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La promotion comptait quatre cardinaux; les deux autres

étaient Juan de Zuniga, un Espagnol, et un Français, François- Guillaume de Castelnau de Clermont, archevêque d’Auch ; Pie III avait failli lui conférer la pourpre pour satisfaire aux sollicitations de son oncle le cardinal d’Amboise. Clermont survécut à la plupart des cardinaux de son temps ; il mourut en 1541. Jules II acquittait sans doute ainsi une double promesse.

6. À. Luzro, critiquant le volume III de Pastor, a réuni et examiné les preuves indiscutables du favoritisme de Jules II envers les siens (Giornale Storico della Letteratura Italiana, vol, XXIX, 1897, P. 437).

il ne manquait pas de gens pour représenter à Jules IT l’avantage qu'il aurait à sa disparition 1! Le duc d’Urbino, qu’il avait si indignement dépossédé de ses biens et de sa principauté, venait d’arriver à Rome ?. Il était entré le 15 novembre 1503 en grande pompe, par la porte Del Popolo, entouré de la « famille » du pape, des orateurs du roi de France et de plusieurs évêques. Le pape l’avait attendu à une fenêtre du Vatican pour lui donner sa bénédiction au passage, mais, par suite d’un malentendu, il avait pris un autre chemin #. Cependant, Jules IT continuait à entourer César de prévenances ; il promettait de mettre ses galères à ses ordres pour le conduire où il lui plairait, ses agents cheminaïient côte à côte avec ceux de César, il lui prodiguait les paroles affectueuses “.

Le 23 novembre 1503, le marquis de Mantoue, que les menées de César avaient naguère beaucoup inquiété, arriva également à Rome ; il souffrait « d’un mal qu'il avait contracté dans le camp des Français », écrit malignement l’envoyé vénitien.

Le Valentin tâchait de son mieux de se les rendre favorables ; au marquis, il assurait qu'il avait renoncé à ses ambitions territoriales ; au duc, il restituait (4 décembre) ses tapisseries et sa bibliothèque qu’il avait transportées au temps de sa grandeur dans sa forteresse de Forli. Jules II rivalisait d’amabilité pour ne pas se laisser aliéner un auxiliaire aussi précieux que le duc d’Urbino ; il promettait à Guidobaldo de lui conférer sous peu les fonctions de gonfalonier de l’Église, titre qu’il avait d’ailleurs également promis à César au moment de son élection, et Machiavel se demandait avec ironie comment il s’arrangerait pour tenir à la fois tant d'engagements.

Le 19 décembre 1503, revirement dans l'attitude du pape ; César était conduit par le corridor secret au château Saint-Ange et incarcéré dans la tour que son père avait construite, mais cela dura peu.

La conduite de Jules II changeaït, en effet, suivant les circonstances. Or, dans les premiers jours de janvier 1504, on vit arriver à Rome les débris de l’armée française que Consalvo venait de détruire sur les bords du Garigliano (30 décembre). La ville s’emplit de malheureux presque nus, grelottant de misère et de froid, qui s’enterraient, pour se réchauffer, dans les tas de fumier qu’on accumulait dans les rues. « Ils mouraient comme des chiens », écrit un chroniqueur. On se réjouissait à Rome de cette catastrophe car on y détestait les Français. Le pape était-il aussi satisfait? Son animosité contre la France n’avait pas encore éclaté, et les Espagnols l’inquiétaient. Il prit sous sa protection les soldats débandés 5. Le prestige de la France fut sensiblement atteint, celui de l'Espagne accru. Le duc profita de ce revirement. Il lui fut permis d’aller faire bombance au Belvédère, qui devenait de plus en plus un lieu de plaisance. Comme on marquait au pape de l’étonnement au sujet de sa bienveillance envers César, il répondit que son devoir était

1. Par exemple Guidobaldo et Giovanni Giordano Orsini. On mière légation à la Cour de Rome, lettre du 20 novembre 1503).

conseillait au pape d’user du poison. GREGOROvIUS, vol. IV, p. 254. 4. GIUSTINIAN, vol. II, p. 301, 2. Il réclamait à César 200 000 ducats d’indemnité; le cardinal 5. En mars 1504, il dépensa 1 o18 ducats de X carlins pour Riario (S. Giorgio) lui réclamait 50 000. rapatrier 257 Français, débris de l’armée du Garigliano, et les 3. GIUSTINIAN, vol. II, p. 303. — BurCHARD, vol. II, p. 413. fournir de pain, de vin, de vêtements (Aychiv. Seg. Vat., M, 535.

lig. 7. « Son entrée semblait un triomphe », dit Machiavel (Pre- Int. el Exitus).

