LIVRE I. MADEMOISELLE DE KERALIO
Robespierre répondit à mademoiselle de Kéralio en termes d'une convenance parfaite. Il la félicita d*abord d'avoir rappelé dans son discours, d'une manière aussi noble que touchante, le souvenir de son père, le littérateur breton, qui, à cette époque, jouissait encore de quelque réputation. 11 saisit ensuite cette occasion de rechercher si l'admission des femmes dans les sociétés littéraires présentait quelque utilité. Ce serait, suivant lui, un moyen d'ajouter aux travaux de ces sociétés des charmes jusqu'alors inconnus et un intérêt plus puissant, car on rassemblerait ainsi les dons divers partagés par la nature entre les deux sexes. A la force et à la profondeur du génie de l'homme se. réuniraient l'agrément et la délicatesse de celui de la femme, et de cette réunion résulterait infailliblement un progrès sensible dans les productions de l'esprit. Nous n'avons pas à examiner ici jusqu'à quel point il pouvait avoir raison, mais, par l'analyse de son curieux discours, on comprend mieux le prestige qu'il exerça toujours sur les femmes, et Ton se rend suffisamment compte de son chaste penchant pour elles.
Quels heureux effets, dit-il encore, quelle émulation salutaire ne doivent pas produire leurs suffrages! N'est-ce pas un de leurs premiers devoirs, une de leurs plus pures joies, une de leurs plus belles prérogatives, d'encourager le talent? Et si l'amour de la gloire nous sollidle, si toutes nos facultés tendent vers ce noble but, n'est-ce pas encore pour attirer leurs regards, mériter leurs applaudissements? La femme enfin n'est-elle pas le ressort le plus actif de nos meilleurs sentiments fil montre son influence propice encourageant, dans tous les temps, l'homme aux grandes actions. Si l'on cherche bien, on verra que c'est à elle que doit remonter l'honneur de tous les genres de mérite . Dans les siècles grossiers, « où l'humanité dégradée semblait anéantie sous l'infâme joug de la tyrannie féodale, » qui encourage de généreux guerriers à venger l'innocence, à poursuivre les malfaiteurs? la femme. Qui exalte le cœur des héros de la chevalerie ? la femme. C'est ammés par elle que les plus brillants poètes ont ceint la couronne d'immortalité. Par elle s'agrandissent les âmes; les plus beaux chefsdœuvre, les plus magnifiques productions du génie sont dus à son irrésistible empire. Il faut donc bien se garder de la dédaigner, il faut raccueillir avec empressement au sein des Académies, l'adopter, l'encourager à cultiver les lettres, dont elle doit être la protectrice naturelle, et ne pas perdre de vue que le ciel nous l'a donnée, non pour être un vain embellissement dans l'univers, c mais pour concourir au bonheur et à la gloire de la société. » '
On ne doit pas s'étonner maintonant si mademoiselle de Kéralio, devenue madame Robert, resta parla suite une des admiratrices pas-
sionnées de Robespierre, et si, daB& le Mercure natifmal^ elle écrivit sur lui des pages enthousiastes (1).
Dans le mois suivant de cette même année 17^7 eur^it lieu, à TAcademie d'Arras, la réception de Carnot et celle de Mareacot, également officier au corps royal du génie, et qui devait plus tard, sous les ordres et en compagnie de Saint-Just, s'illustrer sous les murs de Charleroi. Carnot lut lui-même son discours de réception, dont le sujet était le Pouvoir de rhabilude. Mais ce ne fut point Robespierre qui le complkneQta, comme on Ta écrit par erreur; cet honneur échut à M. Ansart, leur ami commun. Le premier se contenta d'applaudir au succès de l'éaûiDeiil collègue qu'il appelait familièrement Tamt Carnot (2).
Il ne se passait guère de séances où Robespierre ne prit une part active aux travaux de l'Académie. 11 est fâcheux que les nombreux discours qu'il y prononça n'aient pas été tous complètement recueillis, notamment celui dans lequel il demandait une réformation radicale du code criminel en vigueur alors. On y verrait combien cet esprit juste et ferme devançait par ses idées la Révolution française. Et jamaisil ne manquait l'occasion de les développer. Ayant été chargé parles collègues, dans les premiers jours de l'année 1789 de complimenter le
(1) Voy. Ifi Meteuff national^ ou Journal d'Etat ei au citoyen, devena sa nninéity 22 Révolution de VEuropt et Mercure national réunis, journal di-mocratique,. rédigé par madame Robert (ci-devant niadenioi- elle de Kéralio), de l'Académie d'Arras ; Louis- Félix (ruinemcnt (ci-devant de Kéralio), de F Académie des inscriptions et belleslettres; Antoine Toumon, de TAcadémie d' Arras; Hu^n (ci-devant de Baaseville), de plusieui*s Académies , et François Uobert, professeur de droit public, tous membres de la Société des Amis de la Constitution. Première série, du 31 décembre 1789 au 29 mfltrs 1791, 53 numéros.
(2) L'honorable M. Carnot s'est donc encore trompé en écrivant : « £n 17H6, Uobcspierre, alors directeur de l'Académie d'Arras, fut chargé de complimenter Carnot, élu membre de cette Académie. Voilà les seules relations qu'ils eurent ensemble... » (Mémoireê sur Carnot^ par son iil<, U I, p. 96.)
Voici ce que nous lisons dans l'extrait de la séance publique de l'Académie royale des belles-lettres d'Arras, tenue le 25 mai 1787 : « M. Carnot, officier au corps Toytkl dn génie et nouvel académicien ordinaire, lut son discours de réception... M. Ansart répondit m ce discours, parla des talents de M. Cainot, de ses oonnai*sances littéraires, de l'étude approfondie qu'il a faite des mathématiques... M. Ansart termina sa réponse en parlant de ce que l'Académie avait à attendre de M. de Carnot, et en l'engageant à lai consacrer tes talents et le temps dont û pourra disposer. »