LIVRE I. ELOGE DE GRESSET
c si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les Sujets les plus graves, Voltaire si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses comédies. 9
Gresset avait été moins heureux en abordant la scène tragique ; mais il eut plus de succès dans un autre genre récemment mis en honneur par Diderot, non sans avoir rencontré une vive opposition et donné lieu aux disputes les plus animées, nous voulons parler du drame. Robespierre prit résolument parti pour le nouveau genre dramatique, et les théories émises par lui à ce sujet, en scandalisant l'esprit classique des membres de l'Académie d'Amiens, ne furent peut-être pas étrangères à son échec. Le morceau suivant, sorte de profession de foi littéraire, très-nette, très-accentuée, nous semble curieux à plus d'un titre. « Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la naissance de ces productions connues sous le Bom de drames. Mais je ne sais quelle manie pousse une foule de critiques à déclamer contre ce genre nouveau avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la nature ne connaissoit que des tragédies et des comédies, prenoient tout ouvrage dramatique qui ne portoitpas l'un de ces deux noms pour un monstre en littérature, qu'il falloit étouffer dès sa naissance, comme si cet inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l'homme et la société devoit être nécessairement renfermée dans ces deux cadres ; comme si la nature n'avoit que deux tons, et qu'il n'y eût pas de milieu pour nous entre les saillies de la gaieté et les transports des plus furieuses passions. Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuroient, et nous persuader qu'il n'étoit permis de s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros ; tandis qu'ils faisoient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d'autres malheurs que pour ceux d'Oreste et d'Andromaque; nou^ sentions que plus l'action ressemble aux ëvénemens ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant et l'instruction frappante (1). » Ne croirait-on pas lire une page de la magnifique
(1) Pag. 21 et 22. Ce discours a paru en 1786, sous ce titre : Éloge de Gresset. Hwours qui a concouru pour le prit proposé par l'Académie d'Amiens en Vannée 1785, I«r^....., avocat au Parlement, av^c cette épigraphe :
Hune lepidique sales lugent, venerfsqao pudicae, Sed mores prohibent iogeniumque mori.
et fameuse préface du Cromwelt de Mctor Hugo? En littérature comme en politique Robespierre, on le voit, ne se tenait pas enfermé dans le cercle étroit des idées anciennes : il voulait émanciper la première au profit de Tesprit humain, comme il avait hâte de régénérer la seconde au profit des peuples.
XVÏII
Cet échec académique ne Tempêcha pas de continuer à traiter les grands sujets moraux proposés chaque jour par les diverses sociétés savantes; seulement il renonça désormais à envoyer ses écrits au concours, se contentant de prendre pour confidents et pour juges ses collègues de r Académie d'Arras, dont les applaudissements suffisaient à son ambition.
C'est ainsi que, dans la séance du 27 avril 1786, il prononça un dis-
Londres et Paris. Rover, 1786, iii-8" de 4R pages.
L'injuste arrftt deTAcadi^mio d'Amiens indisposa beancoiip de monde. Robespierre, lui, n*en garda aucun ressentiment, témoin w.s vers qne lui adressa M. Dubois àê Fosseux uu sujet de sou discours sur Greasct :
Quoi ! ce touchaut éloge où ta lui reud« lierorasge,
Où lu peini son psprit, son slyle inlcTetsant,
A «ec concitoyens parut iDsufKitant*
Qu'ils craiguent que par eux m cendre révérée
N'obtienne pas la gloire U Greaset préparée. •
Que falloit-il de plu« pour rhouneor d'un mortel?...
MaÏK contre cet arrèl lanilis qu<* je réclame.
Cet an M rigoureux n'irrite point ton &nie,
Pleinement insensible k sa sévérité,
Tu ne veux de vengeur que la poslérilé... «
Si les vers sont médiocres, ils prouvent au moins, contre l'opinion reçue, que les blessures de l'amour- propre n'atteignaient pas Robespierre, et que l'injustice de l'Académie d^Amiens n'avait déposé aucune blessure dans son cœur.
Le manuscrit autographe de Robespierre existe dans les archh'es de PAcadémie d'Amiens ; il porte en tOte : numéro 9, reçu le 20 juin 1785.
11 y a entre le discours imprimé et lu manuscrit autographe d'assez nombreuses variantes, sans importance d'ailleurs quant au foiul mêûie de l'œuvre. Les personnes curieuses de les connaître peuvent consulter l'exemplaire de la bibliothèqae da Louvre, où les variantes ont été soigneusement placées en marge, en regard du texte, en 1835, par M. de Cayrol, ancien membre de l'Académie d'Amiens (ftec«et{ A, numéro 377).
On trouve dans le môme vol n me un autre éloge de G resset attribué à BaiUy.(aYec variantes également) éloge qui a également concouru, sans plus de succès, et que M. de Cayrol met beaucoup au-dessus de l'œuvre de Vavocat d'Arras, Nous croyons, pour notre part, qu'il y a beaucoup d'esprit de parti dans ce jugement.