‹ Histoire de roi Henri-le-GrandChapitre 27 sur 27 · LESQUELLES N'ONT POINT ÉTÉ INSÉRÉES EN SA VIE · texte numérisé non relu

LESQUELLES N'ONT POINT ÉTÉ INSÉRÉES EN SA VIE

Lje travail seroit infini et ennuyeux à qui ne voudroit rien omettre de ce qu'il y a de beau dans la vie de Henri-le-Grand. Plus de cinquante historiens, et plus de cinq cents panégyristes, poètes et orateurs, y ont travaille', et n'en ont pas recueilli la moitié de ce qui s'en pouvoit recueillir. Parmi une si abondante variété , nous choisirons encore quelques fleurs , non pas peut-être des plus belles, mais de celles qu'il aimoit le mieux, et nous les rapporterons ici sans ordre et sans art ; la confusion des choses agréables ayant sa beauté aussi-bien que l'agencement.

Quelques-uns ont remarqué que ce grand roi avoit surpassé l'empereur Auguste en bonté et en clémence , et qu'après de longues guerres civiles, il avoit comme lui refermé les plaies de

l\f\0 P A.ROLES MÉMORABLES

l'État, calme toutes les tempêtes qui l'agitoient, et rendu la force aux lois , l'autorité aux magistrats et la discipline aux troupes.

Plusieurs aussi ont comparé le commencement de son règne à celui de David, pour les grandes traverses qu'il éprouva; le milieu à celui de Salomon, pour les ordres et beaux règlements, et pour l'abondance qu'il mit dans son royaume ; et sa fin lamentable à celle de Josias. C'étoient trois des meilleurs et des plus religieux rois du peuple de Dieu.

D'autres Font mis en parallèle avec Cyrus , fondateur de l'empire de Perse , avçc Alexandrele- Grand, avec les empereurs Constantin I", Charlemagne , Othon Y^ et Henri IV, Certes , il n'y en a pas un de tous ces princes à qui on ne le puisse égaler, et peut-être qu'il y en a qu'il a surpassés de beaucoup.

C'est une curieuse remarque , que jamais prince n'étoit venu d'un degré si éloigné à la succession d'une couronne , et n'avoit tant vu mourir de princes du sang avant lui ; mais c'en est encore une plus importante , que jamais roi de France n'avoit tant uni de belles terres au domaine , comme il fit. Il y en apporta plus lui seul , que n'avoient fait Philippe de Valois, Louis XII et François F', qui avoient été, comme lui, de ligne collatérale.

Il y unit la partie qui lui restoit du royaume de Navarre , la souveraineté de Béarn , les duchés d'Alençon , de Vendôme , d'Albret, de Beaumont-le-Vicomte ; je ne sais combien de riches comtés : Foix , Armagnac , Bigorre , Roucrgue , Périgord, La Fère , Marie , Soissons , Limoges, Conversan, et tant d'autres terres, que le dénombrement en seroit ennuyeux.

Il seroit bien aisé de dire quelle étoit la passion dominante de ce prince , mais non pas quelle étoit sa plus haute vertu ; car il les avoit presque toutes au souverain degré. Quant à sa vaillance La va!iianc«

.^ A ,., . . et vertu guer-

et vertu guerrière , peut-être qu il seroit impos- rière de Hen-> sible de trouver aucun souverain , ni même aucun capitaine , qui l'ait fait paioître en tant d'occasions que lui. On disoit de l'empereur Henri IV, qu'il s'étoit trouvé en soixante-deux batailles , ou grands combats : mais notre Henri avoit signalé son courage héroïque en quatre ou cinq batailles rangées , en plus de cent combats fort sanglants, et en deux cents sièges de places. Avant que la mort de Henri III l'eût appelé à la couronne , il eut k soutenir sept guerres, qu'il termina heureusement par sept traités de paix ; et dans ces guerres, il se vit, à diverses fois et en divers lieux, quarante-cinq armées sur les bras , n'ayant rien de bien assuré que sa propre vertu pour supporter un si grand fardeau.

Depuis l'âge de quinze ans qu'il endossa les armes, il les porta continuellement jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans. En toutes les occasions, il alloit aussi avant dans le péril que pas un de ses capitaines ; il fut blessé deux ou trois fois , mais légèrement. Ce n'étoit pourtant pas la témérité , ni le seul désir de gloire qui le portoit dans les hasards ; c'étoit la nécessité : il falloit qu'il montrât l'exemple à ses soldats. La fortune de la France et la sienne étoient réduites en tel état, que l'honneur l'obligeoit à vaincre ou à mourir. « Autrement, il ne se fût pas exposé de la sorte ; « car il n'ignoroit point qu'un roi paisible dans « son État , lui devant plus qu'à soi-même , est « obligé de se conserver pour l'amour de lui. »

Il fut si généreux que de vouloir que Vitry, capitaine de ses Gardes-du-corps, reçût en sa compagnie celui qui le blessa à la journée d'Aumale. Le maréchal d'Estrées étant un jour dans son carrosse , et ce garde marchant à la portière , il le lui montra, lui disant : Voiïa le soldat qui me blessa a la journée cV Aumale. Sans mentir , cette action est bien héroïque.

