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LE LAOCOON

Le moment d'accroître ses collections était propice. Les découvertes se multipliaient. Le 14 janvier 1506 eut lieu la plus retentissante de l’époque, celle du groupe du Laocoon. Francesco da Sangallo, fils de Giuliano, alors âgé de neuf ans, a raconté cette découverte : « On prévint le pape que, dans une vigne, on venait de trouver des statues fort belles ; il envoya aussitôt un de ses serviteurs à Giuliano da Sangallo en lui ordonnant d’aller sur-le-champ voir ce qu’il en était. Giuliano prévint Michel-Ange qui, à ce moment, ne quittait guère son logis et, prenant son fils (le narrateur) en croupe, il se rendit avec lui à l'endroit où l’on fouillait, c’est-à-dire au lieu appelé Sefte Sale dans la partie haute de l’Esquilin (près de Sainte-Marie Majeure) ! A peine était-il descendu dans la fosse qu'il s’écria : «C’est le Laocoon dont parle Pline »?. Il donna l’ordre d'agrandir l’ouverture afin qu’on pût sortir le groupe, et nous allâmes diner »?. Aussitôt que la nouvelle de cette découverte se fut répandue dans la ville, chacun voulut voir la merveille. « Tout Rome, cardinaux et plébéiens, court jour et nuit à la vigne, on dirait un jubilé », écrivait Sabadino degli Arienti à Isabella d’Este, dont il était l’agent romain. Le propriétaire du champ, Felice de’ Fredi, avait grand’peur d’être volé; 1l faisait bonne garde ; les demandes d'acquisition affluaient d’ailleurs ; le cardinal Galeotto della Rovere, neveu de Jules IT, offrit 600 ducats d’or ; le jeune Federico Gonzaga se mit aussi sur les rangs ; il voulait envoyer la statue à sa mère. Mais Jules IT intervint ; une si belle pièce ne pouvait échapper au souverain pontife ; par acte en date du 23 mars 1506, il devint possesseur de « cet

objet admirable en marbre ou en pierre plus précieuse, moyennant la somme de 600 ducats d’or »4.

1, Ces sept « salles » étaient des réservoirs en blocage, longs et 4. En réalité, le pape entendait bien ne rien débourser, du moins

voûtés, au nombre de neuf, qui servaient de réservoirs pour la Maison dorée de Néron ; elles n’ont pas entièrement disparu.

2. Histoire naturelle, XX XVI, 4. On croyait, au temps de Pline et à l’époque de la Renaissance, que le groupe était tiré d’un seul bloc, alors qu’il est en trois parties ; quelques sculpteurs romains avaient d’ailleurs soutenu dès l’origine quele groupe était composé de plusieurs morceaux.

3. CARLO FEA, Miscellanea…, Rome, 1790, vol. I, p. 325, et Notizie intorno Rafjaello Sanzio, Rome, 1822. — SicisMoNDo Tizio, Historia Senensis, an. 1506, p. 2. — GASPARONI, Ar € Lettere, Rome, 1865, vol. III, p. 180. — Raccolta di Lettere sulla Püittura, Rome, 1759, vol. III, p. 321. Lettre de Cesare Trivulzio en date du 1% juin 1506. — Laocoon de Lessine, éd. Blümner,

Berlin, 1880, avec bibliographie. — MicHaAELis, Geschichte.., Berlin, 1891.

pour le moment. Il accorda à Felice et à son fils Federico, «jusqu’au jour où le Saint-Siège leur verserait la somme », les droits d’octroi perçus à la porte S. Giovanni, ainsi que les émoluments et autres avantages attachés aux fonctions de gardien d’une porte de Rome (Archiv. Vat. Arm. XXIX, t. LVII, p. 34). Les portes de Rome relevaient non de la Chambre apostolique, c’est-à-dire du Saint- Siège, mais de la Chambre urbaine, c’est-à-dire de la Commune, mais les papes ne faisaient plus grande attention à cette distinction. Le pape Léon X confirma cette attribution le novembre 1517, s’engageant en outre à porter de 600 à 1 500 ducats la somme à verser éventuellement à Felice, si l’octroi de la porte lui était retiré. De fait, une longue convention, passée le 15 juillet 1515, portait que Felice et son fils céderaient à Francesco Cibo tous leurs droits sur les profits de la porte moyennant 2 000 ducats, si Francesco n’avait pas obtenu pour Fredi, dans le délai d’un an, la charge de

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CARICATURE DU GROUPE DE LAOCOON, par Niccolô Boldini. Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Corsiniana.