20 LE PONTIFICATADENTUEES(AIT

de défendre avant tout les droits de l’Église. « Nous étions contre le Valentin, dit-il, étant cardinal; maintenant que nous sommes pape. » Et à ses cardinaux ilexpliquait qu'il n’en usait ainsi que « pour la forme ».

Les pourparlers furent repris. Jules IT tenait essentiellement à la rétrocession de Césène et de Forli, de Forli surtout, où le duc avait concentré tout son butin, son argent et son matériel de guerre. César voulait qu'il y mît le prix ; il exigeait que les engagements du pape fussent garantis par le cardinal d'Amboise, qui refusa.

Un premier arrangement avait été conclu le 28 décembre 1503 quand on avait appris que les affaires de la France périclitaient dans le Royaume; une convention le ratifia, le 29 janvier suivant ; elle stipulait que le duc livrerait les deux villes dans un délai de quarante jours, en compensation de quoi il serait conduit à Civitavecchia, d’où, sitôt les deux cités remises, il pourrait gagner par mer le port qu’il voudrait. Mais si, au bout de ce laps de temps, la convention n’avait pas été exécutée, sa prison deviendrait perpétuelle. La ville de Civitavecchia avait été choisie parce que le château en paraissait plus sûr que celui d’Ostie.

La convention n'était pas plutôt conclue qu’on se mit à en discuter les termes; César se dérobait, ergotait ; les représentants du pape en faisaient autant. «Les affaires du Valentinoiïis sont plus compliquées que le labyrinthe, elles changent à toute heure », écrivait l’envoyé vénitien. Cependant, le 11 février 1504, on était d'accord sur tous les points ; César quitta Rome secrètement au milieu des fêtes du carnaval !, mais ce ne fut pas à Civitavecchia qu’on le conduisit. Le trésorier du pape, Francesco Castel del Rio ?, le mena à Ostie, où il avait surtout demandé à ne pas être interné. Peut-être n’était-on pas aussi d'accord qu’on l’avait prétendu. Quoi qu’il en soit, le 17 mars 1504, le duc se plaignait d'attendre une solution depuis trente-quatre jours. Il exagérait. Il demandait à revenir à Rome. Une nouvelle négociation s’ouvrit. César offrit au pape une somme de 15 000 ducats qu'il avait, disait-il, en dépôt chez ses banquiers, avec laquelle les gouverneurs de Césène et de Bertinoro seraient indemnisés ou achetés, combinaison bizarre et qui échoua, car, en fait, César n’avait plus d’argent à Rome, ayant naguère fait passer en France, par l'intermédiaire des Grimaldi et des Spannocchi, tout ce qu’il possédait, sous couleur d’une avance au roi de France.

On en était là quand la nouvelle se répandit dans Rome que le duc s'était évadé ; le pape la démentit, mais, le lendemain, force fut de reconnaître qu’elle était vraie. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1504, il avait quitté furtivement Ostie et, sans attendre la barque qu'on devait lui amener, avait gagné à cheval le port voisin de Nettuno, d’où une flottille, composée de trois galères et d’une fuste, envoyée par Consalvo, l’avait conduit à Mondracone * d’où il gagna Naples.

Le cardinal Carvajal (Santa Croce), qui avait succédé comme geôlier à Del Rio,

1. Le 11 février, les juifs avaient couru de la place Campo 2. Le futur (1505) cardinal Alidosi, qui naquit dans le village di Fiore au château Saint-Ange, où le pape assista à l’arrivée ; le Del Rio. Voir plus loin. lendemain coururent les enfants et, le surlendemain, les vieillards. 3. SANUTO, vol. VI, col. 10, 15 et suiv. — GIUSTINIAN, vol. III,

Puis il y eut des représentations théâtrales au Vatican. p. 69 et suiv. — TEDALLINI, p. 311, lig. 16.

GHPAGE TIR ER Tel

Juzes II ET CÉSAR BoRG1A.

A situation politique ne laissait pas d’être difficile. Deux problèmes d'importance capitale étaient à résoudre. Il s'agissait de mettre César Borgia hors d'état de nuire et de reconquérir la Romagne 1.