Il ne craignoit point la mort , de quelque façon qu'elle se présentât à lui, ou dans les armées, ou dans son lit. On l'entendit souvent dire , qu'il s'en remettoit avec une entière soumission a la Providence divine , et qu'il n' aurait jamais ni

peur y ni regret, quand il plairoit a Dieu de rappeler.

Il alloit au combat avec un courage tout-à-falt martial, et une brave résolution, mais sans fanfaronnerie. Après la victoire, il te'moignoit moins de joie qu'avant la bataille , jy«/re , disoit-il, qu'il ne pouvait se réjouir de voir les François ses sujets étendus morts sur la place, et que le gain qiL il faisait ne se pouvait faire sans perte.

Il étoit merveilleusement actif; il se vouloit Son activité. trouver partout et à toutes les entreprises ; il s'appliquoit entièrement à tout ce qu'il faisoit , et ne se portoit jamais à aucune chose qu'il n'en eût une entière connoissance , et qu'il n'eût vu tous les moyens qui la pouvoient faire réussir, ou l'empêcher : il avoit toujours l'œil à l'exécution de ce qu'il commandoit, et souvent se mcttoit de la partie. Ainsi il trouvoit peu d'entreprises dont il ne vînt à bout , et peu d'obstacles qu'il ne forçât : de sorte que ce n'étoit pas sans juste raison qu'il avoit pris pour devise un Hercule dompteur des monstres , avec ces paroles : Invia virtuti nulla est via.

Il jugeoit merveilleusement bien des desseins Soa juge-

J • . , . r VI ment.

des ennemis ; et souvent , ayant prévu ce qu ils dévoient entreprendre , il donna des ordres qui sauvèrent son armée , et firent dire à ses plus grands capitaines, qu'ils lui étoient redevables

de leur salut, et qu'ayant l'esprit plus relevé, il Yoyoit plus loin qu'eux, tifde^'^^™^''' Sa promptitude n'e'toit pas moindre que son jug^ement. Le duc de Parme ayant expe'rimenté plusieurs fois avec quelle ce'lerité il agissoit, disoit de lui que les autres généraux faisoient la g^uerre en lions et en sangliers, qui sont animaux terrestres ; mais que le roi la faisoit en aigle volant. Aussi étoit-il toujours à cheval; ce qui donna lieu de dire de lui, qu'il usoit plus de bottes que de souliers , et qu'il étoit moins de temps au lit que le duc de Mayenne n' étoit à la table.

Il disoit que les grands mangeurs et les grands dormeurs n'étoient capables de rien de grand; et qu'une âme que le sommeil et le manger ensevelissent dans la masse de la chair, ne peut avoir de mouvements nobles et généreux. Que s'il aimoit les festins et la bonne chère , ce n'étoit pas pour se remplir le corps , mais pour s'égayer l'esprit, et pour se donner de la joie. Sa piété. Il n'étoit point bigot , mais véritablement pieux et chrétien ; il avoit de beaux sentiments de la grandeur de Dieu et de sa bonté infinie : il disoit qu'il tremblait de crainte, et qu'il devenait plus petit qu'un atome , quand il se voyait en la présence de cette Majesté, qui a tiré toutes les choses du néant, et qui les j

jyeiit réduire en retirant le concours de sa main toute- puis santé; mais qu'il se sentoit transporté d'une joie indicible^ quand il contemplait que cette souveraine bonté tenait tous les hommes sous ses ailes comme ses enfants , et principalement les rois, a qui elle communique son autorité pour faire du bien aux autres hommes.

Depuis sa conversion, il eut toujours un très grand respect pour le saint Sie'ge , et s'en montra le défenseur avec le même zèle que ses ancêtres. Il eut aussi une forte et vive foi pour la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.

Passant un jour par la rue , assez près du Louvre , il rencontra un prêtre qui portoit le Saint Sacrement ; il se mit aussitôt à genoux et l'adora fort respectueusement. Le duc de Sully, huguenot, qui Taccompagnoit , lui demanda : Sire, est-il possible que vous croyiez en cela y après les choses que j'ai vues ? Le roi lui répartit : Oui y vive Dieu y j'j crois , et il faut être fou pour n'y pas croire; je voudrais qu'il m'eût coûté un doigt de la main , et que vous y crussiez comme moi.

Aussi employa-t-il tous les moyens de douceur pour attirer avec lui tous ses sujets dans le sein de l'Église ; de sorte qu'il fut cause de la conversion de plus de soixante mille âmes. Mais il ne voulut jamais user d'aucune violence pour cela, comme

les ligueurs l'eussent de'siré, et même il meprisoit ceux qui se convertissoient pour quelque intérêt temporel.

Lorsqu'il prioit Dieu, il le prioit a deux genoux, les mains jointes et les yeux au ciel : ses prières n'e'toient pas longues , mais ferventes. Tout le temps de sa vie , il n'entreprit aucune chose que premièrement il n'eût imploré l'assistance de Dieu , et qu il ne lui en eût remis l'événement entre les mains. J'ai appris depuis peu de jours, d'un homme de très grande condition , qui l'accompagnoit pour l'ordinaire dans ses chasses, que jamais on ne lançoit le cerf qu'il n'ôtàt son chapeau, ne fit le signe de la croix , et puis piquoit son cheval et suivoit le cerf.

Il avoit lu et étudié l'Ecrilure-Sainte; il prenoit plaisir de l'ouïr expliquer, et souvent il en tiroit des comparaisons dans ses discours.

