‹ Histoire de RobespierreChapitre 242 sur 283 · LIVRE V. — LETTRE A SES CONCITOYENS DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LETTRE A SES CONCITOYENS DE VERSAILLES

en le priant d'annoncer à ses électeurs qu*il s'efforcerait de justifier leur confiance en servant la cause commune dans un poste plus difficile et plus périlleux.

En même temps il écrivait à la société des Amis de la Constitution de Versailles, dont il venait de recevoir une lettre pleine de choses touchantes et de protestations de la plus ardente amitié. Dans sa réponse il exposait les motifs qui Tavaient déterminé à accepter, malgré lui pour ainsi dire, ce poste d'accusateur public. « Il m'imposoit de toutes les charges la plus contraire à mon goût et à mon caractère ; il m'engageoit dans un tourbillon d'affaires délicates, épineuses, immenses, au moment où j'aspirois après la fin de tant de travaux et d'agitations. » Son désir eût été de se reposer dans l'élude des grandes vérités de législation et de politique convenant à un peuple libre; son ambition de les défendre et de les faire triompher un jour au sein des assemblées législatives. Aussi avait-il longtemps hésité ; mais ses amis lui ayant représenté que c'était lui qui, dans ses discours, avait prouvé combien la puissance des nouveaux magistrats criminels pouvait être* fatale à la liberté, à la constiiution, si elle était exercée par des hommes faibles et suspects, il s'était déterminé à accepter comme un fardeau redoutable, comme l'occasion d'un pénible sacrifice, une place qu'il aurait refusée comme une récompense et comme un honneur. Ses amis de Versailles ne le blâmeraient pas, et comprendraient ses motifs ; c'était son espérance. Il leur promettait d'ailleurs daller prochainement les entretenir plus en détail au sein même de leur société, aux séances de laquelle il se proposait d'assister quand ses occupations lui en laisseraient le loisir. « Soyez, » disait-il en terminant, a soyez les interprètes de mes regrets et de ma douleur auprès de vos concitoïens, auprès des habitans de la contrée qui m'avoit honoré de sa confiance. Dites-leur que celte seule qualité sera toujours à mes yeux un titre sacré; dites-leur que, poiir aimer ardemment la patrie, je n'en suis pas moins attaché à leur bonheur particulier, et que je leur otfre à tous en général et à chacun en particulier mon zèle, ma voix, toutes mes ressources et ma vie même (1). »

Et qu'on ne s'imagine pas que ces regrets si délicatement exprimés, cette peinture de ses hésitations, de Tanxiété de son âme, soient de simples banalités d'usage, de ces phrases qu'exigent la politesse et l'urbanité ; non, c'était l'expression vraie, sincère, de ses sentiments

(1) Cette lettre et la précédente, dont les originaux existent aux archives do la ville de Versailles, ont été imprimées dans le tome deuxième de& Mémoires de la Société des sciences morales^ etc. y de Seine-et-Oise, p. 176 et suiv. 1849. La seconde s'y trouve en fac-timile.

intimes. Nous en avons la preuve dans une autre lettre complètement inédile, lettre adressée à ce cher confident d'Arras qui, dans les commencements de l'Assemblée constituante, alors que Robespierre avait un peu plus de loisir, recevait de lui ces longues et intéressantes lettres qu'on a bien voulu nous confier, et auxquelles nous avons fait de nombreux emprunts. Depuis, la correspondance est devenue rare, car les occupations se sont multipliées, ont pris tous les instants. Cependant Robespierre ne peut laisser ignorer à son ami la faveur dont il vient d'être l'objet de la part de la population de Paris, il lui écrit donc; mais ce ne sont plus de ces faciles et abondantes causeries, où il raconte en quelque façon l'histoire de l'Assemblée ; à peine a-t-il le temps de tracer à la hâte quelques lignes qui, du reste, n'en ont pas moins une importance capitale. Or, dans cette lettre toute personnelle, qui n'a pas été rédigée pour être discutée et commentée par toute une société politique, dans cette lettre où le cœur se fond tout entier, on va voir comment il s'exprime au sujet des habitants de Ver- •sailles, et si elle n'est pas une sanction évidente de celle dont • nous avons donné plus haut l'analyse et quelques extraits : t Mon cher et joyeux ami, » écrit-il, à la date du 12 juin, à son ami Buissart, «je suis trop convaincu de votre attachement pour moi pour ne point vous parler d'un événement qui m'intéresse. Les électeurs de Paris viennent de me nommer accusateur public du département, à mon insçu, et malgré les cabales. Q^^elque honorable que soit un pareil choix, je n'envisage qu'avec fraïeur les travaux pénibles auxquels cette p!ace importante va me condamner dans un temps où le repos m'étoit néccssairt\ après de si longues agitations. D'ailleurs, je regrette mes chers citoïens de Versailles qui m'ont donné les preuves les plus touchantes de leur attachement, et à qui cet événement causera beaucoup de peine. Mais je suis appelé à une destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie. Je suis toujours accablé. Je ne puis m'entretenir avec vous, m aussi souvent, ni aussi longtems que je le désire. Il ne me reste, mon cher ami, que le tems de vous embrasser de toute mon âme... »

En citant cette lettre bien remarquable, nous ne pouvons nous empêcher de faire observer qu'elle ne contient aucun reproche blessant pour Duport, qui cependant n'avait pas craint de descendre jusqu'à de basses intrigues pour «lettre obstacle à la nomination de son collègue, élu sans avoir eu même la pensée de solliciter 1( s suffrages populaires. Une simple allusion : « J'ai été nommé malgré les cabales. » Or, ceci est à noter de la part d'un homme si injustement accusé d'avoir été haineux, vindicatif et envieux. On permet tout à ses ennemis, nous le verrons

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