Le pape tenait César en prison, mais il restait redoutable. Le parti espagnol jouissait encore d’un grand prestige et avait de solides appuis ; tant que Jules II n’eut pas maté les cardinaux espagnols et que la mort n’en eut pas diminué le nombre, ils troublèrent son pontificat. Dans les premiers temps, ils assiégeaient le pape au sortir de la messe pour lui réclamer la liberté de César ainsi que celle de son séide Micheletto ?. Le duc se sentait fort ; il avait des soldats 3 et des condottières qui comptaient sur lui, de l’argent, des amitiés. Sa sœur Lucrèce travaillait pour lui. Elle sollicita entre autres son beau-frère, le marquis de Mantoue, Francesco II Gonzaga 4, qui était fort épris d’elle, maïs sa femme Isabella intervint, et le marquis n’adressa que des suppliques pro forma au pape et au duc d’Urbino. D’autres influences s’employèrent toutefois en sa faveur. Dans sa prison ÿ, il vivait fort largement, tenant table ouverte et plantureuse, en apparence sans inquiétude.

Son assurance venait surtout de ce qu'il se sentait utile au pape. Les principaux

1. BURCHARD. GIUSTINIAN. G10v10, Vita di Consalvo. — SANUTO. — À. LEONETTI, Papa Alessandro VI.— ANATOLE GALLIER, César Borgia, Paris, 1895. — Jon GARNER, Caesar Borgia, Londres, 1912. — WoopwaRD, Cesare Borgia, Londres, 1913. — GREGO- ROvIUS, Lucrezia Borgia. — Mario MENOTT1, 1 Borgia, Rome, 1917.

2. Lettre de Niccolo degli Alberti, commissaire à Arezzo pour la République de Florence, en date du 16 juillet 1507. Micheletto da Coreglia, qui avait commis tant de meurtres sur l’ordre de César, était Vénitien, d’autres disent Espagnol. Le pape Alexandre VI

PONTIFICAT DE JULES Il.

l'avait établi à la Corte Savella ; il entra plus tard au service des Florentins. Voir p. 23.

3. Une centaine d'hommes d'armes, 150 chevau-légers, des fantassins,

4. Giovanni Francesco II Gonzaga, né le 10 août 1466, mort le 29 mars 1519, époux d’Isabella d’Este, quatrième marquis de Mantoue.

5. Le 7 novembre 1504, il adressait une lettre aux habitants d’Imola, datée du « Palais du Vatican ». SANUTO, vol. V, col. 387.

châteaux de la Romagne étaient aux mains de ses lieutenants ! Jules IT, qui ne disposait d'aucune force armée, qui ignorait les dispositions véritables des grandes familles romaines, les Colonna, les Orsini, les Savelli, et dont l'autorité était encore mal assurée, songea assurément à utiliser les ressources dont il disposait. C’est ce qui explique son attitude étrange et si changeante à son endroit ; tantôt il le traitait « comme un fils » ?, tantôt il s'emportait contre lui $. En outre, il lui avait fait des promesses qu'il devait paraître désireux de remplir. Mais la duplicité du duc était trop connue pour qu’on püût traiter avec lui sans garanties immédiates et certaines. Les six mois qui suivirent sont donc remplis d’intrigues obscures et de négociations tortueuses, car, outre le pape, les Florentins et les Vénitiens voulaient se servir de César, quitte à le duper ensuite 4. Lui, probablement, conduisait les négociations dans le même esprit.

Vers la fin de novembre 1503, Jules II l’autorisa à se rendre à Ostie, où son ami, le banquier Alessandro Spannocchi, alla le rejoindre. On disait qu’il avait l'intention de gagner la Toscane pour y fonder une principauté, ce quieût mis en désarroi les Florentins, pour qui le pape, du reste, n’avait nulle amitié. On disait aussi qu’il voulait se rendre en France ou à Naples auprès du « Grand Capitaine », Consalvo. Le pape ne pouvait que souhaiter de le voir s'éloigner, d'autant plus que, sachant combien de gens avaient à cœur de se venger de César, il lui était permis de penser que le duc courrait bien des dangers hors de Rome. En fait, c'est ce qui advint. Causant avec l’abbé d’Alviano, frère du condottière, d’une demande de sauf-conduit qu'il lui avait adressée pour se rendre en Toscane, celui-ci lui objecta qu’il lui faudrait passer par Viterbe, et qu'il avait causé tant de mal à cette villequ'iln’en sortirait pas sain et sauf. « Qu'on lui remette le sauf-conduit, répliqua le pape, arrive que pourra ; si l’air lui est mauvais à Viterbe, tant pis pour lui 5. »

Le 23 novembre 1503, deux cardinaux, Francesco Soderini et Francesco Remolino, lui furent dépêchés à Ostie pour l’amener à céder au pape ses villes de Romagne ; il refusa péremptoirement, et les cardinaux s’en revinrent fort dépités. Aussi, le 28novembre, on apprit à Rome que toute la garde du pape était partie au galop pour aller chercher «le Valentin » à Ostie. Le lendemain, il était enfermé au Vatican dans les appartements du cardinal d’Amboise, qui le prit fort mal. On eut la malignité de lui assigner précisément la pièce dans laquelle, cinq ans auparavant, il avait fait assassiner par Micheletto son beau-frère, le mari de Lucrèce, don Alfonso d'Aragon.