Lorsqu'il étoit encore huguenot, il honoroit les prélats et les ecclésiastiques , quoiqu'ds fussent ses plus âpres persécuteurs, et que la plupart, au lieu de le rappeler doucement dans la bergerie , fissent tout leur possihle pour l'en éloigner et lui en fermer l'entrée.

Il rétablit l'exercice de la religion catholique en plus de trois cents villes et bourgs, où il n'avoit point été depuis plus de trente ans. Que

»E HEWRI-LE-GRAND. 44?

diral-]e de tant d'églises qu'il a rel^âties, de tant d'hôpitaux qu'il a fonde's, entre autres celui de Saint-Louis, auprès de Paris, pour les pestiférés, l'un des plus beaux bâtiments qui ornent cette grande ville, et celui des Frères de la Charité au faubourg Saint - Germain; de ce que, par son crédit, il a conservé le saint sépulcre de Jésus- Christ en Jérusalem, que les Turcs vouloient détruire ; fait mettre en liberté les Cordeliers qui en sont les gardiens, que les barbares avoient mis aux fers , et obtenu permission du grand Seigneur de bâtir une maison aux pères Jésuites dans les faubourgs de Constantinople ?

Homère dit que la Justice est une des con- Sa justice. seillères de Jupiter. On peut dire plus véritablement qu'elle l'étoit de Henri-le-Grand. S'il en faut croire son plus confident ministre, il a souvent protesté en public et en particulier, qu'il ne vouloit point du bien d'autrui injustement, qu'il ne désiroit que le sien , et que Dieu lui avoit donné un assez beau royaume pour en être satisfait, si ce n'étoit que par sa providence il permît quelque autre chose. Aussi voit-on que , dans le grand dessein qu'il avoit fait de diviser la chrétienté en quinze dominations , il ne prenoit pas un pouce de terre pour lui : tant s'en faut, il renonçoit à ses justes prétentions sur le royaume de Navarre.

Jamais prince ne fut plus exact que lui à payer ses dettes. Il ne faut que voir ses lettres au duc de Sully, son surintendant, dans lesquelles il lui commande bien souvent de payer, même ce qu'il doit du jeu.

L'un des projets auquel il vouloit travailler avec plus d'ardeur, c'étoit de retrancher les longueurs et les chicanes des procès. Presque toutes les fois que son chancelier, et Achille de Harlay, premier président, le venoient voir, il les conjuroit d'en trouver les moyens, afin que son peuple ne fût plus tourmenté par cette guerre de récritoire , quelquefois plus ruineuse que celle des armes.

Il ne pouvoit voir qu'avec aversion les prélats de mauvaise vie et les juges corrompus; il disoit des premiers : Je voudrois bien faire ce qu'ils prêchent, mais ils ne pensent pas que Je sache tout ce qu'ils Jont; et des autres : Je ne puis comprendre comme il y a des gefis si méchants, qu'ils jugent contre leur science et leur conscience.

Il gardoit toujours une oreille pour la partie accusée ; il ne se laissoit point prévenir , et ne jugeoit de personne qu'auparavant il ne fût bien informé. Ainsi les gens de bien avoient toujours le plus grand avantage auprès de lui.

Il disoit qu'il ne fallait pas , pour bien rè-

gner , qu'tui roi fit tout ce qu' il pouvait faire ; sentiment fort seml)lahle à celui que le grand empereur Justinien a marque par ces paroles toutes royales, et dignes d'être écrites en lettres d'or:

DlGN^ VOX EST MAJESTATE REGNANTIS, SUBDITUM SE LEGIBUS PROFITERI.

Voilà pourquoi ce sage roi ne croyoit point que ce fut blesser son autorité que d'entendre les remontrances de ses sujets et de ses parlements. Il examinoit leurs raisons avec eux-mêmes et avec son conseil , et croyoit qu'il lui étoit honorable de changer quelquefois ses résolutions, quand il reconnoissoit quelque chose de meilleur, ou bien qu'il s'étoit trompé, sachant qu'il n'y a point d'homme au monde si intelligent et si éclairé qui ne puisse faillir, soit par passion, soit par défaut de connoissance. Mais quand il trouvoit que les motifs qu'il avoit eus d'ordonner quelque chose étoientplus puissants et plus justes que les leurs, il vouloit être obéi absolument, et disoit à ses cours souveraines, que ses lumières et son expérience ne pouvoient plus souffrir ces contradictions.

Il disoit quelquefois que Dieu lui feroit la grâce en sa vieillesse d'aller deux ou trois fois la semaine au parlement et à la chambre des comptes, comme y alloit le bon roi Louis XII, pour travailler à l'abréviation des procès, et mettre un si bon

45o PAROLES MÉMORABLES

ordre à ses finances , qu a l'avenir on ne les pût dissiper. Ce dévoient être là ses dernières promenades.

Il se montroit très facile à accorder des grâces , quand le crime n'e'toit pas horrible; car en ce cas-là il demeuroit ferme dans la sévérité.

Ainsi, il répondit un jour à quelqu'un qui lui demandoit abolition d'un excès commis sur des officiers de justice : Je n'ai que deux jeux et deux pieds ; en quoi serais je donc di/jferent du reste de mes sujets , si Je n'avais lajbrce de la justice en ma disposition?

