on peut d'ailleurs acquérir à force de travail, mais qui a toujours ses dangers. Certains sujets exigent de longues. méditations, veulent être traités avec un recueillement tout particulier; et s'exposer, en les abordant en public, aux défaillances de la mémoire ou aux périls de l'improvisation, n'est pas chose prudente. Je comprends donc trèsbien que les orateurs de l'Assemblée constituante et de la Convention aient eu la précaution, dans les circonstances graves, d'écrire leurs discours. Cela ne les empêchait pas d'être en même temps d'admirables improvisateurs, comme Mirabeau et Robespierre. Qtielques personnes ont avancé le contraire relativement au dernier ; elles ont commis une grosse erreur pour ne s'être pas donné la peine d'examiner avec quelque soin les innombrables discussions auxquelles il prit paru Maintes fois, comme il est bien facile de s'en rendre compte, il eut à parler à l'improviste sur les sujets les plus imprévus : il s'en lira toujours avec infiniment de talent et de bonheur, témoin le magnifique discours que lui inspira la lettre de l'abbé Raynal à l'Assemblée constituante.
Ainsi, dans la séance du 10 juin, lorsqu'il fut arrivé à la fin de son discours écrit, il continua de ^parler (1), releva une à une les principales dispositions du projet des comités qu'il n'avait pu prévoir, et
(1) Voy. à cel égard le Journal de Paris, qui note soigneusement la distinction. Numéro du 12 juin 1791.