PRÉPARATIFS
UAND les troupes pontificales étaient entrées à Forli, le 10 août 1504, on avait demandé au pape s’il fallait organiser les manifestations d'usage, tirer le canon, illuminer le château Saint-Ange et la ville, allumer des feux de joie. Il répondit
que non. À ses yeux, rien n’était acquis, tant que la Romagne entière n’appartiendrait pas à l’Église et que les villes qui s’étaient soustraites à sa domination, Pérouse, Bologne, n'auraient pas été ramenées à l’obéissance. Il s’appliqua donc à en amener la soumission. D'ailleurs, maintenant que l'Espagne s'était définitivement établie à Naples 1, la papauté avait dû renoncer au rêve de placer le Royaume dans la mouvance du Saint-Siège, ce qui avait été la pensée dominante des papes du siècle précédent ; il n’y avait d’autre ressource, pour assurer à l’Église un développement territorial nécessaire, semble-t-il, que d'étendre l’État pontifical vers le Nord, en Ombrie, en Romagne, dans la vallée du P6. Mais, entouré d’ennemis ou de rivaux audacieux, Venise, Florence, le roi de France, le roi d’Espagne, et avec un caractère tel que le sien, Jules II ne pouvait réaliser cet objet que par les armes. Son pontificat fut, devait être un pontificat guerrier. Celui qui, se méconnaissant lui-même, pensait faire fleurir la paix, apporta la guerre par la force des
1. Une scène piquante eut lieu le 29 juin 1504, à l’occasion de l'hommage que le souverain du royaume de Naples était tenu de faire au souverain pontife, son suzerain. L'ambassadeur d’Espagne et celui de France se présentèrent en même temps au Vatican amenant chacun une haquenée magnifiquement harnachée, car le roi de France et le roi d’Espagne prétendaient l’un et l’autre au titre de roi de Naples. Le pape, prévenu, avait donné ordre qu’on fermât les portes du palais et qu’on fit appel à la garde, mais l’ambassadeur napolitain viola les consignes, plaça sa bête sur le chemin que devait suivre le pape et se déclara résolu à lui en faire l'hommage personnellement, quoi qu’en pussent dire le gouverneur de la ville et le capitaine général. Toutefois, le pape rentra dans ses appartements par un escalier dérobé et envoya
au-devant de l'ambassadeur le cardinal camérier, Raffaele Riario, auquel l'ambassadeur espagnol adressa par la bouche de l’évêque de Zamora, Melendez de Valdès, une verbeuse harangue. Celui de France, Robert Guibé, fit également une harangue mais bien plus brève, et le camérier accepta, comme il en avait l’ordre, les deux haquenées. Les deux orateurs échangèrent des paroles fort vives et leurs valets des coups; la garde pontificale dut intervenir. Dans certains des récits, c’est l’ambassadeur de France qui tint un langage inconvenant. BurCHARD, vol. II, p. 456, lig. 13. — SANUTO, vol. VI, col. 41 donne la date du 28.— GIUSTINIAN, vol. III, p. 162, confirme la date du 29 qui, au surplus, est le jour de la fête de saint Pierre et saint Paul. Voir, sur l'hommage de la haquenée, CARLO PADIGLIONE, Della Chinea, Naples, 1911.
choses Let, en chef de guerre qu’il était, il s’appliqua à la préparer dès qu’il en eut le moyen. D'une armée en dissolution, il fit une armée qui, dans plus d’une occasion, montra des qualités et put servir de noyau aux troupes alliées. Le 27 juillet 1505, 1l la fit défiler aux yeux de son peuple sur la place Campo di Fiore ; elle était commandée par deux généraux ühnpotents, le duc d'Urbino et le marquis de Mantoue ; peu nombreuse, mais bien équipée et bien armée, elle provoqua l’étonnement et l’admiration des spectateurs.
D'autre part, Jules II se ménageait des amitiés ; le 17 mars 1504, il avait offert la Rose d’Or à la République de Gênes, qu’il considérait comme sa patrie ; à la Noël de l’année suivante, il envoya l’épée bénite à Louis XII par l'entremise de l’archevêque d'Aix, Pierre de Filleul. Sans le roi de France, il ne pouvait rien. Presque tout le Nord de l'Italie lui était soumis, et l’on redoutait fort ses soldats. Mais Louis XII ne s’engagerait certes pas plus avant dans les affaires d'Italie et ne prêterait aucun secours efficace au pape tant qu’il aurait à redouter une intervention de l'Espagne. Le souci du pape fut donc, au commencement de son règne, de concilier les deux souverains; plus tard, il travaillera à les jeter l’un contre l’autre.
Le 21 mars 1504, une trêve de trois ans avait été conclue entre la France et l'Espagne; ce fut le premier pas dans cette voie, le premier triomphe diplomatique de Jules II ; les traités de Blois, signés le 22 septembre suivant, étendirent et confirmèrent cet accord ? ; Louis XII, le roi d’Espagne, l’archiduc Philippe à, l’empereur Maximilien s’unissaient étroitement et s’engageaient à agir conjointement. Une action contre la République de Venise était envisagée à la demande du pape 4. Afin de ménager la susceptibilité du roi de France en ce qui concernait l’abandon du royaume de Naples, il fut décidé que Germaine de Foix ÿ épouserait Ferdinand le Catholique, devenu veuf d'Isabelle (26 novembre 1504) et que le roi de France lui donnerait Naples en dot.