Il dit encore un jour à un homme de condition qui lui demandoit grâce pour son neveu, qui avoit commis un assassinat : Je suis bien marri que je ne vous puis accorder ce que vous me demandez ; il vous sied bien défaire V oncle, et a moi défaire le roi ; j' excuse votre requête, excusez mon refus.

Son amour il aiuioit passionnémcut la gloire et la répu-

pour la gloire . i i a

et la réputa- tatiou , commc lont toutes les grandes âmes, et étoit très sensible au bien et au mal qu'on disoit de lui ; mais il ne vouloit point de louanges qui ne partissent du cœur, et il ne se plaisoit pas à être loué en face , ni par des gens qui fussent indignes eux-mêmes d'être loués. C'est pour cela qu'autant qu il estimoit ceux qu'il croyoit bons historiens, prenant plaisir à les entretenir et à

les instruire de ce qu'il avoit fait, et leur donnant de grandes pensions; autant nu'pnsoit-il les plumes me'diocres, qui ne sont point capables d'éterniser un nom. Il ressembloit en cela à Alexandre - le - Grand , qui défendit à tous les peintres de faire son portrait , hormis au seul Apelles , dont le pinceau pouvoit en quelque sorte égaler sa réputation.

On lui faisolt un extrême déplaisir de lui celer iivouioitsa-

kf • / -i 1 I ■ -1 1 voir la vérité.

vente , il la vouloit savoir cie toutes choses ;

mais surtout on ne pouvoit l'obliger davantage que de l'avertir de tout ce qu'on disoit de lui ; car il vouloit connoître ses défauts pour les corriger : on l'eût pourtant offensé de lui en parler ailleurs que dans le particulier. Alors il recevoit fort bien les avis qu'on lui donnoit ; il en remercioit, et encourageoit ceux qui avoient pris cette liberté, de continuer dans les occasions. « Aussi « est-ce le seul moyen par lequel un prince peut « se rendre parfait : savoir toutes choses , et « n'être jamais trompé. »

Jamais prince ne fut plus religieux observateur ngardoitsa

■t c • 1 I 1 ■ • .foi exacte-

de sa 101 et de sa parole que lui, suivant ce beau ment. mot du roi Jean : Que si la Jbi étoit perdue au inonde, elle devrait se retrouver dans la bouche des rois. Nous en avons marqué plusieurs exemples dans sa vie , entre autres un touchant le duc de Savoie; mais parce qu'il est merveilleusement

beau , il sera bon d'ajouter ici ce qu'en a écrit

d'Aubigne', d'autant plus croyable en cela, qu'il

n'a pas e'té trop fa\oral)le à ce prince en plu-

D'Aubigné, sieurs autres choses. Deux vieux conseillej^s

liv. 5,p.4t)7. ,

d'Etat, dit-il , se Jîrent auteurs d'un étrange conseU^ cètoit de retenir ce duc , et de violer le sauf-conduit a celui qiiils accusaient d'cn^oir tant de Jbis faussé les communs accords a son profit. Par ce moyen, disoient-ils , le roi pourra recouvrer le marquisat de Saluées , épargnant son temps , ses finances et la vie des soldats françois. Mais le roi leur répondit: J'ai tiré de ma naissance et/ai appris de ceux qui m'ont nourri, que V observation de la foi est plus utile que tout ce que la perfidie promet. J'ai l'exemple du roi François , qui pouvoit , par la tromperie , retenir un plus friand morceau, savoir, Charles-Quint Que si le duc de Savoie a violé sa parole , l'imitation de la faute d' autrui n'est pas innocence ; et un roi use bien de la perfidie de ses ennemis, quand il la fait servir de lustre h sa foi. Où peut-on trouver une plus belle leçon , et de plus généreux sentiments ?

11 haïssoit Bien qu'il aimât les bons mots, et qu'il enla médisance. ^^^^^^ ^^^^j |-,jpj^ raillerie que gentilhomme de

sa cour, néanmoins il haïssoit et les médisants et les médisances ; et s'il parloit mal de quelqu'un ,

il falloit que ce fût un homme tout-à-fait reconnu pour méchant; car pour ceux-là, il croyoit que c'étoit justice de les déchirer, et de les faire connoître à tout le monde pour tels qu'ils étoient; témoin ce que nous avons remarqué qu'il dit de Laffin à Biron. Ses fidèles serviteurs avoient cet avantage, que les mauvais offices de ces g^ens-là ne pouvoient leur donner d'atteinte dans son esprit; sans quoi tout est perdu dans une cour, et il est impossible que les fripons et les méchants ne prévalent sur les gens de bien.

Il chérissoit infiniment sa noblesse , et tenoit à n aimoit la grande gloire de se dire le chef de cet illustre corps. Quand il comptoit les grâces que Dieu lui avoit faites, il se glorifioit surtout d'avoir toujours quatre mille gentilshommes à sa suite , capables de combattre la plus grande armée qu'on lui pût mettre en tête. Un ambassadeur d'Espagne lui témoignant un jour qu'il étoit surpris de voir que quantité de gentilshommes renvironnoient et le pressoient un peu , le roi lui dit : Si vous rrC aviez vu un jour de bataille , ils me pressent bien davantage.