César perdait souvent la belle assurance qui faisait parfois l'admiration de ceux qui venaient le visiter ; les revers le troublaient ; il n'avait pas cet admirable sang-froid dont Jules IT allait donner tant de preuves. On le vit pleurer de rage, de désespoir et de crainte ; il craignait pour sa vie et ne dormait qu'avec une épée à côté de lui. À vrai dire,

1. Forli, Césène, Forlimpopoli, près Bologne, Bertonoro près de 3. Les Romains ne comprenaient rien à sa conduite. SAnuro, Forli, et d’autres. vol. V, col. 3917.

2. Le 10 novembre 1503, il écrivait à la Seigneurie florentine 4. Voir, par exemple, la lettre de Machiavel en date du 11 no-

pour lui recommander le duc: «In quo Nobis rem gratissimam vembre 1503. A. Luzro, Isabella d'Êste... dans Rivista d'Italia, facietis. Ducem enim ipsum, proper ejus insignes virtules et praeclara an. 1909, p. 847.

merila praecipuoaffectu et caritale braccibua complectimur. » Azvist, 5 - SANUTO, Diarii, vol. V, col. 356. On disait que, s’ilse dirigeait Cesare Borgia, p. 585, n. 96. vers la France, certainement il n’y arriverait pas.

agrandis, fortifiés par les soins de César et d'Alexandre VI. Si Jules IT fit célébrer une messe pour le repos de l’âme du pape, le 18 août 1504, au premier anniversaire de sa mort, ce fut uniquement pour satisfaire au rituel.

Tout au contraire, Jules II se montra d’une extrême indulgence envers les agents des Borgia, « car il n’avait pas de longs ressentiments », dit l’envoyé vénitien 1. Michelotto avait été arrêté le 127 décembre 1503, sur les confins de la Toscane, où il conduisait une troupe de 400 hommes ; dépouillé par Giampaolo Baglione, livré aux Florentins par le podestat d’une ville voisine, il fut réclamé par le pape ; le 23 décembre, il arrivait à Rome sous bonne escorte et était enfermé au château Saint-Ange dans une étroite prison. On lui imputait une infinité de crimes, plus nombreux peut-être qu’il n’en avait commis: assassinat du seigneur de Camerino et de ses deux fils, du seigneur de Faenza et de son frère, de Nicolo Gaetani, de Gaspare Guelfñ della Pergola, du duc de Gandia, du duc de Bisceglie et d’autres. Cependant, après cinq mois de détention, il fut libéré ?, ce qui inquiéta et irrita les Florentins, qui redoutaient ses entreprises.

Le tribunal de la Rota se contenta de priver de ses biens et bénéfices Sebastiano Pinzoni, accusé d’avoir empoisonné, par ordre d'Alexandre VI, le cardinal de Modène (20 novembre 1504). Il s'était enfui quand il avait su qu’on se disposait à instruire son procès.

Il en fut de même pour l’évêque de Massa, Ventura ; il avait eu une fortune trop rapide sous le pontificat d'Alexandre VI, acheté son évêché, disait-on, et, devenu trésorier général de l’Église, commis de nombreuses malversations, Afin de n’avoir pas à rendre de comptes, il s'était fait délivrer un bref, durant le court pontificat de Pie III, en vertu duquel il ne pouvait être destitué que si on lui restituait 4 500 ducats qu’il prétendait avoir avancés à la Chambre apostolique. Jules II le priva néanmoins de sa charge pour la donner à son favori Alidosi *, qui ne valait guère mieux que lui. On accusait Ventura d’avoir falsifié le bref de Pie III et commis plusieurs autres méfaits; il fut emprisonné au château Saint-Ange, dont il ne sortit qu’en payant une rançon de 5000 ducats et en renonçant à toutes ses dignités ; le 4 novembre 1504, il reçut un bref de rémission et mourut évêque de Massa en 1511 f.

Le cardinal Francesco Borgia s'était enfui sous un déguisement, accompagné de

deux serviteurs seulement ; arrêté par le seigneur de Camerino, il fut relâché par ordre du pape.

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