Il ne s’ensuivait pas que Louis XII eût les mains entièrement libres en Italie. L'empereur Maximilien y avait de grands intérêts, ou plutôt nourrissait d’infinies prétentions, bien qu’il ne pût les appuyer qu'avec de faibles moyens. Chercherait-il à prendre pied dans le Milanais? On le craignaït en France, on savait son alliance mal sûre; et c’est ce qui donna à la politique française ces allures incertaines et parfois contradictoires dont s’indignaient les Italiens.
Tandis que les souverains se concertaient, tâchaient de s'entendre et différaient
1. On à eu d’autres éxemples de souverains proclamañt sincèrement leur amour de la paix et déclarant que leur arrivée au pouvoir en assurait l’établissement, et dont le règne fut une suite de guerrés.
Aü début de son pontificat, Jules II réussit à amener la paix entre le Danemark et la ville de Lubeck. Bulles Pretulit Nobis — Eximiae Devotionis. Lubeck était assiégée par la flotte et l’armée danoise (juin 1505). DUMESNIL, P. 332:
2. Le texte s’en trouve dans JEAN pu Mont, Corps universel diplomatique, vol. III, 1726, p. 55, n. XXVIII.
3. Dit le Beau, fils de Maxifnilien, époux de Jeanne la Folle (496), fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle; père de Charles-Quint.
4. Dans un des trois traités, le seul où le pape intervienne nominalement. Cependant, le 28 avril 1505, les ambassadeurs vénitiens avaient été reçus à Rome avec de grandes démonstrations de joie ; les portes des maisons étaient décorées d’écussons aux armes de Venise ou de tapisseries à verdure; un banquet somptueux, dont Sanuto donne longuement le détail (vol. VI, col. 172), leur fut offert ; le préfet ét le duc d’Urbino allèrent à leur rencontre.
5. Germaine, sœur de Gaston de Foix, le héros dé Ravenne, était fille de Jean de Foix et de Marie d'Orléans et petite-fille de Gaston IV. Elle était nièce du roi de France. Le contrat de mariage fut conclu le 12 octobre 1505 ; les noces eurent lieu le 18 matS 1506: Cf. CipouLa, Storia delle Signorie ltaliane, Milan, 1881:
d'agir, le pape prenait la résolution de s'attaquer à Pérouse et à Bologne, dont il revendiquait la pleine possession et dont il lui fallait être maître pour réaliser ses desseins contre Venise. Du même coup, il ferait connaître sa puissance naissante.
Des prodiges avaient révélé aux Italiens que de tragiques événements se préparaient ; dans les premiers jours de janvier 1505 !, le sol avait tremblé dans tout le Nord de l'Italie, et surtout à Bologne, des éclairs avaient sillonné le ciel; l’on voyait les pommiers et les cerisiers en fleurs ; une comète apparut (en août 1506) dont la queue était tournée vers le château Saint-Ange, ce qui fut considéré comme un indice redoutable ? ; on parla d’un veau à deux têtes. Le peuple était terrifié.
Rien n'avait pu détourner le pape de son entreprise; le roi de France s'était d’abord efforcé de l’en dissuader en lui en montrant les périls, mais Jules IT avait fait agir auprès de lui, pour l’amener à renoncer à son opposition, la reine Anne qui, très pieuse, poussait Louis XII à complaire au souverain pontife ?.
Les femmes s’apprêtaient à jouer en toute chose un rôle considérable. La Renaissance fut pour elles un temps d’éclatante supériorité ; par leur habileté et leur séduction, elles dominèrent en politique, en art, dans les mœurs comme dans la mode. On aura la preuve de leur influence pendant la guerre de Ferrare; déjà elles se montraient d’utiles auxiliaires ou de redoutables adversaires.
Jules II n’eut pas, dans ses démêlés avec la France, de plus précieuse alliée que la reine Anne ; dans ses missives, il recommande plus d’une fois à son envoyé d’avoir grand soin de se la concilier. Il avait d’ailleurs prévenu le roi qu'il était décidé à employer, contre ses adversaires, pour en arriver à ses fins, tous les moyens, les armes spirituelles, censures, interdit, excommunication, de même que les armes temporelles {. C'était presque un avertissement personnel, et il savait l'influence qu’auraient ces menaces sur la reine.
Le 17 août 1506, tout étant prêt pour l'expédition, Jules II annonça sa volonté aux cardinaux réunis en consistoire secret. Depuis quelque temps, on pressentait à Rome cette communication, mais sans y croire sérieusement. Le Sacré Collège l’accueillit fort mal; le cardinal Carafa,; qui, en sa qualité de doyen, jouissait d’une certaine autorité, représenta au pape, en termes pressants, les dangers qu'il allait faire courir au prestige de l’Église s’il échouait. Il avait vécu à Naples à côté de princes qui étaient plus sages que hardis, et il lui répugnaït à voir brusquer le sort. Jules IT passa outre.
L'armée pontificale ne comptait que 400 lances, avec deux arbalétriers par lance ; le préfet en conduisait 200 autres ; on attendait de Naples des mercenaires albanais, des stradiotes, qui arrivèrent un peu plus tard au nombre d’une centaine. Ce fut à la tête
de cette poignée d'hommes que Jules II entreprit la conquête de deux puissantes cités, Pérouse et Bologne ÿ.
1. Dans la nuit du 2 au 3 janvier et les jours suivants (1505). BurcHARD, vol. II, p. 467, lig. 20 et note.
2. Cette comète, «une horrible comète paraissant rouge, qui représentait des têtes humaines, des membres coupés, des instruments de guerre », fut observée aussi en Chine du 31 juillet au 13 août. Le chanoine PINGRÉ, Cométographie, Paris, 1783, p. 481.
— E, Bior, Catalogue des Comètes observées en Chine depuis l'an 1230 jusqu’à l’an 1640.