Il vivoit avec ses courtisans dans une grande familiarité, et vouloit qu'ds en usassent de même avec lui, pourvu qu'ils ne sortissent jamais du respect qui lui étoit dû ; et si quelqu'un y eût manqué, il lui eût sans doute fait sentir sa faute.

454 PAROLES MÉMORABLl'S

Et les gens Quelques uns ont voulu dire qu'il n'aimoit

de lettres. . , . .

ponit les gens de lettres; mais ils se sont trompés. Il donnoit pension à plusieurs hommes doctes j même dans l'Italie et dans l'Allemag-ne , et prenoit soin lui-même de la leur faire tenir. Le cardinal Du Perron, de Sponde , Scaliger, Casaubon, Frêne-Canaye et plusieurs autres , ont bien rendu te'moignage de l'estime qu'il faisoit de la doctrine. C'est aussi une erreur de croire qu'il ignoroit tout-à-fait les lettres. Il est certain qu'il n'étoit pas extrêmement savant; mais aussi faut-il avouer qu'il n'ignoroit pas ce qui est le plus nécessaire à un roi. Il savoit un peu de latin : il avoit fort étudié les histoires, tant celles de France , que la grecque et la romaine, et l'histoire delà Bible : il savoit par théorie , aussi-bien que par pratique, la politique , la morale et l'économique : il avoit appris l'art militaire dans les livres , au même temps qu'il l'apprenoit par l'exercice ; et il savoit par cœur grand nombre de belles sentences tirées des anciens auteurs , qu'il appliquoit si à propos, que les maîtres en étoient tout étonnés. Il avoit résolu à son retour d'Allemagne de faire réformer l'Université de Paris , et d'y fonder quatre ou cinq collèges, où l'on eût enseigné gratuitement, et entre autres, un, où il y eût eu fonds pour élever trois cents gentilshommes , sans qu'il en eût rien coûté à leurs parents.

DE II i:nui-le-gr A ivn. /jSS

Vc'ritablement , il nV'tolt pas libéral jusqu'à Sa libéralité. faire des profusions , comme l'avoient été les princes de la maison de Valois; mais s'il éparg^noit ses finances , c'est qu'il ménageoit la substance de son pauvre peuple, et qu'il ne tenoit pas qu'il fiit juste de vexer des provinces entières pour enricliir quelques particuliers. Après tout, il étoit si équitable , et payoit si bien, qu'on ne peut pas dire qu'il ait jamais retenu le salaire ou la récompense de ceux qui l'avoient servi. Il donnoit réellement tous les ans en bon argent, non point en billets et en papier, plus de trois millions de livres , qu'il dispersoit et répandoit à grand nombre de personnes. N'étoit-ce pas beaucoup pour ce temps-là ?

Il avoit quelquefois des promptitudes et des colères contre ses meilleurs serviteurs ; mais elles passoient en un moment , et il n'avoit point de honte , lorsque c'étoient personnes de condition et de mérite , de leur en faire excuse. Vous vous souviendrez , à ce propos , de ce qu'il fît envers Théodoric de Schomberg, à la bataille d'Ivry.

La franchise , la confiance , la facilité lui étoient Sa franchise

1 II T-. 1 T et facilité.

des vertus naturelles. Durant la guerre , on 1 a vu faire le camarade avec le soldat , s'asseoir au corps-de-garde , s'y coucher sur la paillasse , tenir d'une main un morceau de pain bis qu'il man-

geoit, et de l'autre un charbon pour dessiner un campement et des tranchées. On Ta vu prendre le pic pour fouir la terre et exciter ses soldats au tra^ ail ; on l'a vu qui consoloit les pauvres gens durant la guerre , et prenoit peine de leur faire entendre que ce n'étoit pas lui , mais la ligue qui étoit cause de leurs misères.

Depuis , en temps de paix , il se familiarisoit avec les plus petits , s'e'garoit exprès de ses gens pour se mêler parmi les villageois et parmi les marchands dans les hôtelleries , auxquels il faisoit cent questions , pour apprendre d'eux les vérités qu'il savoit bien qu'on ne lui osoit point dire , et pour tirer la connoissance des griefs que soufTroit son peuple, soit par la violence des gentilshommes , soit par les extorsions des receveurs et financiers , ou par les concussions des méchants juges. Quand il avoit appris d'eux ce qu'il vouloit savoir, il s'en retournoit joindre ses gens , qui étoient quelquefois bien en peine de savoir où il étoit.

Ce fut dans une de ces occasions -là qu'un marchand , qui avoit le sens fort bon , lui remontra comment la paulète , ou droit annuel , étoit une invention très préjudiciable au roi et au peuple. Et une autre fois dans une hôtellerie, à Milly en Gàtinois , ayant mis quelques gens sur le propos de sa vie , il y en eut un qui en dit

mille biens , mais finit par-là : // aime trop les Je m me s ; Dieu punit les adultères ; il est a craindre querifîii il ne se lasse après en avoir tant soiLfJert. Ces paroles lui entrèrent si avant dans l'àme , qu'il disoit que jamais prédicateur ne Tavoit si vivement touche.

