‹ Histoire de RobespierreChapitre 87 sur 283 · LIVRE II. SON DISCOLRS COXTIiE LA LOI MARTIALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SON DISCOLRS COXTIiE LA LOI MARTIALE

commandants de provinces frontières qui laissent passer les grains dans des pays étrangers. » Puis, après avoir engagé le comité des recherches et celui des rapports à dénoncer à TAssemblée tous les faits parvenus à leur connaissance, il invitait ses collègues à ne pas se laisser endormir par le mot de constitution que, dans une intention suspecte, certaines gens avaient toujours à la bouche, et à songer avant tout à assurer la subsistance du peuple. « Souvenez-vous, » dit-il en terminant, « que pendant que l'on se préparait à faire avorter la liberté dans son berceau, on ne cessait de nous parler de constitution, qui ne serait qu'une chimère si nous ne portions remède aux maux actuels (1). »

La voix puissante de Mirabeau se fit également entendre en cette occasion. Il voulait à la fois et la loi martiale et un tribunal national, nnais il demandait aussi qu'avant tout on s'occupât d'assurer les subsistances de la capitale. Car, disait-il, « que serait une loi martiale, n le peuple attroupé s'écrie : 11 n'y a pas de pain chez les boulangers?)» Mais l'Assemblée avait hâte de fortifier le pouvoir exécutif, d'assurer sa propre tranquillité, et, malgré les énergiques protestations de Robespierre , elle vota la loi martiale que, dans la même séance, Target vint hii lire au nom du comité de constitution. C'était le projet de Mirabeau, légèrement modifié.

Terrible était cette loi et désastreuses étaient destinées à en être

les conséquences. Dans le cas où la tranquillité publique se trouverait en

péril, le drapeau rouge devait être hissé à la principale fenêtre de

riiôtel de ville et promené dans les rues. A la troisième sommation

adressée par les officiers municipaux, les attroupements étaient tenus

de se dissoudre immédiatement, sous peine d'être dispersés par le feu.

11 est aisé de comprendre combien pouvait être dangereux l'exercice

d'une loi si vague, si élastique, entre les mains d'un pouvoir hostile à

la Révolution et juge lui-même des cas où la tranquillité publique

serait menacée. Il n'était pas impossible de prévoir dès lors qu'un jour

ou l'autre ce drapeau rouge ferait le tour du Champ de Mars, baigné

^ns le sang du peuple ; et lorsque, quatre ans plus tard, le chef de la

'Ounicipalité qui avait réclamé une telle loi, l'illustre et malheureux

Bailly, monta sur Téchafaud, une voix secrète, mêlée aux clameurs de

I3 foule, lui cria sans doute : « Souviens-toi de la loi martiale ! »

U) Les discours de Robespierre sont, encore ix cette époque, singulièrement écourtés ^Da les journaux du temps. Nous avons résumé celui-ci d'après les versions données P*ï* le Moniteur^ numéro 76, et le Point du jour, numéro 113, p. 399. Voy. aussi le ***iiïiéro 17 des Révolutions de PaHs^ et le numéro 56 du Courrier de Provence, l'-S, 6et7.

C'est le propre de la tyrannie de profiter des incidents particuliers pour étendre sa domination et attenter à la liberté de tout un peuple. Et c'est parce que la loi martiale pouvait être d'un grand secours au. despotisme que sa promulgation fut diversement accueillie. Les partisans de la cour, tous les ennemis de la Révolution la reçurent avec joie, mais elle excita parmi les patriotes beaucoup de mécontentement. Quelques-uns des districts de Paris s'élevèrent vivement contre ses dispositions, et celui de Saint-Martin-des-Champs alla jusqu'à émettre la proposition d'une résistance à force ouverte. Des royalistes euxmêmes trouvèrent excessive la rigueur de ce décret. « Il conférait à la commune un droit de vie et de mort bien capable d'alarmer de bons citoyens, » a écrit, depuis, le marquis de Ferrières(l). Tandis que dans son journal le Patriote français, — et ceci n'est pas à oublier, — Brissot défendait avec acharnement toutes les mesures compressives prises par l'hôtel de ville, les sentinelles avancées de la Révolution, suivant l'expression de Bailly (2), se répandaient en plaintes amères contre la loi martiale et ceux qui l'avaient provoquée, a Cette loi,» écrivait Loustalot, « dont le nom seul devait choquer des hommes qui viennent d'éprouver toutes les horreurs du gouvernement militaire, a paru destinée h favoriser les menées, les projets des aristocrates, et à forcer le peuple à tendre ses mains à de nouveaux fers (3). » En même tempscommençait à grandir singulièrement dans l'opinion l'homme qui, en termes si fermes et si convaincus, avaitessayé d'arrêter l'Assemblée dans les voies où quelques meneurs semblaient vouloir la jeter. 11 faut, en effet, assigner au discours sur la loi martiale le point de départ de l'immense faveur dont le député d'Arras n'allait pas tardera jouir parmi le peuple. a La motion de M. Robespierre m'a frappé ; i> écrivait au rédacteur des Révolutions de Paris un citoyen du district de Saint-Jacques-la-Boucherie, « ses cris n'ont point été écoutés; l'éloquence fastueuse l'a emporté sur l'éloquence de la raison, et son énergie a été qualifiée d'irascibilité, d'amour-propre. Oui, proclamer la loi martiale avant d'avoir établi un tribunal pour les criminels de lèse-nation est un acte impoli-

(1) Mémoires de Ferrières, t. 1, p. 354.

(2) Mémoires de Bailly, t. III, p. 222.

(3) Bétolutions de Paris^ numéro 16.

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