TRIOMPHE DE JULES II. — FÊTES
Le triomphe de Jules IT était complet ; toutes les villes de la Romagne lui appartenaient, ainsi qu’une bonne partie du Ferrarais ; il s’'adjugea Parme et Plaisance comme ayant appartenu autrefois à l’exarchat de Ravenne, bien que ces deux villes appartinssent depuis longtemps au duché de Milan. L’orateur de Parme, Jacopo Boiardo, vint à Rome et adressa au consistoire une harangue dans laquelle il rappelait que Parme portait au temps des Romains le nom de Julia Augusta que lui avait donné César et devait par conséquent appartenir au pape,et qu’en outre on racontait que ses ancêtres en étaient originaires, bien qu’en réalité ils descendissent du Ciel.
Les envoyés parmesans furent créés chevaliers. Un collier et d’autres ornements leur furent fournis pour la cérémonie après qu’on leur eut fait promettre de les rendre aussitôt, car on n’ignorait pas que c’étaient «des vilains très capables de garder ce qu’on leur confiait ». Grassi insista donc pour ravoir ses ornements dès qu’ils n’en eurent plus besoin, maïs les envoyés sollicitèrent la faveur de les emporter afin de pouvoir les montrer à leurs familles, et on ne les revit plus jamais. « Ainsi sont tous les Parmesans, dit Grassi en vrai Bolonais, parjures et ingrats. »
Afin de bien marquer l’étroite entente qui liait désormais la papauté et l’Empire et la nouvelle orientation de sa politique, Jules IT réserva au cardinal Lang, quand il vint officiellement à Rome, un accueil sans précédent, mais que celui-ci aurait voulu plus magnifique encore Î.
La veille du jour de son entrée (3 novembre 1512), il était venu secrètement s’entretenir avec le pape au Vatican ; Jules IT alla au-devant de lui bien plus loin que ne le comportait l'étiquette ; ils restèrent ensemble presque une heure et dînèrent au Belvédère. Après avoir passé la nuit au Vatican, Lang sortit de Rome pour y faire son entrée par la voie habituelle, la voie Flaminienne qui, traversant le pont Molle, aboutit à la porte Del Popolo.
Il avait demandé que le Sacré Collège vînt en entier à sa rencontre; le pape ne s’y opposait pas, mais les cardinaux protestèrent, car ce cérémonial était réservé aux seuls souverains, et deux cardinaux seulement, le cardinal hongrois Bakocz et Leonardo Grosso, neveu du pape, allèrent le recevoir hors de la ville. Bakocz, comme le plus âgé, lui adressa un compliment de bienvenue *.
Lang était dans la force de l’âge, blond et avenant, avec des cheveux longs lui tombant sur le cou ; il était vêtu à l’allemande d’un pourpoint de velours noir garni de fourrure noire, portait une barrette de drap à la française et avait sur sa toque une
1. Epistola de Honoribus illustrissimi ac Rev. Gurcensi Caesareo récit n’occupe pas moins de six pages in-folio, ce qui montre totius Italiae Vicario Urbem ingredienti habitis. PrErIus VALERIA- l'importance qu’on y attacha en Allemagne. — Sanuro, vol. XV,
nus... Dans Rerum Germanicarum Scripiores, nouv. éd. Burch. col. 322 et suiv. — TEDALLINI, p. 336, lig. 6. Gotthelfio Stuvio curante, Strasbourg, 1717, t. II, p. 573-594. Le 2. PASTOR, vol. III, p. 721.
«piété » et une dague au côté. C'était vainement qu'on avait essayé de le décider à adopter un costume plus ecclésiastique.
Les Romains l’admirèrent pour son air résolu et sa prestance. Le sénateur dans son somptueux costume, les magistrats capitolins, le maître du palais l’accompagnèrent jusqu’au Vatican, illuminé avec tous les moyens dont on disposait ; les canons du château Saint-Ange faisaient un tel vacarme qu’ils mirent du désordre dans le cortège ; quand il passa sur le pont Saint-Ange, la monture du jeune Federico se cabra, et il s’en fallut de peu que le précieux otage ne tombât dans le Tibre.
Quand il se trouva en présence du pape, Lang lui tint un langage plein de morgue, conforme à l’idée qu’il avait, ainsi que son maître, de la prééminence du pouvoir impérial. Ilétait venu, dit-il, pour terminer les maux quiaffligeaient l'Italie et l’Église, pour rétablir la paix, pour mettre un terme au schisme. « Barbare, il se conduisit en barbare. » Sans laisser paraître aucun mécontentement de ce discours, le pape lui répondit par de flatteuses paroles. |
Pour qu’on ne püût pas l’accuser de s'être laissé acheter, Lang refusa d’accepter le titre et les insignes de cardinal, la barrette rouge, la chaussure ornée de rubis et l’anneau
que l’on tenait prêts, donnant comme prétexte qu’il voulait les recevoir à Milan seulement.
On vivait dans les fêtes. Peu de jours après, le 11 novembre 1512, eut lieu le couronnement poétique de Francesco Maria Grapaldi, qui venait de terminer un poème sur la Délivrance de l’Italie À ; il était en outre ambassadeur de Parme ; c'était, par conséquent, un des nouveaux sujets du pape, et il pouvait sembler avantageux de l’amadouer. Un autre poète fut couronné en même temps, Vincenzo Pimpinelli, un Romain, chanoine du Latran ?.
La création de ces poètes lauréats n’avait pas été sans causer de graves tracas au maître des cérémonies, Paris. Le ton du poème de Grapaldi lui paraissait bien païen ; il y était un peu trop question à son sens de Jupiter, de Diane, d’Apollon; les allusions mythologiques y abondaïient. Mais c'était la mode. On ne parlait plus du consistoire qu’en l'appelant le Collège des Augures, les membres du clergé étaient des flamines, les anges des génies, les saints des demi-dieux. Erasme raille Sannazar d’avoir fait figurer dans son poème sur l'Enfance de la Vierge les néréides qui environnent le Christ à sa naissance et la Vierge consultant les livres sibyllins. Dans le Jugement dernier de Michel-Ange figure Charon et sa barque. Mais Paris de Grassi n’était pas un homme des temps nouveaux, il vivait de et pour la tradition, et ces innovations le choquaient.
Une autre difficulté se présenta. En couronnant un poète, le pape n'’allait-il pas implicitement lui conférer des droits, des grâces, un privilège de science comme en donne
1. Il était aussi l’auteur d’un traité sur la meilleure distribution Filippo Beroaldo, il mourut en 1552. L. Gr. GrRALDI, De poetis
des maisons, De Partibus Ædium, qui eut plusieurs éditions; mnosérorum Temporum, dit qu’on appréciait fort peu ses vers, son talent était très divers ; il publia un commentaire de Plaute; mais ce n'était pas l'opinion commune. G. TrrABoscm, vol. les sept psaumes de pénitence; un « traité sur les Verbes VII, p. 845.
latins dont le sens est obscur ». Né à Parme en 1480, élève de 2. Tiragoscuti, vol. VII, p. 844, 1300.