Une autre fois, étant affamé du travail de la chasse , il entra dans une hôtellerie sur un grand chemin , et se mit à table avec quelques marchands. Après avoir dîné , on se mit à parler de sa conversion ; ils ne le connoissoient point , car il étoit toujours vêtu assez modestement. Un marchand de cochons s'avança de dire : Ne parlons point de cela , la caque sent toujours le hareng. Peu après cela , le roi s' étant mis à la fenêtre , vit arriver quelques seigneurs qui le ■cherchoient, et qui, l'ayant vu , montèrent aussitôt à la chambre. Le marchand , voyant qu'ils l'appeloient Sire , et Votre Majesté , fut sans doute fort étonné , et eût bien voulu retenir sa parole indiscrète. Le roi, sortant de là, lui frappa sur l'épaule , et lui dit : Bon homme , la caque sent toujours le ïiareng , mais cest en votî^e endroit, non pas au mien : je suis , Dieu mei'ci, bon Catholique ; mais vous gardez encore du vieux levain de la ligue.

En quels termes faudroit-il parler de sa débon- sa débonnaireté et de sa clémence, pour en parler digne-

nairetéet clômeuce.

458 PAROLES BIÉMORABLES

ment ? On peut dire qu'il étoit tout cœur , et qu'il n'avoit point de fiel. De tant de conspirateurs qui ont voulu bouleverser son royaume, on remarque qu'il n'en a châtié aucun que le maréchal de Biron, auquel, avant que de le livrer -à la justice , il offrit par trois fois la grâce , en cas qu'il voulût lui avouer son crime.

Dans toutes les occasions de guerre , quand U voyoit les ennemis ployer et se mettre en déroute , n'alloit-il pas à la tête de ses bataillons , criant : Sauve les François , quartier aux François l Y.n temps de paix, il tenoit toujours ses mains nettes dii sang de ses sujets , bien qu'il ne fût jamais retourné des combats que son épée ne fût teinte du sang de ses ennemis.

Il faisoit comme un bon pasteur, qui tâche de guérir ce qu'il y a de gâté dans son troupeau , plutôt que de l'égorger; il employoit la patience, les bienfaits et l'adresse pour ramener les esprits que les factions avoient égarés : il dissimuloit même leurs mauvaises volontés ; et malgré qu'ils en eussent, les empêchoit de faire mal, et les tournoit au bien. Un sage roi, disoit-il , étant comme un habile apothicaire , qui des plus mé^ chants poisons compose d'excellents antidotes , et des vipères en fait de la thériaque. Son amour Par-dcssus toutcs CCS grandes qualités, exceljets, loient la tendresse indicible et l'amour qu'il avoit

Uli HENRI-LE-GRANn. 4^9

pourson peuple. Il n'avolt point de plus forte passion que de le soulager, que de le faire vivre en paix et à son aise ; il n'avoit point de discours plus ordinaire à la bouche que celui-là. On voit une infinité de ses lettres aux gouverneurs des provinces , à son surintendant, à ses parlements, dans lesquelles il dit : jijez soin de mon peuple , ce sont mes enfants , Dieu m'en a commis la garde , fen suis responsable ; et autres paroles semblables pleines d'ardeur et de bonté cordiale et paternelle.

Lorsque le duc de Savoie vint en France , le roi le mena un jour voir jouer à la paume sur les fossés du faubourg Saint-Germàin , où , après le jeu , comme ils étoient tous deux à une fenêtre qui regardoit sur la rue , le duc, voyant un grand peuple , lui dit qu'il ne pouvoit assez admirer la beauté et l'opulence de la France , et demanda à Sa Majesté ce qu'elle lui valoit de revenu. Ce prince , généreux et prompt en ses réparties , lui répondit : Elle me vaut ce que je veux. Le duc , trouvant cette réponse vague , le voulut presser de lui dire précisément ce que la France lui valoit. Le roi répliqua ; Oui ^ ce que je veux y parce qu'ajant le cœur de mon peuple , j'en aurai ce que je voudrai; et si Dieu me donne encore de la vie , je ferai qu'il n'y aura point de laboureur en mon rojaume qui n'ait moyen

46o PAROLES MÉMORABLES

d'avoir une poule dans son pot ; ajoutant, et si je ne laisserai pas d'avoir de quoi entretenir des gens de guerre pour mettre a la raison tous ceux qui choqueront mon autorité. Le duc ne repartit plus rien , et se le tint pour dit.

Quelques troupes qu'il envoyoit en Allemagne , ayant fait désordre en Champagne , et pillé quelques maisons de paysans , il dit aux capitaines qui étoient demeurés à Paris : Partez en diligence, donnez-y ordre , vous m'en répondrez. Quoi ! si on ruine mon peuple , qui me nourrira.'^ qui soutiendra les charges de l'Etat? qui pajeî'a vos pensions, Messieurs? Vive Dieul s'en prendre a mon peuple , c'est s'en prendre a moi. •-'? , (•••;

Les habitants des vallées qui sont du long" de la Loire , ayant été ruinés par les débordements de cette rivière , demandoient soulagement des tailles, et avoient écrit pour cet effet au duc de Sully, surintendant des finances. Ce duc le fit aussitôt savoir au roi par une lettre , à laquelle Sully, t. m il répondit en ces propres termes : Pour ce qui moires, p. 25o touchc la ruinc des eaux , Dieu m'a baillé mes sujets pour les conserver comme mes enfants ; que mon conseil les traite avec charité; les aumônes sont très agréables a Dieu , particulièrement en cet accident , fen sentirois ma conscience chargée ; que Von les secoure donc

de tout ce que Von jugera que je le pourrai faire . Après cela, faut- il s'étonner si ce prince étoit adore de tout le monde ?