PONTIFICAT DE JULES II, PI. 13, pa

À défaut de l'original, chacun demandait une copie de la statue. Bramante mit au concours des copies en cire ; la meilleure devait être reproduite en bronze ; Raphaël fut désigné comme juge. Ce fut un certain Jacobo qui eut le prix. Le cardinal d’Este demanda en 1507 au célèbre Equicola, qui était de ses familiers, de lui apporter une de ces copies, mais elle manquait d’exactitude, à cause de la hâte qu’on avait mise à la façonner.

Comme le peintre sculpteur Bandinelli (Baccio) avait émis la prétention de faire une copie qui surpasserait l'original, on imagina, pour le tourner en ridicule, de représenter un groupe dont les trois personnages étaient des orangs-outangs 1.

Ce devint une mode de posséder des réductions du groupe ; Isabella d’Este en montrait une dans sa grotta ?. Dans les inventaires après décès, il est fréquemment fait mention de bibelots de ce genre. Mariano Chigi, le père du grand banquier, en possédait une «en plusieurs morceaux » (1522).

Les correspondants des hauts personnages leur envoyaient des descriptions du groupe ; celui de la marquise d’Este * l’informe que le bras droit du père, « qui tenait un trait », fait défaut, ainsi que le bras de l’un des fils, mais que le reste est en bon état, ce qui paraît inexact, car il semble bien qu’au moment de l'invention, la main droite du plus âgé des enfants, une portion du serpent et d’autres parties encore manquaient. Tout le monde était d'accord sur l'expression des yeux «qui invoquent les étoiles » et sur l'attitude pathétique de l’ensemble des trois personnages “.

Les Romains éprouvèrent une joie patriotique à voir s’accroître de cette pièce unique le patrimoine que leur avaient légué leurs ancêtres ; ils en étaient d'autant plus fiers qu’elle éveillait le souvenir de leurs origines fabuleuses et de Virgile , dont le moyen

âge, surtout à Rome, avait fait un être surnaturel symbolisant le passé classique. Le groupe fut conduit sur un char d’abord au Capitole, comme un hommage à la Rome antique, puis au Belvédère, où Bramante, sur l’ordre de Jules II, lui avait préparé

collecteur à vie du plomb, ou de secrétaire des brefs, ou du secrétaire des archives, ou encore de procureur de la pénitencerie. Or Francesco Cibo était neveu du pape, ce qui devait faciliter cette opération. En attendant, Francesco verserait à Fredi 240 ducats par an, représentant le produit annuel de la porte ; cette convention n’eut pas d’effet, En novembre 1517, la porte S. Giovanni fut attribuée à la mense du Latran, et Fredi reçut une délégation de 1 500 ducats sur la Chambre apostolique. Fredi reçut en outre une charge au Capitole.

Sur la tombe de Fredi, dans l’église S. Maria d’Aracæli, dans le transept, non loin de la chapelle de Sainte-Hélène, il est rappelé que grâce à lui fut trouvé le Laocoon, et qu’il a droit de ce chef à l’immortalité. … Ob proprias virtutes et repertum Laocoontis divinum... ForcELLA, Iscr., vol. I, p. 164, n. 620. P. 282, n. 1081, une autreinscription portant exactement le même nom, mais datant de 1856, peut être celle d’un lointain descendant.

1. Voir planche XIII. Ce serait à l’instigation de Titien que cette gravure aurait été exécutée par Nicola Boldrini. Michel-Ange, à qui on avait rapporté la vantardise de Bandinelli, aurait émis cet aphorisme : « Celui qui suit quelqu'un ne le dépasse jamais.» Ou bien : « Celui qui ne peut bien faire par lui-même, ne peut bien se servir que du bien d’autrui. » Voir FRANCESCO et BENVENUTO GASPARONI, Arti e Leitere, Rome, 1865,

Bandinelli fit cependant une copie excellente du groupe; elle est aux Offices. Clément VII comptait l’envoyer au roi François Ier à la place de l'original, que Léon X avait eu l’imprudence de lui promettre lors de l’entrevue de Bologne (ALBERt, Relazioni, ser. II, vol. III, p. 116, et Vasart, Vie de Bandinelli).

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