LA FAMINE ET LA PESTE
ROME, la situation était inquiétante, car une grande misère y régnait. Le pontificat
d'Alexandre VI avait été une époque désastreuse ; l'insécurité, le passage inces-
sant des armées et les exactions des gouvernants avaient ruiné les campagnes autour de la ville et entravé les arrivages ; la famine se préparait, le prix du blé montaït et, ce qui est pis, on prévoyait la hausse. Le rubbio de blé 1, qui, en temps normal, valait environ 35 carlins ?, s’éleva en novembre à 60. On l'avait vu en 1484 à 50, mais chacun s'était flatté alors que pareille calamité ne se reproduirait plus. La misère devint extrême. Le 25 mai 1504, le pape fut arrêté dans une rue par une bande d’affamés qui lui montrèrent le pain qu’on leur fournissait et dont les bêtes n’auraient pas voulu, dit l’ambassadeur vénitien. Jules II tenta de réagir ; il fit établir, en juillet 1504, des boulangeries publiques dans quatre ou cinq endroits de la ville, où l’on vendait du blé à 32 carlins le rubbio et le pain à proportion ; de longues queues de solliciteurs murmurants vinrent y quémander leur portion. Des placards injurieux furent affichés dans les rues. Les indigents, les bouches inutiles furent expulsés; on en vit de longues files, attachés ensemble comme des forçats et conduits par des garde-chiourme, défiler à travers la ville ; un spectateur attristé les compare aux captifs que les triomphateurs traînaient derrière leur char *. Le cours du blé reprit, bien vite après l’expérience du pape, son cours de 40 carlins ; cependant, Jules IT prenait d’excellentes mesures ; il nolisait des barques et
1. Rubbio, ou rugglio, ou rugio, ou ruglio, était une mesure de della R. Soc. Rom. di Storia Patria, an VIIT, 1885, p. 561). capacité qui, en ce qui concernait le blé, équivalait à Rome à 113 ki- 2. Le carlin d’argent, ainsi appelé de Charles d'Anjou, qui le logrammes et fournissait 33olivres de pain ordinaire (Art. G.ParDi, premier le fit fabriquer, fut d’abord d’argent fin, puis on en abaissa dans Aychiv. della R. Soc. Romana di Stor., Patria 1926, p. 341). le titre. Marrinort, La Moneta, Rome, 1915, p. 52. Il valait, En 1411, le rubbio de blé valait 9 florins ; un peu plus tard, au temps de Jules II, 3 deniers et 18 grains. Voir plus loin.
18 florins ; en 1432, 5 à 6 florins; trois ans après, 8 à ro florins ; 3. GIUSTINIAN, vol. III, p. 26, 190, 201, 236... TEDALLINI, vers 1460, le pape Pie II en acheta en Sicile à un florin (Ayrchiv. Diario Romano, p. 312, ligne 8,
LA VIE À ROME DE 1503 À ïr507 3i
des bateaux qui allaient jusque dans les ports les plus lointains, en Sicile, en France et même au delà, chercher des céréales 1 ; il rationnait la population, interdisait l'entrée du territoire romain aux ouvriers étrangers, défendait, sous menace de terribles châtiments, aux seigneurs terriens et aux municipalités de s’opposer aux convois de froment destinés à Rome. On sollicita du pape d'interdire l'exportation; iln’en fit rien et l’on s’en irrita, car les idées fausses en matière économique se perpétuent éternellement. Un fonctionnaire, le «préfet de l’Annona », fut chargé de veiller à l’approvisionnement de la ville ?.
Toutes ces précautions ne pouvaient empêcher le blé de monter; en janvier 1505, il valut de 90 à 100 carlins le rubbio * ét «l’on s’attendait à pire » 4. Les autres denrées devenaient également rares, la vie se faisait très dure et l’on répétait que la ville de Rome
Vide de bien et pleine de misère.
Pourtant, le carnaval eut lieu comme d’habitude et l’on donna des banquets; il fallait pour se nourrir « beaucoup d’argent ou beaucoup de protections », mais ilse trouvait des Romains qui n’en manquaient pas.
Les populations de la Romagne, dont il était si important de ménager l’attachement fragile, envoyaient au pape supplique sur supplique pour qu’il ne les laissât pas mourir de faim. Il s’occupa de Tivoli 5. Pour soulager la misère des habitants de Bologne, il réglementa, par lettre apostolique en date du 20 février 1506, le Mont-de-Piété qui semble y avoir existé à titre privé depuis quelque temps déjà f; afin d'assurer mieux le ravitaillement de cette ville, la République de Venise fut sommée vers ce même temps de n’apporter aucune entrave au transport du blé (21 décembre 1505)’.
Voulant faciliter les arrivages par mer, Jules II s’occupa de protéger les navigateurs contre les pilleurs d’épaves; non seulement la basse population, maisles autorités n'avaient aucun scrupule à s'emparer des marchandises qui échouaient sur leur rivage, « Ceux qui se sont risqués au péril de leur vie, dit le pape, à aller chercher des vivres, des céréales ou d’autres objets utiles, au lieu d’être secourus, se voient fréquemment dépouillés. C’est
1, Spese Minute, Archivio di Siato, Roma, Ms. 2239. Dépenses payées par Antonio de Podio.
2. Moroni, Diz., vol. II, p. 140. En novembre 1503, Felice de Fredi, commissaire de l’Annona (super frumentis), reçoit 10 ducats (Archiv. Seg. Vat., Ms. 535. Int. et Exitus). C'est sans doute celui sur le terrain de qui fut trouvé le Laocoon.
3. Mss. Vat. Latino, 3351 (Evangelista Maddalena di Capodiferro...), sans pagination.