La meilleure marque de la bonté d'un souverain, et de la liaison très étroite qui doit être toujours entre lui et ses sujets, c'est le soin qu'il a de leur communiquer ses joies, et la part qu'ils y prennent, non-seulement par les apparences extérieures, qui sont fort trompeuses , et qui se donnent aussi-bien aux mauvais princes qu'aux bons, mais encore par des mouvements intérieurs et par les sentiments du cœur.

Depuis que ce vrai père du peuple françois fut rentré dans Paris , et que sa bonté s'y fut fait connoître , tous les habitants de ce petit monde s'intéressoient dans tout ce qui lui arrivoit , et en étoient aussi touchés que s'il leur fût arrivé à eux-mêmes : ils se réjouissoient de ses contentements , et s'aflligeoient de ses déplaisirs. Toutes les deux fois qu'il fut malade, il sembloit que le peuple de cette grande ville eût la fièvre ; et au contraire, quand il se portoit bien, sa santé faisoit la leur, et ils étoient persuadés que le salut de l'État et celui de ce prince n' étoient qu'une même chose. Réciproquement, quand Dieu lui envovoit quelque sujet de réjouissance , il vouloit qu'ils y participassent, et de cette façon se communiquoit à eux par le plus tendre de son

âme. Ainsi , quand le ciel lui eut donné un Dauphin , il le fit passer par les rues dans un berceau découvert , afin que tout le peuple pût le considérer à son aise , et jouir avec plaisir de la vue d'un bien qu'il avoit si long-temps désiré pour l'amour du père.

Je marquerai aussi quelques-unes de ses paroles mémorables , dont les unes feront connoître ses sentiments et le fond de son âme ; les autres , la vivacité de son esprit.

Quand il travailloit à des affaires pressantes , et qu'il ne pouvoit assister à la messe (j'entends les jours ouvriers, car les fêtes et dimanches il n'y manquoit point), il en faisoit comme ses excuses aux prélats qui se trouvoient à la cour , et leur disoit : Quand je travaille pour le public , il me semble que c'est quitter Dieu pour Dieu même.

Il disoit quelquefois a ses plus confidents serviteurs : Les François ne me connaissent pas assez bien ; ils sauront ce que je vaux quand ils m'auront perdu. Puis levant les yeux au ciel : Seigneur, je suis prêt a partir quand il te plaira , mais que deviendra ce pauvre peuple ?

vQuand on le supplioit d'avoir plus de soin de la conservation de sa personne qu'il n'avoit, et de n'aller pas si souvent seul , ou mal accojnpag^né , comme il faisoit , il répondoit : La peur ne

PE HENRI-LE-GRA.1VU. /jGj

doit point entrer dans une aine royale ; qui craindra la mort , n'entreprendra rien sur moi; qui méprisera la vie , sera toujours maître de la mienne, sans que mille gardes Ven puissent empêcher :je me recommande h Dieu quand je me levé et quand je me couche, je suis entre ses mains ; et après tout, je vis de telle façon , que je ne dois point entrer en ces défiances. Il n appartient quaux tyrans d'être toujours en frayeur.

Le duc d'Orléans , son second fils , étant malade à l'extrémité , il déclara que , s'il mourolt , il ne vouloit point qu'on le consolât , parce qu'il s'étolt entièrement résigné à la volonté de Dieu.

Dans deux ou trois ans après qu'il fut rentré dans Paris , tous les faubourgs , qui n'étoient plus que des masures, furent réparés ; et par les bâtiments particuliers et publics qui se firent dans cette grande ville , elle devint plus belle que jamais. Les ambassadeurs d'Espagne , qui vinrent jurer le traité de Vervins , furent tout étonnés de la voir en si bon état, et si différente de ce qu'elle avoit été durant la guerre. Comme ils lui disoient donc un jour : Sire , voici une ville qui a bien change de face depuis que nous ne lavons vue. Ne vous en étonnez pas , leur dit - il , quand le maître n'est point en sa maison, tout

j est en désordre; mais quand il est reveiiu , sa présence y sert d' ornement , et toutes choses y profitent.

Il avoit ëte dans de grandes nécessites au commencement de son règne ; de sorte qiril disoit quil s'étoit vu roi sans royaume , mari sans femme , et faisant la guerre sans argent; mais que depuis , Dieu lui avoit fait tant de grâces , qu'en montrant son arsenal, il se pouvoit vanter quil y avoit de quoi armer cinquante mille hommes avec toutes les munitions , et dans sa Bastille , qui est tout contre , de quoi les payer pour trois ans.

Il disoit qu'il avoit pourvu aux imaginaires opinions de trois sortes de personnes : des Huguenots, qui pensoient qu'il seroit toujours de leur religion ; des ligueux , qui souhaitoient qu'il ne se convertît point; et du tiers-parti, qui croyoit qu'il ne se pourrolt jamais remarier. Je les ai trompés tous trois , disoit il;y W quitté le huguenotisme ; je suis bon Catholique ; je me suis j'emarié , et j'ai des enfants qui me succéderont, s'il plaît a Dieu.

Il disoit aussi que , lorsqu'il vint a la couronne , il avoit trouvé trois partis ; que des trois il n'en avoit fait qu'un sans distinction; qu'il étoit le roi des uns aussi-bien que des autres ; qu'il les croyoit tous également aflectionnésà son service,

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mais que c'ëtoit à lui d'en faire le discernement , et de choisir les plus capables.

