‹ Histoire de RobespierreChapitre 35 sur 283 · LIVRE l. MADRIGAL A OPHELIE · texte numérisé non relu

LIVRE l. MADRIGAL A OPHELIE

Tel il était dans ses lettres, tel il se montrait dans ses relations privées, aimable, enjoué, plein de prévenances et d'attentions. Aussi était -il recherché par les premières maisons d'Arras^ quoique déjà cependant les mots de liberté, de justice, d'égalité, qu'on entendait sans cesse sortir de sa bouche, commençassent de lui aliéner les principaux personnages de la ville. Il n'avait nulle répugnance pour les plaisirs mondains. <r C'était le valseur habituel de ma mère, » médisait il n'y a pas longtemps une vieille dame. « Il avait l'air sérieux, mais il était bien bon, » avait-elle souvent entendu dire à sa mère, laquelle était morte sans pouvoir comprendre les analhèmes dont une nation aveuglée poursuivait la mémoire de celui qu'elle avait connu si affectueux, si pur et si doux.

On n'ignore pas quelle sorte de fascination il exerça toute sa vie sur les femmes. Ce fut sans doute une des causes de 'son immense influence morale; par elles il prenait en quelque sorte possession des familles. Ses ennemis eux-mêmes ont bien été forcés d'en convenir. « Les regards des femmes n'étaient pas les derniers attraits de son pouvoir suprême, il aimait à les attirer... Il exerçait particulièrement son prestige sur les imaginations tendres, » lisons-nous dans un atroce libelle dont nous avons déjà parlé (1). Ces aveux sont précieux, et nous ne pouvons manquer de les recueillir, car, on en conviendra, ce ne sont pas précisément les tigres à face humaine qui s'emparent des imaginations tendres et exercent de puissantes séductions sur le cœur des femmes.

. Il se sentait attiré vers elles comme vers ce qu'il y a de meilleur, de véritablement divin en ce monde; mais ce penchant n'ôta jamais rien à la réserve et à l'austérité de ses mœurs. Il aimait à composer en leur honneur de petits vers d'une galanterie parfois un peu fade, mais toujours décente, comme cet assez joli madrigal adressé par lui à une dame d'Arras, publié pour la première fois en 1790 dans les Actes des Apôtres, et cité depuis par M. de Montlausier, dans ses Mémoires (2) :

Crois-moi, jeune et belle Ophélie, Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir, Contente d'être belle et de n'en rien savoir.

Garde toujours ta modestie.

Sur le pouvoir de tes appas

Demeure toujours alarmée,

Tu n'eu seras que mieux aimée

Si tu crains de ne Têtre pas.

(1) Vie secrète, politique et curiewe de M, J. Bobespierre, par L. Duperron. Paris, an U.

(2) Tom. II, p. 348.

La poésie fut une des distractions charmantes de sa jeunesse. Nous pourrions citer une fouie de productions poétiques sorties de sa plume, car au milieu des travaux de sa vie si occupée, si remplie, il trouvait moyeu de consacrer de temps en temps quelques heures à la liitéralure, et c'étaient des heures heureuses. Comme tous les esprits délicats, il aimait cette langue sonore du vers, cette langue immortelle où la pensée revêt une forme plus saisis^ante, et, rendue en sons métalliques, laisse une empreinte plus durable. Outre les couplets composés pour la société des Rosali, il a laissé quelques productions manuscrites d'une valeur médiocre. Il est à croire toutefois que, s'il se fût complètement adonné à ce genre de littérature, il eût réussi, sans s'élever beaucoup, principalement dans le genre de Gresset. Au reste il ne paraît pas avoir attaché grande importance à ses compositions poétiques; je ne sache pas que, excepté ce madrigale à Ophélie puWié à son insu, aucune pièce de vers de lui ait été imprimée de son vivant: c'était un simple délassement, non l'occupation sérieuse de sa vie. Un remercîment, un compliment à faire, un ridicule à fronder excitaient sa verve facile. Un jour ii s'en prit à la coquetterie de certains ecclésiastiques de qui l'unique souci à l'autel est de montrer la bague précieuse dont un de leursdoigts est orné, ou leurs fmes manchettes de batiste brodée. Sur le mouchoir du prédicateur, qui souvent remplit en chaire un rôle fort important, il écrivit tout un poëme (1).

Mais son œuvre littéraire ne se borna pas à ces légers essais, il a d'autres titres pour figurer avec honneur parmi les gens de lettres de son temps. En dehors de sa profession d'avocat, il traita, non sans succès, presque toutes les questions sociales à l'ordre du jour; il est bien

(l) Le manuscrit de ce poëme, provenEnt sans aucun doute des dilapidations do Courtois, figurait dans une vente d'autographes du mois d'a^Til 1855 (catalogue Laverdet). En voici quelques vers :

Oui, tout prédicateur, k Pusago dorile,

N'osrroit smus iiioorboir annoncer l'Ërangile.

Soit quM veuille, de Dieu rappelant la bonté,

Etiler (le sa foi la uinle majesté ;

Soil qu'il veuille, annonçant des vériiis terriblei,

Vous peindie des mèi-hanU les tortures horribles,

Et déjk, ^ous les ;iies des paies rriniinelS)

Ouvrir dt-s noirs enfers les gnnifres éternels.

Il fiiut qu*un mouchoir blanc, déployé »nr la chair«,

Brille avant que TApdire ait dit : « Au nom du Père. »

Le manuscrit dont ces vers font partie n'est probablement autre que la pièce de vers mentionnée par Courtois fils dans sa brocbure intitulée : Affaire dts papien di i'ei-conrnitionn^l Courtois, in-8« de 36 p. Voy. p. 28. Nous reviendrons sur cette brocbure, instructive à plus d'un titre.

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