Ne'restan , fort brave gentilhomme , lui faisoit un jour un beau régiment ; et comme il lui protestoit qu'il ne désiroit pour récompense que la gloire de le servir , il répondit : Cest ainsi que doivent parler les bons sujets , ils doivent oublier leurs services ; /liais c'est au prince à s'en souvenir; et s il veut qu'ils continuent d'être Jideles , il faut qu'il soit juste et ixconnoissant.

Les Huguenots lui demandant des places de sûreté , il leur dit : Je suis la seide assurance de mes sujets ; je n'ai encore manqué de foi a personne. Et comme ils lui eurent répliqué que le roi Henri HI leur en avoit bien donné : Le temps, leur ài\.\.-A ^ faisoit qu'il vous craignoit et ne vous aimoit point; mais , moi , je vous aime et ne vous crains guère. On lui fait encore faire cette même réponse à quelques autres personnes.

On lui dit un jour d'un certain capitaine, qui avoit été de la ligue et fort brave , qu'encore qu'il eût obtenu de lui son pardon et quelques bienfaits , il ne Taimoit pourtant point : Je lui veux, àit-A, faire tant de bien, que je le forcerai de iri aimer malgré lui. C'est ainsi que ce grand prince gagnoit les plus révoltés ; et il avoit accou-

tumé de dire à ceux qui s'en étonnoient , qu'on prenait plus de mouches avec une cuillerée de miel, qu'avec vingt tonneaux de vinaigre.

Mais si la politique Tobligeoit d'en user ainsi à l'e'gard de ceux qui ne l'aimoient pas , sa générosité le porta toujours à pardonner facilement à ceux qui s'humilioient devant lui. Aussi avoit-il souvent ce beau vers de Virgile a la bouche :

Parcere subjectis et debellaie supeibos.

Il se moquoit fort de ceux qui passoient les bornes de leur profession, et se mêloient d'autre chose que de leur métier. Un prélat lui parlant un jour de la guerre, et assez mal, il tourna, comme on dit , du coq à l'âne , et lui demanda de quel saint étoit V office ce jour-la dans son bi'éi'iaire.

Une autrefois , un sien tailleur ayant fait imprimer un petit livre de quelques règlements qu'il disoit être nécessaires pour le bien de l'État , et l'ayant présenté au roi , il le prit en riant , et en ayant lu quelques pages , il dit à un de ses valetsde-chambre : Allez-moi quérir mon chancelier pour me faire un habit, puisque voici mon tailleur qui fait des règlements.

Un Provençal qui avoit acheté bien cher un office de président, et en avoit emprunté l'argent, l'étant venu saluer, il dit tout bas à un seigneur qui étoit auprès de lui : Voilh un bon justicier.

je pense qu'il s'acquittera bien de sa cliarge^ et en peu de temps.

Un médecin fameux s' étant converti duhuguenotisme à la religion catholique, il dit à Sully: Mon ami y ta religion est bien malade ^ les médecins V abandonnent.

Les Huguenots de Poitou et de Saintonge lui ayant envoyé des députés peu après sa conversion , pour lui faire quelques requêtes, il leur dit: Adressez-vous a ma sœur , car votre Etat est tombé en quenouille. Cette princesse étoit demeurée Huguenote.

La reine faisant un ballet la première année de son mariage , pour lequel elle avoit choisi quinze dames des plus belles et des plus qualifiées de sa cour, il dit au nonce : Monsieur , je n'ai jamais vu de plus bel escadron , ni de plus périlleux que celui-là.

Un certain seigneur, qui avoit long-temps balancé durant les troubles sans prendre parti, l'étant un jour venu trouver comme il jouoit à la prime , il lui dit : Approchez , Monsieur , vous sojez le bien venu ; si nous gagnons, vous serez des nôtres.

Une dame de condition, déjà fort vieille et fort sèche , étant venue avec un habit vert à un bal qu'il donnoit , il lui dit galamment , qu'i7 lui étoit bien obligé de ce qu'elle avoit employé

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le vert et le sec pour faire honneur a la cornpagnie.

Un ambassadeur d'Espagne lui disant , par manière de menaces , que le roi son maître soutiendroit quelque action à la tête de cent mille hommes , il lui repartit fièrement : Fous vous trompez ; en Espagne , ce ne sont pas des hommes , ce sont des ombres.

Un jour le prévôt des marchands et les échevins lui demandant permission de mettre quelque petite imposition sur les tuyaux des fontaines de la ville , pour leur aider à supporter les frais des festins qu'ils dévoient faire à quarante de'putés des Suisses venus à Paris pour le renouvellement de falliance , il leur re'pondit : Trouvez quelque autœ expédient que celui-là; il n'appartient qu'a Notre- Seigneur de changer Veau en vin.

Voilà une petite partie des belles actions et des paroles mt'morables de Henri-le-Grand ; il y en a une infinité d'autres qui sont gravées en caractères immortels dans le cœur de tous les bons François , qui les feront passer de père en fils à toute la postérité , pour servir de modèle aux souverains qui auront pour but, comme ils y sont obligés, de régner heureusement, en mesui^nt leur puissance aux règles du devoir et de la justice.

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